GOURME2
 
 

« À une femme que je ne connais pas
et dont j’aime le talent, à Ève Francis. »

 
 
 

On lit dans la « Gazetta dello Sport, » en date du 12 novembre 19…
 

« L’aviateur Erméte Siccardi, dont on se rappelle les nombreuses prouesses pendant la guerre, tentera demain, sur l’aérodrome de Venise, de battre le record de la hauteur. Son appareil est d’un tout dernier modèle, étudié spécialement pour cette tentative. L’aviateur a du reste veillé à sa mise au point, et il semble hors de doute que son essai sera couronné de succès.

Il sera chronométré par… »
 
 

I. – Le départ

 
 

La plaine est rase, ourlée de bas brouillards, et aussi loin que la vue porte, l’œil n’est arrêté que par quelques peupliers immenses et rigides, de ces peupliers d’Italie qui semblent se tendre désespérément vers le ciel et retenir par leurs hautes branches les nuages qu’on voit parfois traîner dans les beaux soirs d’été.

L’homme est presque seul près de son appareil, et de son œil d’aigle il examine, fouille, ausculte les membres, les organes, les centres vitaux de la machine de bois et de toile qui va l’emmener dans les espaces qui ne sont à personne. Il s’isole dans son examen, tandis que deux autres hommes, étrangement accoutrés d’une carapace noirâtre d’huile et de boue, s’affairent parmi les fils, les joints, les haubans, les tendeurs.

L’aviateur examine les deux longs tubes d’acier logés dans le corps de l’oiseau artificiel, les deux longs tubes qui contiennent la vie qu’il aspirera par le masque aux formes bizarres qu’il applique sur son visage pour l’essayer, lorsque l’air humain aura disparu des hautes sphères qu’il veut conquérir.

Car il veut aller très loin dans les champs sidéraux.

Il est jeune, il a vingt-trois ans à peine. Il est beau comme une de ces effigies qu’on voit au fronton des temples païens. Il a laissé au village qui dort encore au creux du vallon, dans le lit d’une mauvaise auberge, une jeune femme belle comme une nuit sur l’Acropole, et lui seul est venu sur ce champ où tout un holocauste de jeunes hommes, beaux comme lui, s’est fracassé en renouvelant le rêve icarien.

Le père de vie montre sa face écarlate sur la ligne d’horizon, et les peupliers d’Italie frissonnent au vent matinal.

Il faut partir…

Des hommes noirs se groupent auprès d’une ligne blanche…

La première hirondelle tisse, de son vol rigide, les rais de l’aurore qui glisse sur les toits des hangars accroupis.

L’aviateur monte dans l’appareil ; il en prend possession au nom des éléments asservis par l’homme. Il fait quelques gestes. Sous ses doigts les manettes brillantes se déplacent, il déchaîne le tonnerre du moteur, il déchaîne la puissance, il déchaîne la force, et tout à l’heure, sur un geste infime, il déchaînera la pesanteur.

Il se retourne ; par-delà les hangars il aperçoit les premières maisons du village ; il y a la vie et l’amour, il y a la mort, mais il y a aussi la gloire. Il y a l’ambition satisfaite, il y a Dieu qui dit : « Tu n’iras pas plus loin, » mais il faut tenter Dieu.

Puis son bras se tend.

Les hommes à la carapace de boue libèrent le héros et son char trépidant. Les hommes noirs font un signe et abaissent une loque de couleur, mais l’oiseau humain n’est déjà plus asservi à la terre, et il monte vers le soleil levant, à la conquête des cieux.
 
 

CAUCHEMARS

 
 

I. – Clartés et Ténèbres

 
 

D’un geste évocateur, Francesca montra la ville.

« Regarde, dit-elle, ô mon amant. Regarde, c’est le jour. Déjà des gondoles sillonnent le grand canal. Regarde, le soleil dore la mosaïque de Saint-Marc, et tout une arête du Campanile proclame la gloire du soleil levant… »

La femme ramena son bras sous son menton, et ses grands yeux noirs parcoururent l’horizon. Elle était presque nue sous une légère tunique.

L’homme vint s’accouder près d’elle. Il était brun, musclé comme un belluaire, ses mains étaient belles et longues, pâles et souples, mains d’artiste ou de rêveur.

Des hauteurs où ils étaient, en dehors de la cité, au dernier étage d’un grand palace, ils embrassaient toute la lagune, la mer, la ville, le port…

« Vois-tu, ô mon amant, reprit la femme, ce jour qui se lève, cette aube, est la plus belle de ma vie. Je te suis très reconnaissante d’avoir quitté Paris, tes amis, tes occupations, ton travail, pour satisfaire ce qui pouvait te paraître un caprice. Mais ce n’était pas un caprice. J’avais besoin de revoir Venise, la ville de mon enfance, la ville de ma jeunesse. Au triste cours des jours, tu as bien voulu écouter le petit modèle qui venait poser chez toi. Tu m’as aimée, tu m’aimes peut-être encore. Je ne sais pas. Je n’ai jamais rien su. Je suis là… je regarde, je m’enivre du spectacle unique, et je remporterai, dans la ville du bruit, le silence incroyable, le silence sacré de la ville où je vis le jour… »

Elle se pencha un peu et tendit la dextre. L’épaule gauche s’abaissa. L’épaulette de la chemise glissa un peu sur le bras, un sein victorieux se libéra de l’étoffe légère et au rythme de la respiration vint doucement toucher la pierre de la balustrade :

« Regarde, murmura-t-elle, tout près de la Piazzetta, cette maison basse qui étouffe entre deux palais. C’est là que je suis née. Mon père était gondolier. Il est mort maintenant. Je le revois, avec son chapeau de toile cirée noire, sa veste et ses larges pantalons blancs, vêtement immaculé que barrait la ceintures à franges noires. Je n’ai jamais connu ma mère. Je l’aimais bien. Parfois mon père me menait jusqu’à Saint-Marc et nous donnions des miettes aux colombes. Il est mort. Leur guerre me l’a pris, je suis venue à Paris, et la Piazzetta, la maison paternelle ont disparu dans la brume du rêve. Tu m’as rendu la réalité… Que la Madone te protège, ô toi que j’aime… »

Elle se pencha sur l’épaule de l’homme et ses cheveux vinrent frôler la joue masculine.

Alors il dit :

« L’œuvre germera de la contemplation féconde. Ma palette hésitait devant les horizons étroits de mon pays natal. Au choc d’un tel spectacle, elle saura chanter la gamme éternelle des couleurs… Francesca, ce sera ma joie d’avoir fait ta joie, ce sera ma joie de t’avoir associée à l’œuvre que j’enfanterai. »

Sa voix sonnait, haute et claire, pleine d’ardeur et de foi.

