Johnnykin-Diable Gargouille
 

Il y avait au haut du bastion, où était enfermé le poète, une large gouttière servant d’égout, durant les pluies, à la plate-forme de la tour ; et cette gouttière, selon l’usage établi, représentait un monstre fantastique. La jeune fille se mit à considérer ce vilain démon, dont le soleil couchant éclairait, en dessous, la statue horizontale. Cette image grimaçante, bras étendus, ailes ouvertes, semblait prête à fondre sur ceux qui la regardaient. Sa gueule énorme et béante, les crins de son long cou hérissés, ses yeux obliques, tout cela, mêlé d’ombres et de lumière, était effroyable à voir ; et la pauvre enfant se sentait comme fascinée sous l’empire de tant de laideur. Elle ne pouvait en détourner la vue ; car c’était justement à une demi-toise au-dessus de cette gargouille que devait se montrer Algénib, sur le parapet du donjon.

Un petit oiseau vint se poser sur la tête du monstre, et y chanta durant quelques secondes, en sautillant d’une corne à l’autre, puis, tout à coup, il s’envola comme effrayé.

Presque aussitôt, de la gouttière partit un long jet rouge, qui vint tomber dans le fleuve, à côté de la barque. C’était du sang.

Peu à peu, la gargouille cessa de jaillir ; la chute immense qui s’échevelait par le bas, diminuant sa courbe, se réduisit en un filet délié, puis en gouttes épaissies, qui descendaient verticalement, une à une.

Lorsque la hideuse sculpture se mit à dégorger son horrible vomissement, Iseule demeura saisie à considérer sans trop comprendre. La malheureuse enfant, accrochée à une branche, regardait irrésistiblement couler ce sang. Elle regardait encore, lorsque (vision terrible) une tête coupée, suspendue à un bras vêtu de drap d’or, apparut tout à coup au-dessus des créneaux.

Cette tête (l’amante la reconnut), c’était la tête d’Algénib. Ce bras, c’était le bras d’Ison.

La main lâcha la tête, qui tomba, hérissée, dans le fleuve ; et le bras se retira.

Alors parut une autre tête, aussi pâle que la première ; mais Iseule ne l’aperçut pas : elle venait d’abandonner la branche qui la retenait en face de cette horrible scène, et de glisser, évanouie, dans la nacelle, laquelle, aussitôt, reprit son cours, à la suite d’un nuage rouge, qui s’étendait et s’effaçait de plus en plus, dans le sein terni des eaux.
 

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(Honoré Sclafer, Algénib, in La Revue indépendante, tome XXII, 10 septembre 1845)