RITOURNELLE IMAGE1
 

La scène se passe à Hod, dernière petite cité de la dernière petite île en qui subsiste tout ce qui reste de notre monde civilisé.

C’est sur le roc le plus élevé de ce qui est aujourd’hui le Gaourisankâ, pointe extrême des monts Himalayens. Lentement, insensiblement, au cours des siècles, l’ancien continent s’est affaissé sous la mer revenue, ne laissant plus émerger que cette haute aiguille, jadis inaccessible, maintenant pauvre îlot blême au ras des vagues.

Les Aryas, autrefois marcheurs vers l’Occident et devant qui la mer semblait fuir alors, ont dû rétrograder peu à peu devant le retour offensif de la grande vaincue. Chassés par elle, ils ont repris leur route à reculons, marcheurs vers l’Orient désormais ; et les voici rentrés dans leur berceau.

Mais ils étaient partis prolifiques et pullulants, et ils sont revenus usés et stériles.

La race fameuse par ses larges épaules, ses bras musculeux, ses infatigables jarrets, sa vaste poitrine, son sang bouillonnant comme un jeune vin, s’est épuisée à détruire toutes les races antérieures, à façonner la terre conquise, à dompter la nature elle-même, à lui arracher ses secrets, et à la chanter aussi en la divinisant par la religion, les lettres et les arts.

C’est à présent une race malingre, chétive, aux membres d’avorton, au sang pauvre et vicié par d’innombrables virus.

Les quelques rares survivants qui la représentent ont l’air de vieillards, même quand ils naissent. À peine, d’ailleurs, s’il en naît. On prévoit déjà le temps tout prochain où le tronc, desséché jusqu’aux mœlles, n’aura même plus la sève nécessaire à la poussée d’un suprême bourgeon.

Hod est la capitale de l’agonie humaine.

On n’y est pas triste, cependant ; car, avec ces moribonds, s’est réfugié à Hod le grand consolateur, le donneur d’espoirs quand même, l’Orgueil.

Tous les biens qu’ils ont perdus, la force, la santé, la beauté, l’appétit, l’amour, jusqu’à l’amour, ces vieux les tiennent en mépris. Ils en sont arrivés à les considérer comme des choses vulgaires, bonnes pour les barbares des époques passées.

Eux, ils ont tout en nerfs et en cerveau ; et leur joie unique, la seule qui leur semble avoir du prix, est de savoir.

Eh bien ! ils savent.

Que savent-ils ? Tout, prétendent les plus infatués. Presque tout, du moins, disent les autres. Et encore ceux-ci assurent-ils que ce presque va être comblé demain. Il s’en faut de très peu, de si peu ! D’un rien, en vérité, d’un vague rien, imperceptible et infinitésimal.

Ce rien une fois trouvé, bientôt, tout à l’heure sans doute, et ils n’auront même plus la crainte de voir le tronc desséché impuissant à la poussée d’un bourgeon suprême. On est sur la voie, au bout de la voie ! Quelques menues expériences encore, et expérimentations, et l’on va tenir en entier le secret dernier de la vie ! Et alors !…

En attendant, et pour se nourrir, leur orgueil récapitule tout ce qu’ils savent. Ainsi l’avare entretient sa cupidité et l’avive en comptant ses trésors.

De quoi n’ont-ils pas poursuivi l’analyse ? De quoi n’ont-ils pas, par leur implacable chimie, extrait la quintessence ? De quoi ne peuvent-ils pas faire l’exégèse ? Dans les sciences, et jusque dans les arts, ils ont atteint la limite du subtil. Leurs idées, leurs sentiments, leurs sensations, tout est réduit en formules algébriques ; et ces formules algébriques ont été à leur tour transmuées en applications par le plus patient et le plus délicat machinisme.

Il n’y a plus de miracles ! Le train-train même de leur existence n’est qu’une suite ininterrompue de miracles réalisés.

Un seul miracle, si petit, manque à la chaîne ; c’est celui qu’ils se flattent de réaliser demain, tout à l’heure, en réinventant et créant la vie. Oh ! comme ils en sont près !

