DORE AVARICIEUX
 

« Vous croyez réellement au progrès ? nous dit en souriant le vieil archéologue ; vous avez l’impression d’une amélioration de la condition humaine sur notre planète depuis l’âge des cavernes jusqu’à celui des tranchées ?… Quelle étrange illusion ! Où voyez vous dans ce domaine une conquête réellement durable, une annexion définitivement acquise ?

Je constate, au cours des siècles, une étonnante ingéniosité dans la poursuite du bonheur ; je note de merveilleuses inventions et j’admire des ruses touchantes dans cette chasse à l’oiseau bleu, mais, au bout du compte, notre carnier est toujours vide.

De temps en temps, la nature semble avoir pitié de notre malheureux sort. Elle s’attendrit, elle se laisse dérober un de ses secrets. Aussitôt, nous poussons des cris de triomphe ! Nous sommes les rois de la création ! Nous domptons les éléments ! Nous savons creuser une pirogue dans le tronc d’un arbre abattu ; les flots nous obéissent ! Nous construisons des chars, nous forgeons les métaux, nous tissons la laine, nous taillons les pierres. Nous découvrons les lois mystérieuses de la physique et de la chimie. Nous asservissons les fluides et les gaz ; bientôt, la vapeur et l’électricité deviennent nos domestiques. Nous fabriquons des oiseaux et des poissons mécaniques ; nous nous cachons dans leurs flancs et nous nous élançons ainsi dans les nuages ou sous les vagues. Nous parlons et écrivons à distance ; des ondes invisibles sont nos dociles messagères et encerclent notre globe d’un réseau de pensée aux mailles serrées. Et nous commençons à déchiffrer l’énigmatique radium qui sera peut-être demain un incomparable serviteur…

Tout cela, me direz-vous, constitue bien une conquête et apporte quelques satisfactions nouvelles aux arrière-neveux de l’Homme des Bois !… Mettant à part toute considération d’ordre intellectuel et moral, avouez qu’au strict point de vue des commodités matérielles, le sort de l’homme du vingtième siècle, jouissant de tous les raffinements de la civilisation, est plus enviable que celui de son ancêtre de la préhistoire.

En êtes-vous bien sûr ? Pour ma part, je me méfie beaucoup des libéralités de la nature. Elle ne nous donne pas le progrès : elle nous le prête ! Et c’est la cruauté suprême. Elle nous montre de séduisantes possibilités, nous révèle des secrets magiques, nous fait contracter des habitudes dangereuses, et soudain nous reprend tous ses cadeaux, l’un après l’autre, et nous laisse, misérables et nus, n’ayant réellement gagné qu’une plus grande aptitude à souffrir. Elle crée en nous des besoins, des aspirations, des appétits, qui font peu à peu partie intégrante de notre pauvre nature toujours insatisfaite et, brusquement, nous abandonne, plus tristes et plus douloureux que jamais, avec la blessure inguérissable du souvenir ! Elle excelle à ce jeu féroce et c’est pourquoi ses plus charmantes attentions me sont suspectes à cause de ses éternelles trahisons.

Tenez, je me souviens d’avoir assisté, au printemps de 1914, à l’une de ces fêtes dionysiaques, à l’une de ces apothéoses de l’art et du luxe où Paris brûlait, sans s’en douter, le « bouquet » du feu d’artifice qui, depuis tant d’années, éblouissait le monde. Vous n’avez pas oublié cette fièvre de jouissance qui s’empara de toute une génération guettée par la Mort, cette farandole enivrée que nous trouvons aujourd’hui si émouvante parce qu’elle allait bientôt s’achever en danse macabre !… Ce soir-là, pendant que j’admirais naïvement ce splendide épanouissement d’une fleur de civilisation exaspérée, un ami, s’amusant à jouer les prophètes lugubres, me rappela la remarque de l’historien de Morgan au sujet des progrès de l’humanité :

« Notre marche en avant est bien irrégulière ; après les mœurs douces de la Chaldée primitive, l’autocratie brutale des Akkadiens ; après Rome, les Barbares ; après Constantinople, les Arabes : rien ne prouve que nous n’atteignons pas, de nos jours, un maximum dans le bien-être social et que l’humanité ne retombera pas, sous peu, dans les privations et la douleur !… »

Cette menace, dans ce lieu féerique, ne me fit pas trembler. Sans doute, on pouvait, à la rigueur, prévoir un conflit international, des batailles, des deuils, du sang, quelques ruines plus ou moins pittoresques, mais cet orage passager ne pouvait compromettre sérieusement les conquêtes du progrès universel. La science avait mis l’humanité définitivement à l’abri des misères primitives.

