SPIRIT2
 

Mon ami Ernest C… (*) (je ne dis pas son nom parce qu’il serait furieux) auquel je suis fatalement lié par des raisons commerciales, m’assomme depuis plusieurs années par sa superstition et son mysticisme, etc. Il est particulièrement spirite. Or, moi, à tout ce qu’il me raconte là-dessus, je hurle de douleur ou bien je me cramponne aux meubles pour ne pas tomber de rire. Ça le vexe, mais ça ne le fait pas taire. Il m’apporte tous les jours des réponses de Socrate, d’Annibal, de Vâlmiki, etc., réponses où tous ces braves gens parlent comme des bandagistes.

Donc, le soir du 31 mars dernier, un peu avant minuit, j’étais en train de gratter ma tête vide pour trouver l’article du Tout-Paris, et malgré toutes les tapes que je me donnais sur le front, malgré mon cuir chevelu en sang, rien ne venait, – rien !

Entre Ernest : « J’ai trouvé une preuve scientifique de la vertu du spiritisme ! » Je le regarde d’un œil mourant. Lui, sans pitié, répète : « Scientifique ! Voici : quand je t’apporte les paroles des morts, tu dis que ce n’est pas malin, puisqu’ils ne sont plus là pour m’appeler menteur, puisqu’ils n’ont plus de pieds ni de bottes par-dessus pour me les envoyer par derrière. Or, apprends que j’ai trouvé le moyen de confondre cet argument spécieux. »

Mes gémissements étouffés d’homme sans idée lui montrèrent que j’étais à sa discrétion, et profitant, du reste, des nécessités commerciales qui nous unissent, il continua impitoyablement :

« Tu vas prendre ton chapeau, ton pardessus, ton parapluie, parce que le temps n’est pas sûr et je ne veux pas que tu t’enrhumes. »

On soigne ainsi les condamnés avant l’exécution.

« Où veux-tu me mener ? » – Mes cheveux étaient comme autant de porte-plumes fichés dans mon crâne.

« Rue Beaubourg, n° 13.

– Pourquoi faire ?

– Je vais te l’expliquer en route.

– Mais, il est une heure du matin ! »

Il pleuvait, Ernest parlait, ma tête se vidait, nos pantalons se crottaient.

Quelques mots confus me sont restés de ce que m’infligeait Ernest : plus de morts, des vivants, des contemporains ; on les surprend pendant leur sommeil ; l’esprit n’adhère plus à la matière.

« C’est ici. »

Ça sent la soupe à l’oignon dans l’escalier ; ça vient de la brasserie d’en bas. Sur la porte, une plaque bombée porte un nom comme « Mlle Chamoisseau. »

Il faisait chaud à tomber, dans le salon. Au milieu, devant la table et sous la lampe, une petite blonde contrefaite et phtisique écrit au crayon sur un cahier. Un monsieur, cheveux poivre et sel, rouge sur sa cravate blanche, tête à passions (pas à en faire, mais à en avoir – de mauvaises), se tient derrière le frêle médium. Il annonce :

« Nous commençons par M. X. Marmier, l’illustre voyageur, membre de l’Institut, qui se couche de bonne heure ! »

Un tas de gens extatiques tendent le cou pour voir ce que la blonde va écrire.

La blonde se tortille, casse trois crayons et écrit ceci (Ernest a tout copié) :
 
 

DE RIGA À ELSENEUR

 

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La Baltique

Poétique

Clapote au bas du rocher.

Une étoile,

Qu’une voile

Semble au loin effaroucher,

Baisse, baisse,

Et sans cesse

Pâlit et va se coucher.

 

Le Sund, triste

À l’artiste

Murmure des lieds anciens.

La Suède,

Froide et raide,

Là-bas fait hurler les chiens.

Et la rune,

Sous la lune,

S’explique aux magiciens.

 

Ophélie,

Bien pâlie,

Aux becs de gaz d’Elseneur,

Cherche lasse

Une trace

De son Hamlet raisonneur.

Un gendarme

Voit sa larme

Et prend soin de son bonheur…

 
 

Un cri m’échappa : « Mais M. X. Marmier ne fait pas de vers et n’est pas réaliste comme ça ! »

L’indignation contre moi fut générale. Le monsieur poivre et sel calma l’assistance et me dit avec un sourire d’aimable satyre :

« Vous voyez bien que l’évoqué fait des vers en dormant. Mais vous avez interrompu et l’avez éveillé. »
 
 
SPIRIT
 

Je mis mon mouchoir entre mes dents, décidé à ne plus souffler mot.