Mais la Vénitienne redressa la tête ; un feu sombre brillait dans son regard.

Vers l’Orient, quelques cumulus s’amoncelaient. Le ciel, si pur un instant, se barrait d’ombres farouches ; un coup de vent balaya la Lagune, apportant sur son aile de mystérieux arômes inconnus et subtils.

« Non, balbutia la femme, non, l’œuvre ne peut germer là où est la beauté parfaite. Qu’ajouterait ta palette au coloris de ce panorama ? Regarde, Rodolphe, il y a tout, il y a Angelico, il y a Raphaël, il y a Botticelli. Le vent nous ramène le murmure des harpes de Monteverde. Il nous berce, il chante la barcarolle de rêve, le chant du départ vers des horizons inouïs. Il faut être bien présomptueux, en vérité, pour croire qu’on peut ajouter à tant de sublime beauté. Crois-tu donc, ô mon amant, qu’il serait possible au vulgaire mortel de chanter Venise l’immortelle, Venise la vierge, Venise la sérénissime, Venise ma patrie, Venise la ville par excellence, la ville unique, la conquête des hommes sur la mer domptée, Venezia regina del mare la sorella della luna ?… »

Elle frissonna. Elle connut qu’elle était nue et ne se couvrit pas.

Le soleil se masqua d’un grand rideau de plomb, et les couleurs s’éteignirent une à une.

Au loin, la mer s’agitait. La houle devait être forte, car dans l’avant-port on voyait de petites barques s’apeurer en tout sens.

« Rentrons, fit Rodolphe à mi-voix. L’homme est présomptueux et malgré tout il réussit. Il ajoute toujours de la beauté au sublime. »

Elle interrompit farouchement :

« Non, il n’ajoute rien. La beauté reste irréfragable. Ce qui est créé ne peut être copié ; l’art, votre art ne prouve rien contre l’ultime, la radieuse beauté. »

Il la prit dans ses bras, et la couvrit d’un léger voile. Quelques gouttes d’eau étoilèrent le marbre et les dalles du balcon.

« Tu blasphèmes, Francesca, dit-il doucement ; tu sais bien que l’homme audacieux peut tout faire et fera tout. Aujourd’hui même, Erméte Siccardi, l’aviateur, s’est envolé tout près d’ici à la conquête des astres. Des hauteurs où il plane, tel un Dieu, le monde doit lui sembler infime, et la Lagune n’est plus qu’un agglomérat comme tant d’autres. Nous ne sommes rien, nous ne serons plus rien, et c’est pourquoi je consacre le cours de mes jours à rendre moins sensible le néant de la vie. »

Elle ne l’écoutait pas, elle était presque à genoux, les deux bras étendus contre son visage, et il la soutenait sous les seins. Elle évoquait la ville avec des mots enfantins comme en ont les mères aux berceaux des enfants :

« Venezia… Venezia, mia sorella, la cara città di mia infanzia… »

… Mais dès cet instant, ils ne surent plus très bien, et leur vie fut arrêtée par le monstrueux événement…

… Des hauteurs de l’empyrée, Dieu vit l’homme s’avancer vers lui…

Et il précipita sa foudre contre la ville qui l’avait nourri.

Alors la mer gonfla son sein en courroux, et elle lança à l’assaut de la cité de terribles barrières liquides hautes de cent coudées, qui s’écroulèrent sur les maisons des hommes vains, sur leurs palais, sur leurs monuments ;

Alors les vents entrèrent en fureur et s’acharnèrent sur ce qui tentait de résister à leur irrésistible entraînement ;

Alors l’eau du ciel se confondit avec l’eau de la mer ;

Alors les ténèbres de la mort envahirent et la terre et les eaux ;

Alors la Lagune ne fut plus qu’un creuset dans lequel les éléments en folie menèrent une ronde ardente et folle ;

Alors la démonomanie régna ;

Alors tout fut agonie et râles ;

Alors Sodome, Gomorrhe, Séboïm et Adana furent dépassées ;

Quais, navires, nacelles, gondoles, arbres, maisons, églises, ponts, dômes, colonnades, tours, merveilleux palais, trésors uniques, gloire, fortune de tout un peuple, de tout un monde, de toute une génération, tout ne fut plus bientôt qu’un fuligineux enchevêtrement, qu’un chaos horriblement tourmenté, qu’un amas prodigieux n’ayant plus aucun nom, n’ayant plus aucune forme.

Et Dieu vengé, la mer ayant accompli son forfait, se retira lentement et repris son calme. Rares étaient les habitations des hommes qu’elle avait épargnées.

Seul, de toute la splendeur passée, le campanile restait debout et superbe. Dans l’air alourdi, d’un calme prodigieux, au milieu des fumées qui montaient du charnier, le lion ailé gardait maintenant la ville morte, comme il avait gardé autrefois la Sérénissime.

De tout ce que les hommes avaient pu accumuler d’œuvres diverses, de tout ce que les peintres avaient pu tirer des couleurs immortelles, de toute la beauté chantée par les poètes, de tout ce qui était l’orgueil d’une grande et vieille nation, il ne restait plus que des pierres amoncelées, du bois ensanglanté et des cadavres.

Et il apparut, en toute vérité, que Dieu n’avait fait que venger son affront sur l’étrange cité.

Car, à quelques stades du cataclysme, le berger continua de mener son troupeau ;

L’amant continua d’embrasser sa maîtresse ;

Les abeilles continuèrent leur mystérieux travail.

Un calme de nécropole régna tout de suite après le typhon.

Une déchirure se produisit dans la nuée et un rayon de soleil se fixa sur le centre de la ville, à l’endroit du plus formidable amoncellement.

Une rumeur confuse montait seule, comme une mélopée monotone de la cité terrassée. Elle accompagnait le rythme désespéré des sanglots de la femme à demi évanouie dans les bras du peintre Rodolphe Bathory.