Mais la mer qui monte toujours, ici, tandis que là-bas, aux antipodes, elle se retire, faisant place à un immense marécage encombré d’une végétation nouvelle et monstrueuse ? Mais le graduel effondrement de Hod qui s’enfonce de plus en plus ? Mais la terre qui va leur manquer sous les pieds ?

Qu’importe cela ! Il s’agit bien de prendre intérêt au phénomène prévu dont les antipodes sont témoins ! Depuis longtemps, personne ne s’en occupe plus, de ces antipodes, inutile désert où la planète érige hors de l’abîme un de ses flancs limoneux ! Quant au graduel affaissement de Hod, on y a pourvu par une tour de fer qui la hausse au fur et à mesure des besoins. Et la terre elle-même, la terre réduite à ce roc prolongé en obélisque de métal, on ne la regrette seulement pas. Du sommet de la tour, c’est dans le ciel qu’on s’envolera, dans le ciel connu grâce aux communications interastrales, dans le ciel familier où l’on reprendra la vieille tradition aryenne des émigrations !

Ah ! la terre, la terre abolie, fi donc !

Et tandis qu’on l’oublie en plein orgueil, le marécage des antipodes s’est asséché ; la végétation nouvelle et monstrueuse y a grandi ; la terre abolie s’est reformée du limon ; et voici que là-bas, celle dont on cherche ici le secret, trouvable demain, la Vie, lentement y a germé en un réenfantement de sa mystérieuse évolution.

D’une voix grêle et chevrotante, les habitants de Hod, en hochant la tête, se répètent les uns aux autres :

« La Terre va mourir ; mais son âme est en nous qui sommes son aboutissement, son essence même. Gloire à nous ! »

Et cependant, ce sont eux qui meurent. Encore un ! Encore un ! Comme ils sont peu qui restent ! Chacun, sans doute, porte en son énorme cerveau tout le savoir accumulé de toute la civilisation conquise et formulée par la race entière. Chacun sent proche le moment où il sera le seul représentant de cette race, et à lui seul l’âme de la Terre. Car les naissances sont taries. Et c’est tout à l’heure, tout à l’heure, pas tout de suite encore, que le secret de créer va être trouvé, qu’on sera maître absolu de la vie. Oh ! tout à l’heure, tout à l’heure ! Oui, oui, presque rien ! Un mot, un unique mot à inventer, et le dernier vers sera fait, de la chanson de geste chantant l’orgueil de l’Homme et l’épopée de la Terre !

Mais la mer monte toujours ; mais toujours Hod s’enfonce, Hod, qui n’est plus qu’une plate-forme sur des pilotis de fer ; et les Aryas, innombrables jadis, se comptent entre eux, sans arriver à y employer les dix doigts de leurs mains ; et bientôt, de l’antique fourmilière, il demeure une fourmi solitaire, décrépite, agonisante, petit paquet de nerfs sous un lourd cerveau, pauvre être pareil à un champignon dont la tige est en filaments flétris et dont la tête est une éponge suant tous les venins.

Et, tandis que l’éponge elle-même se fane, se vide, se décompose en puanteurs, voici que sur l’autre face de la Terre, dans les forêts nouvelles, moins épaisses et moins hautes que celles de jadis, grouille une race vierge, pour qui le monde aussi redevient vierge ; et l’Homme à venir, en attendant qu’il espère trouver le mot final de l’épopée terrestre, recommence à en vagir les premiers vers, à peine articulés, qui en sont l’enfantine ritournelle :

« Ciel, sois bleu ! Terre, sois verte ! Mer, nourris-moi et me berce ! Femme, viens, et unissons-nous ! Le sang est rouge. Le feu est rouge. Soleil, soleil, flambe ! Le vent pleure. L’eau rit. Manger est bon. Dormir est doux. Aimer ! Aimer ! Vivons ! Vivons ! Vivons ! »
 
 

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(Jean Richepin, in Gil Blas, treizième année, n° 4354, mardi 20 octobre 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, dixième année, n° 680, 19 mars 1893. L’illustration est extraite de cette dernière publication ; à notre connaissance, ce conte n’a jamais été recueilli en volume.)