CELLE DE LA MER IMAGE2
 

À la table lourde, tailladée par des couteaux et toute luisante et polie d’usure, les deux peintres causaient sous les poutres mal équarries, – tandis qu’en vue du cabaret, la mer montait à courtes lames.

«  Tu vas vraiment à la Maîtresse-Île ?

– Avec les pêcheurs de varech, oui. Je sais là une impression intense. Tu connais le granit rouge des îles ? Hein ? cette âpreté sauvage, où tonitrue la mer quand elle ne chante pas à tous les rocs en contournant de ruisselantes écumes, – comme pour donner naissance à notre rêve de Sirènes ! »

Parmi quelques pêcheurs également attablés devant le traditionnel « sou de café, » – quelqu’un tapa du poing violemment, et une étrange, une surprenante tête de mauvais songe se tourna vers les deux amis, – tout à l’extrémité de la pièce où l’air se mouvait de fumées.

Celui-ci, vêtu du suroît, trente ans peut-être, semblait vraiment mal éveillé d’un rêve atroce dont s’hallucinerait encore son regard d’azur pâle dans la pâleur du visage étonnamment affiné. Il tapa sur la table à nouveau, et, d’une voix creuse, lointaine et rauque qui participerait à la rumeur de la mer nocturne, il dit en un haut-le-corps :

« J’ai vu une sirène, moi !…

– Mais non… André ! Ne pense donc plus à ça ! Tu sais tout de suite que c’est pas possible, – comme Monsieur le Recteur lui–même te l’a expliqué… »

Mais, sans entendre la voix amicale et triste qui tentait de repousser la hantise, ne sentant pas à ses épaules les tapotements doux et calmants, – André s’était retourné vers la table, et la tête en ses deux paumes contait pour lui-même l’aventure dont il délirait depuis plus de quarante-huit heures.

« Je l’ai vue, et vous le savez ! Et le mousse aussi l’a vue avec moi : vous le savez, le petit gas à la mère Malrut ?… Je m’étais dit, pour mon malheur, qu’après ces longues heures de tempête, on devait demander du poisson à Grandville. La mer était encore démontée, mais ça se calmait au large ; et tandis que les autres attendaient le soleil devant leur potet d’eau-de-vie, tant pis, tant mieux ! Je prends avec moi le petit gas, et en route…

Je monte au large. Le poisson donnait – et, pour mon malheur encore, le plaisir de la grosse pêche me saoule, – et la nuit vint par une petite pluie qui n’était pas grise ni noire, vous entendez ? ni grise ni noire, mais claire d’une étrange lumière. Et l’espace et la mer étaient extraordinaires, – éclairés sans qu’on voie de lumière, tout comme dans les rêves !

– C’est ça, André : tu vois, tu as rêvé !

– Laissez donc, vous autres, et Dieu vous garde d’une nuit surnaturelle comme celle-là !… Donc, nous étions loin. Et voilà que la vague se tourmente encore, tout d’un coup, et nous sautions.. Je vire moi-même tout en tenant l’œil à la toile, quand voilà le petit gas qui me crie en s’étranglant de peur :

« Un mort ! un mort à l’avant ! »

Bien oui ! Le mort ? c’était une morte ! Et la morte, – c’était une Vivante !… Elle ne s’en allait pas sur le dos et le ventre, à la manière des morts que la mer emmène sans sépulture à la perdition de leur pauvre corps et à la recherche de leur âme ! Non, elle se tenait toute droite, le haut du corps, seul, émergeant tout nu, soutenu sur les mains allongées… Belle comme il n’est pas de femme, – comme ne le serait pas, la nuit de ses noces, ma fiancée ! elle me regardait, toute enveloppée de ses cheveux qui étaient d’or : elle me regardait en venant vers nous !… Et c’était terrible, et trop doux, parce qu’elle riait sans que son visage remuât, – comme d’un rire qui sortirait de toute la peau très pâle ! J’avais de l’épouvante aussi de ses deux seins qui semblaient continuellement se gonfler – et vivre, et m’attirer divinement, férocement. J’avais peur de ses seins, surtout, et tout mon corps était glacé d’une sueur qui ne s’est pas séchée depuis !… Le petit, accroupi auprès du mât, criait !

J’étais fou. Je ne savais plus manœuvrer, et voilà que nous piquons droit sur elle !… Elle se rangea ! oui, elle se rangea, tout en piquant de la tête, – en même temps qu’un grand coup nous heurtait en dessous, à craindre une voie d’eau !… Je regarde : rien, heureusement ! – Barre à la côte !

Bien, oui ! impossible !… Je me penche, – et là, là !… Je la vois qui se cramponnait à la quille, étendue sur le dos, – ne me montrant que ses deux seins qui semblaient nager comme deux méduses énormes et violettes, et son visage pâle qui riait encore d’un rire qui découvrait ses petites dents, – ces petites dents, ah ! si vous aviez vu ! – d’un rire qui s’épandait sur toute la mer qui le caressait, qui s’épandait partout dans la nuit claire…

Je ne sais plus… Je ne sais plus !… Je hurlais comme la mer en donnant de la toile : les amis m’ont trouvé vers le matin, là-haut, au large… Je ne sais plus !… »

Il se tut, garda la tête en ses mains, – couvert pour la vie, peut-être, de l’étrange clarté de la nuit surnaturelle qui le séparait de son existence antérieure.

Un pêcheur, cependant, pour allumer sa pipe, s’était approché des deux peintres. Il eut un haussement d’épaules de commisération, rude et tendre :

« La tête perdue, quoi !… Figurez-vous, il s’est instruit, il a été aux Écoles, puis revint à la mer de ses Vieux, mais pas pareil à nous qui ne savons rien de rien ! Il lisait dans de gros livres – et, malgré ça, pas plus fier. C’est égal, mon sentiment, c’est qu’il est mauvais pour nous de savoir des choses… des choses !… Bien sûr, il n’a rencontré que le cadavre d’une pauvre femme, n’est-ce pas ? mais allez donc lui rouvrir l’esprit !