Sur la mer calmée, on vit accourir des navires noirs et rapides qui venaient au secours de ce qui ne pouvait être secouru…
 
 

II. – Quo Vadis ?

 
 

Je tombe… Je ne sais plus… je tombe. Tout à l’heure encore, j’avais la perception de monter. Tout à l’heure, je montais. Puis tout s’est brouillé, et j’ai dû avoir un cauchemar affreux. Il y a un instant les appareils indiquaient encore des vitesses, des pressions, des altitudes, le moteur m’emmenait victorieux. Maintenant, vous comprenez bien que je ne sais plus où je vais. Je ne sais plus…

J’ai dû battre le record. Je suis monté très haut, je suis l’homme qui est monté le plus haut ; mais il faut redescendre, n’est-ce pas ? Quand on est monté, il faut redescendre…

Parfaitement…

La tête me fait mal. Les tempes me battent si follement que mon crâne ne résistera certainement pas à la poussée désordonnée de mes artères. Je sais que tout cela est douloureux et meurtri ! J’ai perdu toute notion de direction, de vitesse ou d’altitude. Le masque respiratoire a dû glisser, tomber dans le fond de la coque, et c’est à ce moment que la vie s’est détachée de moi, c’est à ce moment que je suis entré dans le royaume de la mort. La mort ! Elle m’environne, elle me prend et m’étouffe. C’est elle qui me serre la gorge, c’est elle qui fait mes mains rouges de sang, c’est elle qui s’est si bien attachée à moi que je sens ses ongles dans ma chair à chaque mouvement de mes membres douloureux. Et je vais mourir…

Oui… avant de mourir, je vais vous confier un secret… Francesca… ma maîtresse, mon amie, ma femme… Francesca… eh bien, chut ! elle couche avec Bathory… ah ! ah !… je les ai vus… et puis Venise, ah ! c’est plus drôle, Venise finie… plus de Venise… morte aussi, morte… il n’en est plus rien…

… Mourir… La mort ne me fait plus peur maintenant que je sais qu’elle est inévitable. Tout à l’heure, je pouvais lutter et elle m’effrayait. Maintenant je sais que c’est inéluctable et que tous les efforts que je tenterai pour lui échapper n’aboutiront à rien, mais je ne souffre pas de cette certitude. Il fallait au progrès, à la science une nouvelle victime ; ce sera moi. On dira : Erméte Siccardi est mort en essayant de battre le record de la hauteur ; il avait vingt-trois ans. D’autres encore s’élanceront par-delà les nuages, vers les conquêtes triomphantes de mystérieux espaces. Je suis triste à cause de ce qui restera derrière moi, Francesca que j’aime et qui ne me reverra plus, Venise, la reine, où on me ramènera.

J’essaie de me représenter ce qui va se passer. Au premier trou d’air, l’appareil s’engagera et ce sera la descente foudroyante. Retrouvera-t-on quelque chose de mon corps ? Ou bien se dissoudra-t-il dans la chute ?… Depuis dix minutes, je me suis réveillé de mon évanouissement, j’ai dû descendre sensiblement. Depuis combien de temps le moteur s’est-il arrêté ?… A-t-on jamais vu cela ? je vole sans moteur… Le vol à voile est trouvé… Je vais rester accroché à une étoile… À une étoile… Parfaitement… O du, mein holder Abendsterne… À moi ! Au secours !… J’étouffe… Je ne veux plus mourir… Je n’ai rien fait… Ah ! c’est fini, c’est fini !… Mon Dieu ayez pitié de moi… J’étouffe… Je meurs !…

… Je tombe éternellement dans les espaces sans fins …
 
 

III. – La mort

 
 

Erméte Siccardi descendit prestement de son appareil. La joie de se retrouver sain et sauf avait amené en lui un tel flux de vie qu’il se mit à marcher comme un insensé dans toutes les directions.

Tantôt il se tournait vers le soleil, les bras étendus, comme pour l’adorer, tantôt vers la brise qui soufflait en fraîches rafales. Mais bientôt, fatigué, à bout de tension nerveuse, il s’arrêta, et s’assit sur un quartier de roc.

Alors seulement, il regarda autour de lui.

Il s’était posé presque au centre d’un vaste cirque rocheux de cinq ou six kilomètres de diamètre, au sol uni et parfaitement horizontal. Des basaltes noirs formaient des gradins de plusieurs centaines de pieds de hauteur autour de cette piste quasi circulaire… On apercevait de temps à autre quelques étroits couloirs dans la paroi, mais si parfaitement rectilignes, mais si bien tracés qu’on les aurait dit percés de main d’homme.

Erméte se leva et marcha vers une de ces failles.

Le sol était uni, poli et brillant par endroits, et l’homme, s’approchant de la muraille fut frappé des formes géométriques des blocs et des monolithes épars au pied des gradins. Partout des cubes, des parallélépipèdes, des pyramides. Les lignes courbes semblaient être bannies de ce paysage et la rigidité des formes avait quelque chose de tragique et de formidable.

Erméte se hâta vers le couloir qui s’ouvrait devant lui. Au moment où il entrait, le soleil disparut sous un nuage et un froid sépulcral fit place à la tiède chaleur de l’instant d’avant. Cette sensation fut si brusque qu’il s’arrêta un moment, inquiet. Mais il reprit sa route. Les parois du couloir étaient lisses et parfaitement d’aplomb ; un jour de cave régnait sur le chemin maintenant encombré de débris de roches, de scories et d’étranges pierres noires au reflet métallique. Il allait… Le sentier devenait de plus en plus étroit et difficile, et il lui fallait parfois escalader des blocs énormes pour poursuivre sa route. Il s’aperçut bientôt qu’il s’élevait vers le sommet du précipice, et soudain, brusquement, il se trouva devant une plaine immense, inondée de clarté, qu’il découvrait à perte de vue et il frissonna…

Partout des blocs erratiques, partout des tumulus, partout des ruines. La plaine inféconde montrait en tous sens d’étranges maisons de fer aux charpentes tordues et rouillées, aux fenêtres sans vitres, aux toits sans couvertures. Pas un oiseau dans l’air, pas un vivant au sol. Pas un arbre, pas un champ, pas une herbe. La terre était pelée, rongée, cassée, brisée, anéantie. Erméte songea aux horreurs des champs de bataille qu’il avait vus sur le Carso, et il s’avança dans la plaine vers une de ces maisons éventrées qui parsemaient la terre. Le jour tombait. La visibilité si nette des crépuscules d’été lui permit d’apercevoir sur sa gauche un talus qu’il n’avait pas tout d’abord distingué, un talus d’une rectitude parfaite qui barrait la lande, un talus hérissé de mâts et de poteaux dans lequel il reconnut une ligne de chemin de fer. Le cœur lui battit. Enfin, il allait pouvoir se raccrocher à quelque chose, il allait pouvoir comprendre l’inexplicable en suivant ce fil d’Ariane qui ne pouvait manquer de le mener vers les hommes.

Il coupa à travers le chaos et rejoignit une route macadamisée d’un étrange revêtement métallique, unie et plane comme l’était la piste du cirque où il s’était posé.