La bouche lippue, soulignée par la cravate blanche, proféra :

« M. de Quatrefages, de l’Institut et de la Revue des Deux-Mondes ! »

La blonde écrivit par saccades ces lignes :

« L’ichtyophagie pratiquée sur une si large échelle par les autochthones des bords de la mer d’Okhotsk, provoque chez ces troglodytes brachycéphales des ecchymoses chroniques. De là une atrophie progressive des muscles extenseurs des jambes et une hypertrophie compliquée de dégénérescence adipeuse et cancroïde du tissu conjonctif sous-épidermique. Les prodromes et le pronostic de cette diathèse ont été rapprochés à juste titre de l’éléphantiasis sub-aigu qui décimait aux âges paléolithiques les formateurs de kjœkkenmœddinger ou débris de cuisine. »

Ernest était rayonnant, et moi j’avoue que je commençais à être intrigué. Au fond, je n’ai pas de parti-pris. Aussi, dès ce moment, je résolus d’être attentif, réfléchissant que j’avais à faire un article pour le Tout-Paris, que je n’avais pas d’idée et que peut-être je pouvais ainsi m’enrichir des idées des autres avant la lettre, ou plutôt avant la plume.

« M……. ! (je n’ai pas entendu le nom, mais l’écrivain se reconnaîtra bien lui-même), de la Revue des Deux-Mondes, » cria la tête à passions.

Et la blonde contrefaite, les yeux révulsés, écrasa deux crayons en écrivant :

« L’enchevêtrement perpétuel des fonctionnements administratifs a occasionné souvent des incidents regrettables. Les difficultés que nous avons eues, surtout à Paris, ont provoqué le désir général d’une réforme, sage et modérée, bien entendu, mais complète, dans l’organisation des bureaux. Subsidiairement, la transformation progressive d’un personnel aussi considérable que l’est celui du service central des contributions indirectes, cette transformation, dis-je, réclame des aptitudes et un entre-gens dont la commission supérieure des finances (en tant que responsable) nous a paru, toutes choses égales, d’ailleurs, assez peu douée… »

Tout le monde cria : « Assez ! » Le médium tressaillit ; l’évoqué s’était réveillé !

Le vieillard sanguin, en cravate blanche, calma encore l’assistance.

« N’interrompez pas, messieurs, ça énerve le médium. Vous n’êtes pas sérieux ! Nous allons donc vous donner un peu de distraction. »

Il était trois heures et demie du matin ; je tombais de sommeil ; on cria : « M. Émile Zola !

– Ah ! Enfin ! » dis-je.

La petite blonde phtisique remuait son crayon entre ses doigts. On était haletant d’attention. La petite blonde contrefaite n’écrivait rien ; l’homme poivre et sel dit :

« Je vois bien ce que c’est : M. Zola ne dort pas, il travaille. On ne peut donc pas avoir son esprit ce soir. Alors, nous allons terminer la séance par le bouquet habituel : M. Victor Hugo ! »

La blonde pâlit et écrivit, avec la rapidité de l’éclair, ceci :
 
 

LA CHUTE

 

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Le noir effondrement des ténèbres premières

S’accomplit. Et Satan, amoureux des lumières

Du punch, du vice impur et de l’orgie en rut,

Tomba du haut du ciel comme tombe un roc brut.
 

Il tomba si longtemps que les âges immenses

Sonnèrent tour à tour aux cloches des démences

Que Dieu mit çà et là dans l’espace sans bord.
 

Et plus bas que la vie, et plus bas que la mort,

Plus bas que le néant l’inaccessible cible,

Et plus bas que l’absurde et que l’inadmissible

Il tomba, ricanant de n’aller pas plus bas.
 

Il disait : C’est la fin des glorieux combats ;

Il faut être vainqueur ou vaincu, mais bien l’être ;

L’esprit veut me tuer ? Je vivrai par la lettre !
 
 

Voilà, mes chers confrères, ce que j’ai entendu. Si vous publiez ces choses, elles tomberont peut-être sous les yeux de ceux à qui le médium les attribue. Et si ceux-là se souviennent d’avoir conçu, parmi leurs rêves incohérents, les lignes transcrites plus haut, leur loyauté les obligera à déclarer que c’est vrai ; et des faits positifs seront établis pour la première fois dans l’ordre des idées mystiques où le sentiment était jusqu’ici le seul guide.
 
 

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(*) C’est probablement Coquelin Cadet. (Indiscrétion de la Rédaction.)
 

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(Charles Cros, in Tout-Paris, hebdomadaire illustré, deuxième année, n°12, 13 juin 1880)

 
 
 
 
TOUT-PARIS CROS
 
TOUT-PARIS CROS1
 

(Bibliothèque de Monsieur N)