Les Deux Amies ROPS
 
 

POTION POUR ÉVACUER

 

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Laissez les enfants à leurs mères.
Laissez les roses aux rosiers !
 

Qu’importe… si le geste est beau !

 
 
Oh ! les Bourgeois respectables,
Si vous lâchiez Lesbos un peu ?
Remémorez-vous, sous les tables
Du collège, la joue en feu,
Avec vos petits camarades,
À quels jeux vous vous amusiez ?
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
La passion contre nature,
C’est la tienne, vieux ventre épais,
Quand ton stupre ignoble torture
De la jeune chair au rabais !
Toucheurs de fillettes malades,
Sades entés sur Grandgousiers,
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
Mais, splendeurs des corps qui s’étreignent
Sous l’éperon des désirs fous,
Flambez ! os, craquez ! mordent, saignent
Ces bouches !… C’est beau ? Donc me fous
De l’état civil, ô Ménades,
De vos couples extasiés !
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
Bourgeois, cocufiables âmes,
Nous sommes nés pour d’autres ruts,
Que forniquer avec vos dames,
Vos filles, vos maîtresses ! Zut,
Zut au feu doux des amours fades
Selon Priape ! autres brasiers :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
D’autres brasiers, plus que terrestres !
Assez des Gretchens, des Didons,
Des Phèdres et des Hypermnestres !
Et vous, Sapphos et Corydons,
Assez ! besoin d’autres passades
À nos sens irrassasiés :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
Éros Lesbien, veuille ! et la femme
Saura sa bonne solution
Si le ver sexuel l’affame ;
Tribadisme ou… macération,
C’est son affaire : et, camarades,
De la chair serons grâciés :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
Si l’on te mâtait, chair immonde,
Quelles merveilles nous ferions,
Hommes ! ô le radieux monde,
Qu’à loisir nous édifierions,
Chasteté ! chasteté ! bravades !
Hymnes d’art pur à pleins gosiers !…
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
 
Le temps que vous gâchez, poètes,
À sensibiliser le lard
Des vierges, des femmes honnêtes
Et des ribaudes, l’œuvre d’art
Le revendique !… Ô les ruades
Hors du Réel, si vous osiez :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !…
 
 

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(Testament de sa vie première, expurgé et recueilli par Fagus, Paris : Léon Vanier, 1898 ; Les Deux Amies, par Félicien Rops, 1880-1890)