Il suivit cette route, et bientôt il arriva à une maison isolée. Jamais, dans les charniers nés de la guerre, jamais, dans le désastre de Messine qu’il avait aperçu dans sa jeunesse, il n’avait vu aspect plus terrible. Tremblant, le cœur étreint d’une angoisse éperdue, il pénétra à l’intérieur. Un délabrement, un abandon insoupçonnables revêtaient toute chose. Cette maison et ses murs et ses portes et ses planchers et ses objets usuels étaient de fer, mais de fer tellement rouillé qu’il suffit à Erméte de s’appuyer à une table pour que celle-ci s’effondrât.

Domaine de la mort, néant total. Profondeur vertigineuse de l’anéantissement d’un monde, suspension de la vie dans son cours. Jamais spectacle semblable n’avait frappé la vue humaine. La maison déliquescente montrait ses entrailles, sa vie interne, ses secrets, comme un corps se montre sous la vivisection. Aux murs étaient des tableaux d’émail rehaussés de riches couleurs ; on apercevait encore des portraits, des objets que l’on pouvait prendre pour des bibelots d’étagère et dans un coin un appareil semblable à un téléphone. Une poussière noirâtre couvrait ce qui n’avait pas été attaqué par la rouille. Une odeur de fumée et de ruine régnait dans toute l’habitation.

Erméte allait, tel un somnambule, dans toutes les pièces. Il bousculait tout, et il se tordait les mains de ne pouvoir pas trouver le mot de la gigantesque énigme.

Il sortit de la maison aussi angoissé, aussi torturé qu’auparavant, et il se mit à marcher rapidement vers le chemin de fer. La nuit était venue, le ciel était d’une pureté admirable, et les pléiades resplendissaient.

Un silence farouche enveloppait la plaine. Aucune lumière au sol, rien qui puisse trahir la vie. C’était la descente aux Enfers.

Ayant marché deux heures, Erméte se trouva au pied du talus qu’il escalada. Dans l’obscurité, il eut de la peine à apercevoir la voie, mais ses yeux d’aigle découvrirent bientôt les quatre rails d’un écartement inusité.

Il tâta du pied, et son pied écrasa ces rails comme des tubes de verre. Éperdu, il regarda l’autre versant du talus : il ne vit rien. La nuit était profonde sur la terre et les étoiles n’avaient pas de reflet.

Alors, las, anéanti de corps et d’esprit, il s’assit, et il murmura, pris de peur devant le décevant mystère :

« Où suis-je ?… Mon Dieu, où suis-je ?… »

Le son de sa voix l’effraya bien plus encore que le silence.

C’était si poignant cette voix, solitaire infiniment, dans le désert d’hallucination et de mort…

Il avait froid, il avait soif, il avait faim, et il s’endormit au revers du talus dans la nuit glaciale de la terre foudroyée…

… Le soleil était déjà haut lorsqu’Erméte se réveilla. Tout de suite il fut debout. Est-ce que le cauchemar de la veille allait recommencer ? Il était là, ce cauchemar, sous la forme de ces, quatre rails rougis de rouille, il était là dans la plaine tragique, il était partout.

Erméte marcha… Il avait faim… Il marcha en suivant la ligne, et il arriva bientôt à une bâtisse aussi ruinée, aussi lamentable que la maison qu’il avait visitée. Aux signaux et aux voies de garage, il reconnut que ç’avait dû être une gare. Mais il lui fut impossible de lire aucun nom.

Il marcha… Il avait soif… Le long des pentes du talus, des épines rampaient, d’étranges plantes calcinées ; il se pencha et reconnut des fils de fer barbelés. La voie descendait ; une ondulation molle coupait la plaine, et il vit venir à lui un talus tout semblable. Deux voies se raccordèrent…

Il marcha… Il était fatigué… fatigué surhumainement ; il s’arrêta un instant, et les mêmes mots tragiques revinrent à ses lèvres :

« Où suis-je ? mon Dieu, où suis-je ?… »

Puis il marcha à nouveau, la voie fit un coude et s’engagea dans une tranchée… Elle déboucha sur le panorama d’une ville…

Erméte s’arrêta, cloué au sol par la stupeur… Devant lui s’étendait une ville immense, plus grande qu’une capitale, une ville prodigieuse… une ville morte comme tout ce qui était sur cette terre inclémente et qu’il avait vu jusqu’alors.

Tours écroulées, monuments éventrés, palais détruits, inextricable fouillis de métal oxydé, tout était anéantissement et mort. Un silence prodigieux régnait sur la cité.

Mais, malgré tout, les yeux de l’homme se remplirent d’espérance, car au loin une rivière luisait sous les rayons du soleil au zénith, et il se précipita vers cette eau vivante, vers cette eau malgré tout vivante.

Et c’est alors qu’il rencontra un homme. Il se tenait à l’entrée de la ville, appuyé à un mur moitié écroulé. Erméte s’avança, les bras tendus. Il criait, dans l’exaltation de sa joie, de sa délivrance et il serra frénétiquement l’homme dans ses bras. L’étreinte dénouée, l’étranger tomba tout d’une pièce : c’était un cadavre…

Erméte s’arrêta. Un spasme le tordit. En un instant, la sueur ruissela de son front. Il se pencha sur le cadavre, le secoua ; puis son angoisse de savoir fut plus forte, et il fouilla le corps. Il ne trouva qu’une plaquette métallique portant un nom et une date : Rudolf Hameinstein, 2 April ; puis un chiffre : 4723.

Alors, il se redressa ; son espérance trompée redoublait son angoisse. La peur, une peur panique le prit, et il s’élança dans la ville comme un fou.

Mais il ne put aller ainsi que l’espace de quelques coudées. Le chemin était un prodigieux amoncellement de charpentes de fer, débris noircis, racornis, rouillés, rompus ; des maisons entières, hautes de trente étages, s’étaient abattues ; d’autres, au contraire, tenaient encore en équilibre par des traverses ou des arcs-boutants de fer rongés d’oxydes et menaçaient de s’abattre. D’autres encore semblaient intactes. Des fils métalliques en quantité considérable rampaient dans un enchevêtrement inexplicable. De la pierre, des scories, des lambeaux informes jonchaient la chaussée dont le sol disparaissait sous une épaisse couche de poudre rouge et de limaille de fer.

Pour passer, Erméte devait se livrer à un travail surhumain. Mais il allait, impavide, les tempes bourdonnantes, avec un voile rouge sur les yeux ; il allait vers la rivière entrevue, il allait toujours.

Aucun parfum dans l’air, aucun souffle de vent, aucun bruit. Pas même d’écho.

Il allait, fantôme, au pays des morts.

Partout, partout, aux portes des maisons à demi écroulées ou ensevelies, au bord des trottoirs, sur la chaussée, ils étaient là, ces morts, ils étaient là toujours.

