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UN ÉPISODE DE LA VIE DE CHARLES CROS

 

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Charles Cros ne fut pas seulement, comme on aurait tendance à le croire, l’auteur du Hareng saur et du Bilboquet. C’est un divin poète. Ses poèmes sont parmi les plus beaux qu’on ait pu entendre. Lisez l’Orgue, lisez l’Archet, puisez dans le Coffret de santal, et dites s’il est possible de sertir des sentiments plus délicats, en des vers plus émus et plus chantants.

M. David Dautresme l’a bien compris, et cette finesse de goût ajoute encore, selon notre sentiment, aux éminentes qualités du préfet, qui en des jours encore peu éloignés, on s’en souvient, fit preuve d’un courage civique si exceptionnel. M. Dautresme est de ceux qui, quand ils croient en péril la vérité, n’hésitent pas un instant à lui sacrifier leur destinée, leur vie s’il le faut. L’espèce devient rare, de tels caractères. Vous souvient-il que certains prélats le dénoncèrent et crièrent haro parce qu’il avait défendu la laïcité ; et encore qu’on voulut le griller parce qu’il osa dire qu’il pourrait y avoir intérêt à planter ici ou là autre chose que des vignes. Toute vérité n’est pas bonne à dire, hélas ! en notre pays, mais Dautresme ne connaît pas cette prudence dont le vrai nom est la lâcheté.

Il est quelqu’un. On le sait déjà, on le saura plus encore dans l’avenir. Et je m’excuse de faire ici cet éloge, qui ne me regarde pas, mais il me semble que la délicatesse de sens artistique ajoute une parure de plus à l’âme fougueuse et incapable de compromissions de Dautresme. Il me plaît de penser que c’est un tel homme qui admire Charles Cros.

Or donc, l’admiration de Dautresme pour le bon poète (qui ne sut jamais habilement ménager sa renommée, comme d’autres aujourd’hui coulés dans le bronze et érigés en place publique) l’a porté à chercher quels furent les débuts de Charles Cros. Sur cette période peu connue de la vie de l’aède du Chat-Noir, il vient de relater dans la Revue Mondiale un épisode fort caractéristique et que nul encore n’avait songé à retenir. Il s’agit du temps que Charles Cros a passé comme répétiteur à l’Institut des Sourds-Muets : Charles avait alors 18 ans. Il voulait vivre à Paris.

« Comment vivre, (et nous laissons ici la parole à M. Dautresme, regrettant seulement de faire à son étude quelques coupures,) comment vivre pour suivre ses penchants et conserver en même temps sa dignité morale ? Un jour, Charles avise une affiche annonçant un concours pour l’emploi d’aspirant répétiteur pour l’enseignement des sourds-muets. Il se présente, il est reçu et, le 15 septembre 1860, un arrêté le nomme aspirant répétiteur et lui accorde un traitement annuel de 400 francs et les « avantages en nature » Voilà donc le jeune Cros assuré du lendemain. Il en fait part à sa famille, si bien que son frère aîné prend à son tour le chemin de Paris, et demande l’autorisation de subir lui aussi les épreuves d’aptitude aux fonctions d’aspirant. Le jeune Henry fut admis.

La réunion des deux frères ne paraît pas avoir confirmé chez Charles l’ambition de suivre les traces de l’abbé de l’Épée, bien qu’il eût passé avec succès un nouvel examen qui lui valut sa nomination d’aspirant de première classe aux appointements de 600 francs par an. Quant à Henry, il ne tarda pas à trouver la discipline pesante et à rimailler au détriment de divers personnes de l’établissement.
 
 
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De son côté, le directeur, un ancien chef de bureau nommé de Col – qui n’aurait sans doute pas été surpris de voir les « aspirants » Cros porter les noms de César et d’Hortensius, car lui-même se prénommait Volney – avait rapidement classé les deux frères parmi les « fortes têtes » de la maison. Et puis tous leurs collègues n’avaient pas l’imagination méridionale ; l’un d’eux, nommé Dutrénit, ayant entendu Henry Cros lire un jour sur le mode ironique un sonnet consacré à un professeur, manifesta vertement une indignation vertueuse.