Hélas ! quelques mois de guerre nous ont montré combien notre situation de civilisés était instable et précaire. Avec une rapidité foudroyante, nous avons été dépouillés de tout. Toute la terre va connaître de nouveau les angoisses et les épreuves de l’époque quaternaire. L’humanité est menacée d’avoir faim et d’avoir froid ; elle éprouve déjà des difficultés à se vêtir et se construire des abris ; elle compte anxieusement les animaux qui lui restent et évalue la quantité de chair qu’ils peuvent lui fournir ; elle dénombre ses grains de blé et collectionne précieusement toutes les matières combustibles.

On a peine à imaginer pareille déchéance ! Quelques mois ont détruit le labeur de cent siècles ! La régression est totale. Où sont les progrès scientifiques qui faisaient de l’homme moderne une sorte de demi-dieu ? Le demi-dieu en est réduit à creuser des trous dans la boue pour protéger sa tribu menacée par la tribu voisine. La science l’a trompé. Chaque fois qu’elle l’a enrichi d’un talisman nouveau, elle a inventé aussitôt un moyen inédit de le rendre inutile. Elle s’applique à neutraliser chacune de ses trouvailles. Elle déjoue ses défenses, elle s’ingénie à tuer de plus loin, de plus haut et plus vite. En lui donnant des ailes, elle lui a appris à transpercer les hommes volants ; en lui apprenant à se cacher dans les entrailles de la terre ou de l’océan, elle a dressé la mort à aller l’y chercher. Le progrès n’a donc pas su rendre l’homme moins vulnérable et a toujours montré plus d’ingéniosité dans la science de blesser que dans celle de guérir.

Notre sort n’est pas sensiblement meilleur que celui de notre ancêtre de l’âge de pierre. Tous les beaux présents de la civilisation qui faisaient notre orgueil ont perdu leur valeur et leur puissance. Nos esclaves nous abandonnent ; nous avions pour nous servir des chemins de fer, des télégraphes, des téléphones, des automobiles, de la chaleur, de la lumière et du mouvement domestiqués : quelques circulaires de nos chefs nous ont appauvris de ces précieuses ressources. Le froid, l’obscurité, la faim, l’isolement, l’impossibilité de se mouvoir rapidement, de transporter des objets d’un point à un autre, de communiquer avec ses semblables et de manufacturer des produits usuels, deviennent notre lot comme aux temps primitifs. Que dis-je ? Avec la duperie des progrès qui nous avaient habitués à une dangereuse insouciance, nous sommes beaucoup moins aptes à triompher de ces difficultés que le chasseur de rennes armé de sa hache de silex et de son harpon de corne ! Dans sa hutte, au bord des lacs, l’homme primitif ne souffrait pas des restrictions qui nous sont imposées : il avait en abondance le feu, la nourriture et le vêtement. Il n’avait pas à ménager son cheptel, à protéger le troupeau national des mammouths, à taxer le lait de la femelle du bison ; il avait poissons et gibiers à discrétion ; il n’avait qu’à se baisser pour trouver du combustible, et sa femme ne manquait jamais de manteaux de fourrure. Voilà un certain nombre d’éléments de confort essentiel que nous lui envions jalousement aujourd’hui !

En quoi nous était-il inférieur ? Ses mœurs n’étaient assurément pas plus sauvages que celles de certains bipèdes de l’espèce contemporaine. Il connaissait des joies délicates ; les pierres et les os gravés qu’il nous a laissés affirment le raffinement de ses goûts en matière d’art plastique et une science du dessin qui humilie nos plus notables fournisseurs de peinture. Vous n’allez pas vous apitoyer sur son sort, parce qu’il avait parfois à se protéger contre l’agression de quelque grand fauve ; la naissance d’un mégathérium ou d’un plésiosaure de la taille de Guillaume II est une catastrophe beaucoup plus sérieuse pour l’humanité que ne le furent jamais les apparitions les plus saugrenues de la faune antédiluvienne.

Comparez notre condition lamentable de dégénérés, d’êtres efféminés par une éducation musculaire insuffisante, et privés subitement de tous les artifices mécaniques qui suppléaient à notre faiblesse, à la vie de notre robuste aïeul dans sa forêt vierge, entraîné à la lutte et adapté à sa libre existence ! Ne sommes-nous pas plus malheureux que lui ? Et ne connaissons-nous pas la disgrâce particulière des millionnaires ruinés, incapables de gagner leur pain quotidien, depuis que nous avons constaté la fragilité incroyable des barrières du droit et du grandiose édifice de la civilisation européenne ?… En vérité, où voyez-vous un progrès dans cet éternel recommencement, et dans cette perpétuelle renaissance de la souffrance et de la misère que ramène périodiquement sur notre terre un rythme aussi impitoyable que celui des saisons ?… »
 

V

 
 

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(« Chronique, » in Le Temps, cinquante-septième année, n° 20388, mercredi 2 mai 1917 ; « Avares et prodigues, » illustration de Gustave Doré pour « L’Enfer » de Dante, 1861)