Cadavres pétrifiés, surpris dans leur attitude dernière, assis ou debout, ou encore allongés en des poses étranges, cadavres qui semblaient dormir, cadavres qui semblaient rêver, cadavres qui semblaient vivre.

Et à mesure qu’Erméte s’avançait, l’horreur, la peur et l’angoisse grandissaient.

Il dut s’arrêter un instant pour, reprendre haleine.

Il était à un carrefour. De larges trouées, qui avaient dû être des avenues, rayonnaient en tous sens.

Une bâtisse était là, qui paraissait intacte.

Il s’approcha. C’était un vaste quadrilatère, percé de porches géants, et qui ressemblait à une gare.

Et, au pied, tout contre les murs, par grappes, par essaims, pressés les uns contre les autres, tellement qu’ils étaient restés debout, des morts, des centaines, des milliers de morts.

Il y en avait de tous âges, de tous sexes. Enfants, vieillards, femmes, jeunes filles, raidis, crispés désespérément dans une dernière et farouche volonté, dans une idée de fuite suprême.

Mais bien que le mouvement de leur corps fût un geste de déroute, ils gardaient dans leurs yeux comme un reflet d’étonnement, de surprise et d’espérance.

Et ce qui était surtout poignant et insondable, comme toute la mystérieuse cité, c’était la surprenante attitude de ces cadavres crispés vers la fuite, vers l’immédiate évasion du sépulcre ; c’était ce geste irrésistible venant se briser contre un mur, c’était enfin, et par-dessus tout, la flamme d’espérance vivant encore au fond de ces yeux morts.

Quelle était-elle, la catastrophe si prodigieusement meurtrière qui avait ravi au jour tant et tant de vies humaines ? Quel était le fléau assez monstrueusement formidable pour suspendre la vie dans tant de corps, pour arracher la pensée dans tant de cerveaux, pour anéantir tout un peuple, pour foudroyer toute une humanité ?

Erméte ne s’approcha pas du charnier. Il sentait si bien combien ces quelques cadavres étaient peu de chose dans le grand cataclysme qui l’entourait qu’il ne s’arrêta pas à savoir comment ils étaient morts.

Il traversa d’autres places, suivit d’autres avenues. Un tramway était arrêté à l’angle de deux voies spacieuses ; il s’approcha, mais des cadavres occupaient les banquettes et le wattman, nouveau nocher des enfers, semblait conduire une charretée de morts.

Il s’enfuit, les bras étendus, et, à partir de ce moment, sa vie fut à demi arrêtée…

Il courut à perdre haleine… Il vit encore des morts, il vit des maisons laissant voir des intérieurs délabrés, il vit de prodigieuses usines dévastées…

Il courut, mais, une seconde fois, il fut obligé de s’arrêter. La chaleur était accablante. Le soleil dardait ses rayons implacables sur le charnier géant. Il crépitait sur les masses métalliques, momifiait les cadavres, mais ne pouvait parvenir à les décomposer. Aucun insecte, aucune larve, aucun vibrion, il n’y avait plus rien, pas même de nécrophores. Et les morts pouvaient rester ainsi éternellement sans que rien ne vienne troubler leur suprême repos. Ils pouvaient poursuivre en paix leur rêve inachevé, aucun tenebrio obscurus ne pouvait les emporter dans l’absolu néant. Habitants muets d’un monde anéanti, ils étaient là avec leur secret, ils étaient là avec leur apparence de vie si criante et si vraie qu’on ne pouvait dire tout d’abord s’ils étaient morts réellement.

Une soif atroce torturait Erméte. Avec la fièvre qui lui battait les tempes, l’agitation de ses membres, cela devenait intolérable. Il ne voyait pas la fin de cette cité de folie. Le calvaire était interminable et, pour arriver à la rivière, combien de temps lui faudrait-il encore ?

Il entra dans une maison, décidé à tout pour se procurer un peu d’eau, décidé à contempler d’autres spectacles d’horreur, décidé à voir des choses infiniment tragiques, lui qui était ivre de visions infernales.

Comme celle qu’il avait vue dans la plaine, cette maison était toute en fer et présentait le même aspect de délabrement inouï. Il monta un escalier ; sur une sorte d’antichambre quasi-circulaire plusieurs portes donnaient.

Il poussa l’une d’elles.

Et, en tournant sur ses gonds rouillés, elle fit entendre un long grincement lugubre. Terrifié, Erméte s’arrêta : c’était le premier bruit qu’il entendait depuis son entrée dans la ville. L’écho s’en répercuta longtemps à l’intérieur de la maison, et les profondeurs ne l’avaient pas encore répété qu’il découvrait, dans la pièce qu’une pénombre baignait, sur une sorte de divan très bas, deux êtres humains, splendidement nus, qui accomplissaient le geste divin, le geste de possession, le geste fervent d’amour, le geste adamique, le geste suprême transmis à travers les âges, afin que l’aventure éternelle recommence et que les désirs y aboutissent, le geste qui précipite l’homme vers la femme et qui n’en fait qu’une seule chair.

Puissamment, de tout son poids, il était sur elle. Son corps fin et délié, très blanc, s’appuyait sur la femme en un grand mouvement de possession. Il la prenait d’un seul jet, en mâle sûr du rite à accomplir. Ses muscles saillaient, ses reins se creusaient et ses jambes s’étiraient nerveusement.

Elle était suprêmement belle. De longs cheveux noirs recouvraient à demi ses épaules d’un galbe marmoréen. Ses bras d’une pureté admirable étreignaient l’homme à plein corps, ses jambes s’allongeaient, écartées, et, dans le spasme suprême qui les avait tordus, on voyait ses orteils crispés contre l’étoffe des coussins.

Son visage était quelque chose de divin.

Erméte, éperdu, le regardait avidement.

Vision supra-terrestre, félicité inouïe, bonheur inimaginable. Il y avait de tout cela dans le regard clair des yeux bleus, qui gardaient, très au fond d’eux, une ineffable expression de jouissance et de désir satisfait.

Les lèvres étaient figées dans un sourire extasié.

Les narines semblaient encore palpiter. Une joie inconnue et profonde illuminait tout le visage. Un reflet paradisiaque semblait s’y être posé.

Erméte Siccardi ne pouvait détacher son regard de ce regard divinisé. Il s’en repaissait. Rien de plus beau, rien de plus suavement tranquille que l’eau limpide qui baignait les paupières mi-closes.

Et au milieu de sa contemplation, il lui vint l’idée de voir son visage, à lui.

Ah ! oui, lui ! lui ! Que devait-il-penser, quel devait être son bonheur à lui, qui avait tenu dans ses bras, au suprême moment du suprême départ, un corps adorable et juvénile, qui gardait dans le sommeil éternel, l’ineffable impression d’un éternel réveil ?

