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Non loin des ruines d’Yberg, sont les ruines d’Eberstein, car les ruines se touchent dans ce beau pays. Au-dessus d’un joli et frais village, s’élève une masse informe et noire de débris de constructions ; c’est là tout ce qui reste d’Eberstein. La famille d’Eberstein, comme celle d’Yberg, était aussi une vieille famille ; mais celle-là mourut de mort naturelle, dans la personne de Casimir, dernier comte d’Eberstein. Les biens de cette maison éteinte furent longtemps un objet de litige plus diplomatique que militaire entre les princes de Bade et de Wurtemberg ; finalement, ils sont restés en la possession des princes de Bade.

La légende d’Eberstein est plus intéressante que son histoire. Cette légende est moins sombre que celles d’Yberg et d’Altenbourg : c’est de la féerie ; les personnages sont du pays de l’enchanteur Merlin. La voilà dans toute sa naïveté.
 
 

LA BELLE DAME, MOITIÉ SERPENT, MOITIÉ FEMME

 
 

Il y avait un jeune page du comte d’Eberstein méprisé et détesté de ses camarades pour la bizarrerie de son caractère, et qui était toujours seul quand son devoir ne l’appelait pas auprès de son maître. Il avait d’ailleurs beaucoup d’instruction ; il savait le latin et la musique ; son cœur était innocent et ne connaissait pas le mal ; il avait le visage mélancolique, et ses yeux bleus, son teint frais, ses cheveux d’un blond ardent lui donnaient une expression singulière de douceur et d’ingénuité.

Hugo, c’est le nom du jeune homme, était depuis longtemps tourmenté du désir de pénétrer dans le passage souterrain où personne n’avait mis le pied depuis plus de cent ans. Quand les gens de la campagne passaient dans le voisinage, à la tombée de la nuit, ils faisaient un détour d’un mille pour ne le pas voir.

Après beaucoup d’hésitations, Hugo prit la résolution d’explorer ce passage. Il alla faire sa prière au pied d’un autel dans la chapelle du château, et s’étant muni d’un bout de cierge bénit par un prêtre et qui avait même brûlé quelque temps sur l’autel, il se dirigea vers l’entrée de la caverne : là, il recommanda son âme à tous les saints qui lui vinrent en mémoire, et s’enfonça courageusement dans les profondeurs du souterrain.

Il marcha une heure entière sous les voûtes sombres dans un silence de mort. Le passage, qui avait été jusque-là très étroit, s’agrandit tout à coup, et le jeune homme se trouva dans un haut et spacieux appartement. Il ne voyait pas d’où venait la lumière qui l’éclairait, mais cette lumière était si vive qu’il mit sa main devant ses yeux, pensant que c’était la clarté du jour, et qu’il avait atteint la sortie du souterrain. Il s’aperçut bientôt que ce vaste appartement était sans issue, et il se mit à observer chaque chose avec une curiosité mêlée d’inquiétude.

La lumière qu’il voyait était produite par une couronne incrustée d’énormes saphirs, et posée sur un coussin que supportait un piédestal de marbre blanc. Tout près de là était un coffre de fer haut de cinq pieds, et long et large en proportion ; et derrière, on voyait les rideaux d’une tente ou d’un lit. Le cœur du jeune homme battit fortement à cette vue. C’était sans aucun doute, se disait-il, un trésor caché là par quelque peuple dont le nom même avait péri sur la terre ; et lui, le plus heureux des aventuriers, il allait devenir assez riche pour acheter des trônes et des royaumes. Plein de joie, il s’élança vers le coffre ; mais un gros chien noir qui était couché derrière se leva tout à coup, avec des aboiements qui ressemblaient au tonnerre, et courut sur lui, la gueule ouverte, et les yeux brillants comme des charbons. Hugo se crut perdu, lorsque une voix douce et claire se fit entendre au-dessus du bruit. En un instant, le chien regagna son coin avec un léger grognement d’obéissance, et une dame sortit de derrière la tente comme une apparition.
 
