MERCURE
 
 

M’étant assis l’après-midi à l’ombre d’un arbre de mon jardin, je m’amusais à relire un vieux livre de systèmes sur la structure du monde. En réfléchissant sur les étonnantes découvertes de l’esprit humain, je m’endormis, & mon imagination frappée de ce que j’avais lu, me fit voyager parmi les astres. Je croyais qu’un poids naturel m’entraînait. Je me sentais tomber vers cette planète dont on dit que l’orbe est le plus voisin du soleil, & qu’on nomme Mercure, à ce que je crois. Je sentais en m’en approchant une chaleur excessive ; mon sang devenait bouillant, & je me trouvais une vivacité, une pétulance qui m’étonnaient.

Un peuple nombreux s’était rassemblé pour me voir précipiter du haut des airs, apparemment que leurs astronomes avaient prédit ma chute. Les habitants de cette planète avaient une figure approchante de celle des singes. Leurs yeux étaient vifs & pleins de feu. Leurs membres étaient continuellement agités. Ils étaient légers & étourdis, ce que j’attribuais à l’air enflammé qu’ils respiraient, car je me sentais moi-même dans une grande agitation. D’ailleurs, ils étaient doux, compatissants & affables, & parlaient tous français, à mon grand étonnement. À peine eus-je mis le pied dans ce nouveau monde qu’on me porta en triomphe au palais où habitait le chef de la nation. Il était de belle taille, d’une figure entièrement humaine, & paraissait grave & sérieux. Il était sur une estrade élevée, assis sur un tabouret garni de drap d’or. Plus bas étaient d’autres créatures, moitié hommes, moitié singes. C’étaient tous des personnages considérables, comme il me fut facile d’en juger à des étoiles de papier doré qu’ils portaient collées dans le creux de l’estomac. L’un des plus apparents tenait à la main une canne d’ivoire, un autre des balances, & tous différentes marques de dignité. Le reste des courtisans & la foule qui remplissait le palais, étaient entièrement singes. Dès que le prince faisait un mouvement, il était à l’instant imité par toute l’assemblée. Ils quittaient tous en sa présence leur air étourdi, & prenaient la gravité de leur maître. Je vis aussi qu’ils étaient empressés de nouvelles modes ; car en moins d’une heure toute la Cour fut remplie de boîtes, moitié noires, moitié blanches, qu’on nommaient : À l’homme tombé de la lune, & dont je fus l’occasion.

Cependant, le prince m’ayant considéré avec un air froid, tous les singes, qui jusque-là m’avaient fait beaucoup de caresses, ne me regardèrent plus qu’avec indifférence ; ce qui me détermina à sortir de la Cour, pour aller observer les mœurs de ce peuple. Je fus traité partout avec humanité. Je voulus être témoin d’un mariage, & on me le permit. Je n’y trouvai point la gaieté à laquelle je m’étais attendu. Un vieux singe, qui avait l’air d’un homme d’importance, mariait son fils à la fille d’un autre singe dont la mine était tout à fait ignoble, mais qui possédait de grandes richesses. Elles consistaient en d’immenses sacs de marrons d’Inde, qui sont estimés dans cette planète comme l’or dans la nôtre. Les deux jeunes singes ne paraissaient aucunement occupés l’un de l’autre. Dès que la cérémonie fut achevée, le mari, sans penser qu’il eût une femme, emporta en gambadant les marrons, & la guenon, de son côté, s’étant formé une cour de jeunes singes, tous empressés à lui plaire, ne parut point inquiète de l’absence de son nouvel époux.

Un bruit se répandit que le roi était devenu dévot, & aussitôt je vis les principaux habitants marcher le dos courbé & d’un air de grande componction. Tous portaient à la ceinture de longs chapelets qui leur descendaient sur les pieds. Mais le lendemain, une autre nouvelle ayant détruit celle-là, les singes reprirent leur étourderie & jetèrent leurs chapelets. Tandis que j’admirais les mœurs de cette planète, & que je pensais à faire d’autres observations, une poire trop mûre se détacha de l’arbre sous lequel j’étais endormi, &, m’étant tombée sur le nez, m’éveilla en sursaut.
 
 

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([Louis-Sébastien Mercier,] Songes d’un Hermite, À l’Hermitage de St. Amour : 1770 ; illustration extraite de Pierre Boitard, Études astronomiques, « Les Planètes, » 1839)