Tremblant, hagard, il s’approcha. Ses mains s’étendirent sur le corps.

L’homme avait le visage noyé dans le cou de sa compagne ; pour le lui voir, il fallait le faire glisser et le tourner.

Erméte s’y employa avec peine, et malgré les contractions de sa chair au contact des chairs glacées, il désenlaça les deux amants.

Le visage de l’homme était infâme à voir…

Désir trompé, désenchantement, colère, rudesse, orgueil, dédain, il y avait de tout cela sur cette figure émaciée, aux traits barbares, durcis et contractés. Il y avait surtout cette suprême amertume du mâle insatisfait. On sentait qu’il était mort avant de jouir, et il en gardait, épandu depuis la racine des cheveux blonds jusqu’au menton volontaire, une intense expression d’égoïsme et de lâcheté.

L’abîme se creusait sous les yeux d’Erméte Siccardi. Il y avait là, en un raccourci puissant, toute l’histoire de l’amour, toute l’histoire du monde. Ah ! ils pouvaient s’enlacer, se serrer à s’étouffer, râler dans une étreinte éperdue, mêler leurs spasmes, leur bave, leur haleine, se pénétrer, ils seraient encore aussi loin l’un de l’autre que si des milliers et des milliers de lieues les séparaient.

Elle se donnait corps et âme, elle communiait ; lui n’était qu’une bête en rut soucieuse de son plaisir, et de son plaisir seul.

Sisyphes de l’amour, Prométhées enchaînés à un rêve de folie, ils n’avaient pu effacer le malentendu terrible qui était là tout entier dans cette chambre où l’ombre nuptiale adoucissait les lignes et estompait les couleurs. Même devant la mort, ceux qui accomplissaient le rite d’Éros n’avaient pu réduire l’immense vide qui existe entre jouir et aimer.

… Un long corridor s’offrit à Erméte à sa sortie de la chambre. Il le suivit un instant, et, brutalement, un flot de lumière l’inonda. Une salle immense s’ouvrait devait lui, et sur un parquet luisant des centaines et des centaines de couples dansaient.

Ils dansaient ! Il y en avait de tendrement enlacés, il y en avait qui étaient graves, d’autres qui souriaient, il y avait des bouches qui ébauchaient un semblant d’aveu, il y avait des bijoux, des diadèmes, des diamants, il y avait de riches toilettes, en tissus rares et merveilleux, il y avait des parures splendides, et, dans un coin, un orchestre aux instruments bizarres, compliqués, et luisant sous les rayons du soleil entrant à flots par une verrière à moitié démolie.

Ils dansaient, et ils étaient immobiles et raides. Ils dansaient et ils étaient morts.

Formidable danse macabre, ils étaient tous là, dans leur dernière posture touchante, ou gracieuse, ou ridicule, ou grotesque, et derrière son pupitre, le chef d’orchestre, d’un geste savant, les conduisait à l’éternité.

Erméte s’élança parmi eux ; il traversa la salle immense comme une flèche, et les corps qu’il touchait s’inclinaient devant lui jusqu’à terre.

À l’autre bout de la pièce, un autre corridor s’offrit à lui. De la même allure fantomatique, il le suivit ; ses pas résonnaient sur les planchers métalliques en coups de gong éclatants. Ce corridor semblait ne pas avoir de fin. Erméte comprit qu’il devait être dans un hôtel, car de nombreuses portes numérotées, muettes et closes, s’espaçaient au long des murs. À chaque passage, il prenait à l’aviateur une irrésistible envie de pousser ces portes. Mais la peur de voir encore et toujours des choses effrayantes le retenait.

Un escalier s’offrit à lui. Il le dévala, et, sur un petit palier, devant une chambre dont la porte était ouverte, il s’arrêta, pétrifié, stupide, la bouche ouverte, sans souffle.

Un prêtre était là, debout, un crucifix à la main. Sa longue soutane noire tombait en plis réguliers, il était nu-tête, avec une longue face blême et des yeux ardents. Très droit, très grave, très grand, il tendait son crucifix au-dessus d’un lit où l’on voyait un corps allongé.

La scène était éclairée par des lampes posées sur de hautes torchères ; ces lampes, qui ressemblaient fort à des lampes électriques, répandaient une étrange lueur violette, troublante et indécise.

Le mort béni reposait doucement. C’était un vieillard. Sa face paisible reflétait une grande impression de paix et de quiétude. Au moment où tous ceux qui l’entouraient avaient été foudroyés, lui avait eu la suprême consolation de mourir comme tout le monde.

Le prêtre, lui, était terrible, avec sa longue figure ascétique, ses mains diaphanes et son geste désespérant. Erméte le contemplait, fou, les yeux fixes, et soudain une idée infernale traversa son cerveau enfiévré : pourquoi restait-il ainsi, stupide, ce prêtre, devant le mort paisible, alors que les autres, les milliers d’autres, n’avaient eu, au-dessus de leur éternel repos, aucun geste de consolation, aucun apaisement, aucune absolution ?

Ah ! oui, leur, âme, à eux. Qui avait pris soin de leur âme ?… Comment étaient-ils partis pour l’ultime voyage ?…

Hypnotisé par cette idée, Erméte voulut porter le prêtre à une fenêtre, afin que son geste de pardon s’étendît sur la ville, et qu’elle fût purifiée et sanctifiée par lui. Il le saisit à plein bras… et ses bras ne rencontrèrent plus que le vêtement noir, car au premier contact, le prêtre était tombé en poussière…

Alors, affolé, livide, une écume rose aux commissures des lèvres, il s’enfuit. De toute la force de ses jambes lasses, il dégringola des escaliers, enjamba des débris informes ; sa course devint une fuite, il suivit des couloirs, traversa des salons ; il allait, il allait… Il n’y avait plus d’obstacles pour lui. Son lambeau noir aux mains, il traversa des cours, suivit de longues allées. Ses enjambées étaient formidables. Insensé, il courait toujours, sans parvenir à sortir de la maison infernale.

Enfin, il fut dehors. Mais sa course ne s’arrêta pas pour cela. La respiration coupée, haletant, il allait toujours, et les morts, étonnés, regardaient passer ce fou pris de vertige, qui tenait, haut sur la tête, un grand haillon de deuil.

… Le soleil décroissait lorsqu’Erméte sortit de la ville…

Il se trouva alors à quelques mètres de la rivière.

D’un ultime effort, il l’atteignit, dégringola les marches d’un quai et plongea son visage dans l’eau qu’il aspira à longs traits. L’eau avait une saveur acidulée, mais il n’y prit garde.