 
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Elle paraissait être dans la fleur de la jeunesse, d’une beauté éblouissante, avec des mouvements mœlleux qui avaient toutefois plus d’étrangeté que de grâce. Aucune statue grecque n’aurait pu égaler la noblesse de son buste ; sa taille délicate était entourée d’une ceinture d’or poli sur laquelle étaient tracés des caractères cabalistiques. Hugo la regardait avec admiration, quand tout à coup, à un mouvement que fit sa robe, il vit que cette femme, dont la taille était d’une déesse, finissait en queue de serpent. Ses yeux se troublèrent, son souffle s’arrêta dans sa poitrine, et il allait tomber à la renverse, si la voix de la dame mystérieuse ne l’eût rappelé à lui-même.

« J’aperçois votre effroi, dit-elle avec douceur, et dans un latin aussi pur que celui qu’on parlait à Rome dans le temps d’Auguste, et je sens mon pauvre cœur défaillir de honte et de désespoir. Sachez, jeune étranger, que je suis une princesse infortunée, qu’un magicien a confinée dans ce donjon pour autant de siècles que j’ai déjà vécu d’années. Le seul homme qui puisse rompre le charme qui me retient ici, je le vois bien, c’est vous, vous, brave, pieux, et surtout chaste de corps et d’âme. Mon libérateur, s’il est assez courageux pour surmonter l’horreur que j’inspire, doit me donner trois baisers sur les lèvres ; alors seulement, je reprendrai ma forme naturelle et le récompenserai de sa générosité en lui accordant ma main et, avec elle, une dot qui le rendra l’homme le plus heureux et le plus envié de ce monde. »

Quand la princesse eut ainsi parlé, elle fixa ses beaux yeux sur le jeune homme avec une telle expression de tendresse et de supplication, que notre aventurier, entraîné vers elle comme par un charme irrésistible, allait se jeter dans ses bras ; mais tout à coup sa robe agitée découvrit aux yeux du jeune homme la peau écaillée du monstre hideux qu’elle cachait ; ce spectacle l’arrêta tout court; et il sentit tous ses membres saisis d’un froid glacial.

« Aimes-tu l’argent ? lui cria la princesse avec vivacité, Aimes-tu le pouvoir ? Vois, tout ceci n’est point un mensonge ; je n’ai point voulu te payer tes baisers avec des paroles. »

En même temps, elle ouvrit le coffre-fort et elle le lui montra tout rempli de pièces d’or.

« Examine ces pièces, lui dit-elle, pèse-les dans tes mains, afin que tu voies qu’elles ne sont pas fausses ; remplis-en tes poches, et tu me diras si c’est du bel et bon or. »

Le jeune homme fit comme elle lui disait. Cet or, qu’il touchait de ses mains et dont il ne pouvait plus douter, lui rendit le courage. Il s’élança, non sans frémir, dans les bras de la princesse, et imprima un baiser sur ses lèvres ; au même instant, un bruit sourd et prolongé retentit le long des murs, des voix confuses remplirent l’air et un long gémissement répété dans le lointain par les échos de la caverne, fit palpiter son cœur d’effroi.

Sa hardiesse cependant n’eut pas d’autres suites fâcheuses pour lui ; et, quoique de plus en plus déconcerté, il se pencha en avant pour risquer un second baiser, lorsque les anneaux du serpent sortant de dessous la robe de la dame se déroulèrent à ses pieds. Ce spectacle lui donna des hauts-de-cœur ; il se sentit malade de dégoût et de terreur, et aurait pris la fuite, si l’infortunée princesse ne l’eût prié avec un long cri de désespoir de prendre pitié d’elle.

Il osa donc la regarder de nouveau : elle était si belle avec ses yeux chargés de larmes ! Son cœur battait de pitié et de générosité, mêlées d’un peu d’avarice. Il l’embrassa sur les lèvres une seconde fois.

Mais il n’eut pas plus tôt donné le second baiser, qu’un bruit de tonnerre ébranla la caverne, de nouveaux gémissements se mêlèrent à des rires horribles ; le vent souffla de tous les coins de l’appartement ; le chien noir redoubla ses aboiements, et le serpent frappa la terre de sa queue avec une violence qui produisit un ébranlement semblable à celui d’un tremblement de terre. Vaincu par tant d’horreur, le jeune homme ne se sentit pas capable de mener à bout l’aventure et, jetant un dernier regard sur la princesse, il s’enfuit.