Qu’advint-il de cette querelle d’étudiants ? Le rapport du directeur au ministre va nous le dire. Ce rapport, du 15 juin 1862, signale d’abord que l’attitude de certains aspirants laisse beaucoup à désirer, car ils découchent « sans motif avouable » et sans autorisation ; en conséquence « des avertissements ont dû être souvent renouvelés, notamment à l’égard des frères Cros. »

« Telle était la situation des choses, continue le directeur, lorsque, dans la soirée de lundi, MM. Dutrénit, Henry et Charles Cros découchèrent tous les trois. Charles rentra mardi matin. Son frère Henry ne revint que l’après-midi. Les frères Cros refusèrent toute explication. Le même jour me parvint une lettre de Dutrénit d’après laquelle un accident l’avait contraint de se faire transporter dans un hôtel garni et devait le forcer d’y rester au lit. Le lendemain, le censeur voulut bien aller voir. Il le trouva couché et celui-ci finit par avouer qu’il s’était battu en duel. Il me parut dès ce moment y avoir lieu d’ouvrir une enquête ; voici ce qu’elle m’a révélé.

Henry Cros, étant à table avec les aspirants Comte et Coldefy, lut des vers qu’il avait écrits sur M. Chomat, le plus zélé de tous les employés secondaires de l’Institution. Dutrénit lui dit que c’était une lâcheté d’attaquer un homme qui ne pouvait se défendre. Cros releva l’observation en envoyant à Dutrénit les épithètes d’impertinent et de grossier personnage. À la suite de cette scène, Henry Cros provoqua Dutrénit en duel. Il se rendit sur le terrain accompagné de son frère, mardi dans la journée, et le combat eut lieu avec l’assistance de témoins étrangers à l’Institution. »

Le rapport conclut en demandant une répression énergique.

Quatre jours plus tard, le ministre prenait une décision excluant de l’établissement MM. Henry et Charles Cros et Dutrénit, répétiteurs.
 
 
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Saisi de la fatale nouvelle, le père Cros se décida à intervenir. Henry, le duelliste, s’était mis dans un très mauvais cas ; pour Charles, au contraire, simple témoin, les circonstances atténuantes devaient être admises.

Le ministre ne resta pas insensible ; il invita le directeur à « examiner si les motifs allégués par M. Cros père en faveur de son fils Charles méritaient considération. » Les intentions bienveillantes de son chef se laissant deviner, le directeur n’osa pas refuser de s’y associer. Le ministre rapporta sa décision, et Charles Cros resta à l’Institution des Sourds-Muets.

Mais la divine fantaisie hantait le cerveau du jeune homme. De son côté, le directeur était bien décidé à ne supporter aucune défaillance. Le résultat fut qu’au bout de six mois un nouvel acte d’accusation était dressé contre l’aspirant réintégré. On lui reprochait d’avoir dédaigné comme trop au-dessous de lui les soins essentiels de la surveillance, d’avoir usé avec les élèves tantôt d’une « familiarité déplorable, » tantôt d’une « sévérité excessive, » de « passer son temps à des livres, » d’être sorti le soir au lieu d’accompagner les élèves au dortoir, et même – ce qui passe toute mesure – d’avoir été trouvé un jour « fumant en compagnie d’un domestique » !

Un peu las sans doute d’avoir à s’occuper sans cesse du même fonctionnaire, le ministre résolut d’en finir.

Quelques jours plus tard, une décision ministérielle faisait subir à Charles Cros une retenue de 15 jours sur son traitement (ce qui représentait 25 francs), et le jeune homme était informé qu’il cesserait de faire partie du personnel de l’Institution impériale si sa conduite « continuait d’être répréhensible. » Cette décision porte la date du 6 janvier 1863, et c’est l’avant-dernière pièce du dossier que nous avons sous les yeux. Dossier incomplet, d’ailleurs, puisqu’il ne fait mention d’aucun nouvel incident, et il dut s’en produire cependant d’assez sérieux pour que le ministre ait signé une lettre en date du 25 février 1863 disant que « M. Cros, aspirant répétiteur, cessera immédiatement de faire partie du personnel de l’établissement. »

La carrière de Charles Cros parmi les sourds-muets était terminée. Le directeur poussa un soupir de soulagement ; il était enfin débarrassé du fantaisiste qui, bien avant de la chanter au Chat-Noir, lui avait fait connaître l’Obsession. »
 

J. L. M.

 
 
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(in Le Radical, Organe d’Action démocratique et de Progrès social, « Les Lettres, » dimanche 30 janvier 1927. L’article original de David Dautresme est paru dans La Revue mondiale, volume CLXXV, janvier 1927, p. 147-151. Illustrations extraites de Max und Moritz de Wilhelm Busch, 1865)