Puis il s’assit sur les marches de l’escalier, et, la tête dans ses mains, il se désespéra de la solitude, de la mort et de l’inexplicable mystère.

L’eau coulait lentement entre les quais de pierre. Une embarcation se balançait au bout d’un filin métallique, et Erméte s’assit dedans. C’était une sorte de canot automobile avec des sièges rembourrés, un petit roof et deux couchettes. Accrochées au plat bord, on voyait deux bouteilles isolantes enduites d’un émail bleu foncé. Erméte s’empara d’une bouteille et versa un peu de son contenu dans le gobelet qui lui servait de bouchon ; c’était un liquide noirâtre à l’odeur de bouillon, et il goûta. La faim qui le tenaillait sembla aussitôt miraculeusement disparaître, et comme c’était le déclin du jour et que, brisé de fatigue, ses yeux se fermaient, il s’étendit sur une des couchettes. Mais il ne s’endormit pas, car, soudain, son regard se porta sur la roue du gouvernail de l’embarcation. Aux dernières lueurs du couchant, Erméte Siccardi y lut parfaitement cette inscription : « Eva. – Köln am Rhein, 17 August 4715. »

Alors, il ne put dormir. Il prit entre ses mains son crâne douloureux sous le flux des interprétations contradictoires. Alors, il pensa à Venise, à la ville chérie au bord de l’Adriatique. Il pensa à Francesca qu’il avait laissée au village en paix, et qui maintenant devait le pleurer, il pensa à tout ce qu’il avait abandonné pour une vaine gloire, et il sentit son esprit s’égarer tandis que de grands sanglots, rythmaient la fuite navrée de ses pensées en déroute…

… Quand il sortit des limbes, il faisait grand jour, et le canot dérivait doucement au milieu de la rivière. Le filin avait dû casser au moment de son embarquement, et la nacelle était emportée maintenant au gré du courant.

Que lui importait !… N’était-il pas vivant au milieu du séjour infernal ? N’était-il pas voué à la mort dans un délai qu’il était facile à prévoir ?

Il but un peu du contenu de la bouteille, puis il s’endormit.

Un léger choc le réveilla. Le canot avait donné contre un pont détruit qui obstruait la rivière. Il monta sur l’amoncellement de fer tordu, et, parvenu au sommet, il aperçu la mer, et au bord de la mer, seul, près de l’estuaire du fleuve, un chêne magnifique et vert.

Il eut un cri de joie enfantin. C’était son amie, la mer !…

Elle l’avait bercé enfant, et il se plaisait toujours à écouter sa voix mystérieuse et profonde.

Alors, il courut vers la falaise. On entendait le ressac régulier des vagues et un peu de vent soufflait.

Quand il fut arrivé au bord du gouffre, il resta un moment interdit, troublé délicieusement. C’était quelque chose de familier, quelque chose qu’il avait déjà vu, quelque chose de vivant, et sur ses lèvres vint le mot d’adoration, le mot de ferveur, le mot de reconnaissance qui vint aux lèvres des Dix Mille :

« La mer !… La mer !… »

Et pour compléter l’illusion merveilleuse, il y avait un arbre, un arbre luxuriant et vert… C’était le premier qu’Erméte voyait depuis trois jours…

Et sous cet arbre, il aperçut un vieillard immobile qui le regardait fixement…
 
 

IV. – Vérité

 
 

Erméte s’approcha.

L’inconnu était presque nu et assis sur ses talons, comme le sont les fakirs de l’Inde qu’on voit aux portes des temples.

Une barbe épaisse couvrait son torse maigre et rugueux ; ses yeux au fond des orbites caves brillaient comme des gemmes précieuses.

Quand il fut à trois pas, Erméte demanda :

« Où suis-je ? Dites-moi où je suis, vous qui êtes le seul vivant parmi les morts… »

Les yeux du vieillard se fixèrent sur le visage de l’homme. Il ne quitta pas sa pose hiératique, et il dit lentement :

« Qui es-tu toi-même, étranger au regard clair ? D’où viens-tu ? et quels sont tes desseins ?… »

Sa voix vibrait dans un registre grave, comme une corde tendue qu’on pince et abandonne.

Erméte répondit :

« Je viens de Venise, et je suis parti dans un aéroplane pour monter très haut dans le ciel. Mais je suis monté si haut que j’ai perdu toute notion. Je suis redescendu, alors que je croyais mourir, dans un cirque de pierre, à trois journées d’ici, et depuis j’ai marché… »

L’œil du vieillard brilla, plus ardent encore. Un soupir profond s’échappa de ses lèvres :

« Venise, dit-il lentement, a été détruite en l’an 1924. C’était une étrange ville bâtie sur la mer. Une heure à peine suffit à Dieu pour l’anéantir. Ton récit me surprend, car les hommes jeunes comme toi ont perdu le souvenir de ce nom, qui n’est plus qu’une fumée. »

Erméte se tordit les mains.

« Mais où suis-je ? implora-t-il ; qui es-tu toi-même ?… Réponds, tout est mystère, hallucination et mort autour de moi, réponds… »

Un nouveau soupir s’échappa des lèvres pâles de l’inconnu :

« Tu es sur le point de terre 9540, que les anciens appelaient Gênes, le 1er de juillet de l’an 725 du quatrième millénaire. Je dois te dire aussi que je suis le Sage entrevu dans tes rêves, et que j’avais mission de t’attendre dans cet endroit où ta destinée t’a conduit. Je dois te dire que tu étais l’être attendu de toute indépendance, car tu avais tenté Dieu… »

L’aviateur frissonna ; un froid mortel le saisit.

« J’ai vu des choses terribles, murmura-t-il ; j’ai vu une plaine immense, effondrée et morte, j’ai vu une ville réduite en poussière et pleine de cadavres, j’ai vu tout un monde foudroyé. Pourquoi ces hommes sont-ils morts ?

– Parce qu’ils ont tenté Dieu…

– Mais qui les a tué ?

– La Science… »

Les deux réponses tombèrent comme deux notes de bronze d’un glas funéraire.

« Il faut que tu saches, reprit le vieillard. Il faut, car c’est ma mission.

Lorsque les hommes eurent conquis l’atmosphère, ils s’ingénièrent à monter plus haut, toujours plus haut, puis leurs efforts se tournèrent vers les grands voyages, et l’on vit des raids autour du monde et des randonnées à la conquête des pôles… Mais cela ne suffisait pas au Génie de l’homme. Parallèlement, il poursuivit l’étude, la réalisation de l’automatisme. Et l’élément électricité, car cela devint un élément, trouva son emploi dans tout. La maison devint un merveilleux automate où tout fonctionnait mystérieusement. L’usine travailla les métaux les plus robustes avec aisance, et sans le secours d’ouvriers nombreux.