– Il a parlé de sa fiancée…

– Oui, oui, la pauvre fille : elle pleure toute son âme et tout son corps, en espérant encore, pourtant. L’amour, pas vrai, ça espère encore quand tout est mort ! Elle dit comme ça : « Si vous trouviez en mer ou sur la côte le cadavre, – ça le réveillerait, qu’elle dit ! » Peut–être. Alors, on cherche…

… À ce moment, par-dessus la durée profonde de la plainte ressassée par la mer, un émoi grandissant de cris et de paroles heurtées s’entendit vers la grève : cris dolents, mais cris singuliers d’allégresse atténuée, qui s’en venaient parmi des piétinements et des courses entrecoupées d’enfants.

Cela venait vers le cabaret où, la pipe en suspens, les pêcheurs prêtèrent l’oreille, s’inquiétant en tension du visage comme si, du large, le gros temps s’allait lever… Et, soudain, en explosion du tumulte, la porte s’ouvrit toute grande ; l’on vit que les têtes étaient découvertes, alors que, sur deux rames en guise de civière, quatre hommes portaient, morte en splendeur de rousse nudité, la longue forme d’une Femme, – qu’un lambeau d’étoffe, des hanches aux pieds seulement, engainait de noir.

Et un cinquième pêcheur supportait en ses deux mains une pierre très pesante, mais point assez cependant pour qu’elle eût pu couler le cadavre que, attachée solidement aux deux pieds, elle avait seulement maintenu en une stature rigide et comme vivante épouvantablement !

Gardée intacte, et seulement ainsi que polie en épiderme d’une douceur éternelle de beau marbre blanc, elle avait vogué dans les embruns de sel, toute sa chevelure comme maintenant épandue en linceul d’or sur sa face sans profanation, – sur sa poitrine sans blessures… Ses seins étaient plus somptueux encore de ne vivre plus, qui semblaient ainsi éterniser le seul rêve impeccable de leur forme, et dans l’ovale endormi du repos qui sait que toutes les lassitudes sont pour éternellement abolies, la lèvre souriait au sourire mi–clos des yeux en eux-mêmes fervents. Cette bouche et ces yeux complices, qui seuls sauraient et ne diraient pas l’aventure mystérieuse d’infinis frissons, de cette Femme au torse nu qui, une pierre aux pieds, voulut bercer sa mort voluptueuse dans le hasard des tempêtes et des embellies.

Maintenant, André s’était levé, les prunelles agrandies de la sortie démente de toute son âme, et, se tenant à la table, un poing après un poing, vers les yeux de la Morte marchait, – pesant et courbé. Un vieux pêcheur lui mit la main à l’épaule, lui montrant le cadavre déposé sur deux chaises :

« Tu vois, André ? Nous avions raison et tu avais rêvé : ce n’est qu’une Femme, – que Dieu ait en sa sainte garde !… »

Mais il avançait encore, et brusquement il tomba sur ses genoux, devant les pieds glacés que, tirant son couteau, il délivra d’abord de leurs liens. Puis, sur les genoux, il marcha au long d’elle, – et les mains étendues vers la poitrine miraculeuse qu’il voulait et qu’il n’osait étreindre, il pleura longuement en remuant les lèvres, pour des mots qu’on n’entendait pas…

Et c’en était trop ! Et, près de lui, le prenant par le cou avec emportement et misère et désespérance, une Autre ! une Vivante au cœur jaloux, était tombée comme une lutteuse qui tenterait, sur le sol même où elle se meurtrit, une suprême victoire !… Et elle tentait, d’un effort dont jaillissait les larmes, de déraciner de son adoration terrible l’extatique amant, – son Fiancé d’hier, son amant à elle ! qu’elle enfermerait pour la vie en ses bras chauds, en la lumière ouverte comme un ciel et comme la mer, de ses grands yeux de jour !…

« André ! André… Mais tu ne vois donc pas qu’elle est morte… qu’elle est morte ! Mais es-tu donc fou, que tu ne me dis rien ! que tu ne m’entends pas !… Oh ! viens, viens donc ! et ne me fais pas mourir… »

Oui… La voix de la pauvre fille était parvenue aux belles ténèbres où se suspendait d’oubli l’âme d’André. Sa face se détendait de l’emprise de l’extase, – mais seulement pour qu’un regret immense et doux la pénétrât, dont il pleurait maintenant sur lui-même, sur la Fiancée et sur la Morte, sur tous et toutes, – et sur la vie.

« Marie !… Ah ! pourquoi est-ce arrivé, cela ?… Je ne suis pas fou… Je sais qu’elle est une femme, et qu’elle est morte… Pourtant, laisse… laisse ma main, – et ôte de la tienne l’anneau de notre promesse…

– Oh ! toi, toi ! Mais tu ne te souviens plus… Il est fou… Il est fou !

– Non… Méprise-moi, va, et méprisez-moi… »

Et, relevé, passant lentement la main sur son front emperlé de sueur, – et regardant toujours la Morte, qu’il regarderait toujours au miroir d’onde tremblant de la Fatalité que chacun porte en soi :

« Car vous ne savez pas… Il est des choses que l’on ne peut aimer que mortes, – et quand on aima ce qui est mort, l’on ne peut plus soi-même revenir à la Vie !… »
 
 

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(René Ghil, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-septième année, n° 1724, 30 août 1900 ; la gravure est extraite de la publication)