« Oh ! ne me quitte pas, » cria la dame avec l’accent du désespoir ; mais le jeune homme se mit à fuir de plus belle comme s’il eût été poursuivi par le rire de tous les démons de l’abîme.

« Pitié, pitié, pour l’amour de Dieu ! »

Il couvrit ses oreilles de ses mains, et continua de fuir.

« Grâce, grâce, grâce ! »

La voix devint plus faible, plus faible, et cessa tout à fait.
 
 
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Quand le page eut regagné l’entrée du souterrain, et qu’il vit une fois encore la lumière du soleil, il tomba d’épuisement et s’endormit d’un sommeil qui dura jusqu’au soir. Après quoi, il se leva, et s’en revint, tout glacé, tout tremblant, au château d’Eberstein. Son aventure du matin lui semblait un songe ; mais ses poches chargées d’or lui en montraient la réalité, et une soif brûlante lui rappelait qu’il n’avait ni bu ni mangé pendant toute la durée du jour.

« Du vin ! du vin ! » furent les premiers mots qui s’échappèrent de ses lèvres ; et quand ses compagnons étonnés lui eurent présenté plusieurs verres, il y prit si bien goût, qu’une partie de son argent s’en alla bientôt en folles libations. Après le vin, vinrent les femmes, ce qui acheva de l’énerver et de l’abattre. Une malédiction semblait peser sur son fatal trésor, et quand la dernière pièce de monnaie fut partie, il tomba dans la pauvreté et la disgrâce. Ce fut alors qu’il forma la résolution de retourner à la caverne, et cette fois de donner le troisième baiser à la princesse, et de se mettre en possession de sa magnifique dot.

Il revint plusieurs fois à la charge ; mais il ne put trouver l’entrée du souterrain. Les jours, les semaines, les mois furent consumés en de stériles recherches. À la fin, il arriva à un endroit qu’il crut reconnaître, malgré les changements survenus depuis sa première aventure. Les rochers étaient entassés sur les rochers dans une confusion sublime, et formaient une barrière qui défiait les efforts de l’homme. Comme il approchait, la cire bénite s’éteignit dans sa main ; et il entendit une voix confuse et un rire qui sortaient de dessous terre. Alors, les mots de la dame : « brave, pieux, chaste » retentirent dans son cœur ; il poussa un cri d’horreur et de désolation, cacha son visage dans ses mains et s’enfuit.

Depuis lors jusqu’à ce jour, le passage souterrain n’a jamais pu être découvert. Il n’existe que dans la tradition et dans le témoignage du pâtre attardé qui, en passant le long de ces rochers, tressaille et tremble, comme s’il entendait la voix de la dame à la queue de serpent se lamentant sur son triste destin.
 
 

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Sur l’emplacement de l’ancien Eberstein, le margrave Frédérich fit bâtir, il y a quelques trente ans, un nouveau château du même nom que l’ancien. Ce château est petit, mais construit avec goût. Les fenêtres ont des balcons qui dominent une vue ravissante. Mais, c’est moins cette vue qui réjouit l’esprit que la petite rivière qui coule au bas, qui ondule, se brise, s’élance, écume, avec une variété, une grâce, une souplesse de mouvements infinis. Si le hasard amène en ce moment au pied de la montagne, à l’endroit où la petite rivière est le plus capricieuse, un radeau conduit par un batelier, l’attrait du danger très insignifiant que court le radeau, et l’adresse que déploie le batelier pour y échapper, ajoutent un charme nouveau à ce spectacle. Au reste, cette rencontre n’est pas rare. Sur tous les ruisseaux ou petites rivières qui descendent de la Forêt-Noire, on voit de ces radeaux se débattant contre le courant et les brisants, et que fait manœuvrer un seul homme, avec un sang-froid et une habileté qui vous étonnent.
 
 

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(Antoine-Augustin Renouard, Promenades d’un artiste, Paris : Jules Renouard libraire, 1836)