Les chemins de fer à vapeur disparurent et la parole des hommes parcourut le monde portée sur les ondes subtiles…

On avait violé le cours des rivières, on avait forcé des torrents pour produire l’énergie vitale, comme jadis on avait lutté pour défricher et assécher les terrains afin d’y cultiver le froment nourricier.

Puis le cataclysme prévu, attendu comme un orage longtemps en formation, se déchaîne.

En l’an 2025, après quelques petites guerres, la race jaune se rua à l’assaut de la race blanche.

Et la terre fut obscurcie de ténèbres géantes.

Tout ce qu’offrait la science aux soldats d’alors fut mis en œuvre, et il se fit un prodigieux massacre d’existences humaines. Lutte infernale, titanesque, cette guerre qui dura plus de dix ans, fit plus de 80 millions de morts, et, restés les plus nombreux des Européens, les plus nombreux et les plus forts, les Germains occupèrent le Monde. Les antiques races furent réduites en esclavage, et le nom de leurs cités fut remplacés par des chiffres anonymes.

Tout ce qui avait un passé de gloire, de peine, de souffrance s’effaça et ne compta plus. Londres, Paris, Rome et les antiques cités du Gange ne furent plus que des colonies où les hommes, apeurés, se groupèrent encore tous tremblants du cataclysme passé.

Et, dans la paix, on se remit au travail…

Et les mines s’épuisèrent, et les forêts ne furent plus que des souvenirs chantés par de très vieux poètes.

Et le fer et la pierre régnèrent dans les Cités.

Et les campagnes épuisées, rendues impures par les chimistes, refusèrent de nourrir l’homme.

Et les végétaux ne furent plus bientôt que des curiosités d’appartement.

Alors on chercha des nourritures synthétiques, et l’on fit d’affolants miracles avec les animaux les plus décriés et les plus répugnants.

Alors la Mer, l’éternelle prostituée, se fit accueillante et douce, lorsque les animaux terrestres ne purent subsister.

Et la vie des hommes fut un étrange cauchemar.

Ils vécurent au milieu des aéroplanes, parmi les étincelles bleuâtres de l’élément dont ils ne connurent jamais le secret.

La vie fut complètement bouleversée… L’ordonnance qui avait présidée pendant des millénaires à l’enchaînement quotidien n’exista plus. Plus de repas, plus de travail, plus d’activité, plus de commerce, plus de troc. Tout fut à tous…

Les hommes s’atrophièrent, des espèces disparurent, et ce furent les Yankee qui sombrèrent les premiers.

Et cela dura pendant plus de mille ans… »

La voix du vieillard sonnait de plus en plus claire au cours de son récit. La nuit était venue et il ne distinguait plus Erméte sur le fond noir du ciel.

Il parlait seul et grave, dans l’ombre du tombeau…

« Alors Dieu frappa un grand coup.

Un de ceux qui jadis s’était appelé un Français trouva le propulseur radioactif.

Et tout fut possible.

Et les hommes n’eurent plus qu’un désir : explorer les planètes où la vie devait être plus clémente.

Et ils tentèrent Dieu, et ils marchèrent à l’encontre de la Nature encore une fois… une dernière fois…

Ils réussirent…

Et ils rapportèrent des astres de monstrueuses maladies, de mystérieux microbes qui semèrent la mort.

Ils luttèrent, et Dieu ne voulut pas leur pardonner ; tous leurs efforts furent vains. Il aurait fallu, pour anéantir le fléau, l’eau pure des sources, le frisson embaumé de la forêt, l’humus de la terre, et les hommes, dans leur orgueil aveugle, avaient tout sacrifié. Ils essayèrent de faire de grandes cuves de pierres où ils mirent un produit qu’ils savaient pour tuer les bacilles, mais rien n’y fit. C’est dans une de ces cuves que tu as atterri. Alors, ils se rappelèrent la mer, tendre et accueillante, et se ruèrent sur ses rivages, mais le fléau s’étendit monstrueusement, et, en moins d’un an, tout ce qui ne périt pas au cours de l’exode fut tué aux portes des gares et des aéro-parcs, et tu as dû en voir de gros amoncellements dans la ville que tu as traversée et qui était autrefois Turin.

Et sur toute la terre, il ne reste plus maintenant que quelques couples traqués, vivant au bord de la mer et couchant dans des cavernes.

Ainsi le cycle est révolu… Ainsi se renouvelle l’aventure prodigieuse… À cent mille ans de distance, le Terrien qui a pu aller dans Uranus ressuscite la vie de ses aïeux de Néandertal et du Pliocène…

Ainsi Dieu a puni ceux qui ont voulu aller trop haut et trop loin dans l’irréalisable.

Ainsi ont péri ceux qui ont renié la Nature…

Solitaire et farouche, je proclame le néant de la science artificielle et menteuse… »

Ayant dit, le vieillard laissa retomber son front pâle. L’éclat de ses yeux s’éteignit sous ses paupières closes.

Alors, un éclair fulgurant illumina la nuit et une déflagration horrible éveilla des plaintes au flanc de la falaise.

Avec un grand cri surhumain, le chêne du monde s’abattit, fracassé, broyant dans sa chute le sage à la voix d’airain…

Alentour du tronc foudroyé, des flammes hautes et claires s’élevèrent.
 
 

COMMUNIQUÉ

 
 

On lit dans la « Gazetta dello Sport, », en date du 14 novembre 19…
 

« Un nouveau nom au martyrologue de l’aviation…

… Les paysans qui travaillaient dans un champ virent tomber l’avion avec une vélocité foudroyante…

… En touchant le sol avec un bruit terrible, l’appareil prit jeu spontanément ; et ce n’est qu’après avoir éteint les flammes qu’on put s’approcher et tirer le cadavre des décombres. Erméte Siccardi était méconnaissable…

… Sa veuve, la divette Francesca Ricci, a été…

… L’altimètre était arrêté à 13.000 mètres…

… Au dire des médecins, Siccardi n’a dû mourir qu’à son arrivée au sol…

… Le corps sera ramené à Venise…

… La chute n’a pas duré plus de dix minutes… »
 

… Dix minutes !…

… Toute une éternité !…
 
 

(FIN)

 
 
ASTRAIM
 

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(Michel Frémieux, in La Pensée française, libre organe de propagation française et d’expansion républicaine, quatrième année, n° 98 & 99, 11 et 25 mai 1925 ; lithographie de Jean Gourmelin, « Le Métro »)