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LOUIS-FERDINAND CÉLINE LE RÉVOLTÉ

 

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Lorsqu’un auteur se cache aussi soigneusement que Louis-Ferdinand Céline, l’interview devient du sport. Pour arriver d’abord à connaître le vrai nom de cet écrivain, son adresse (à laquelle il n’est d’ailleurs jamais) et pour enfin le surprendre en pleine occupation, il m’a fallu employer des ruses de Sioux.

Je craignais d’un tel homme une grande désillusion. Qu’allait être ce révolté qui, au cours de 600 pages, nous étale les pires misères de notre société ?

Il est heureusement l’homme de son livre.

« Puisque vous m’avez déniché, je n’ai pas la cruauté de vous renvoyer, tant pis. Mais vous êtes le premier journaliste qui me surprenne et vous serez le dernier, demain je pars. »

Alors j’ai dû engager ma parole de ne rien révéler de la personnalité de Céline, et je le regrette.

« Qu’importe mon livre ? Ce n’est pas de la littérature. Alors ? C’est de la vie, la vie telle qu’elle se présente. La misère humaine me bouleverse, qu’elle soit physique ou morale. Elle a toujours existé, d’accord ; mais dans le temps on l’offrait à un Dieu, n’importe lequel. Aujourd’hui, dans le monde, il y a des millions de miséreux, et leur détresse ne va plus nulle part. Notre époque, d’ailleurs, est une époque de misère sans art, c’est pitoyable. L’homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C’est ça, mon livre. »

Et Céline me dépeint longtemps certaines des misères et des lâchetés dont il est le spectateur quotidien, mais une question m’obsède, car à son nom j’associe ceux de Vallès et de Léon Bloy.

« Pourquoi avez-vous écrit le Voyage au bout de la nuit dans une langue si volontairement faubourienne ?

– Volontairement ! Vous aussi ? C’est faux, j’ai écrit comme je parle. Cette langue est mon instrument. Vous n’empêcheriez pas un grand musicien de jouer du cornet à piston. Eh bien ! je joue du cornet à piston. Et puis je suis du peuple, du vrai. J’ai fait toutes mes études secondaires, et les deux premières années de mes études supérieures en étant livreur chez un épicier.

Les mots sont morts, dix sur douze sont inertes. Avec ça, on fait plus mort que la mort.

Et puis, la littérature importe peu à côté de la misère dont on étouffe. Ils se détestent tous… S’ils savaient s’aimer ! »

Les yeux de Céline expriment une telle tristesse que je n’ai pas voulu lui en demander plus.

Sur le seuil, il me recommande à nouveau :

« Laissez-moi dans l’ombre. Ma mère même ne sait pas que j’ai écrit ce livre, ça ne se fait pas dans la famille. »
 
 
CELINE LE REVOLTE PS 10:11:32
 

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(Pierre-Jean Launay, in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, dixième année, n° 3323, jeudi 10 novembre 1932)

 
 
CELINE CHIENS
 

Les crimes ignorés

 

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Cette campagne contre la vivisection doit faire sourire, dans leur barbe, les vivisecteurs, persuadés qu’ils sont que nous parlons dans le vide, que nos écrits sont inutiles, que les choses continueront comme par le passé et qu’ils pourront poursuivre, en toute indépendance, en toute tranquillité, leurs atrocités. Il est évident que nous ne supprimerons jamais complètement la vivisection parce que, tant qu’il y aura des hommes et des bêtes, ce seront toujours certains hommes les plus bêtes et partant les plus féroces.

Non, nous ne prétendons pas corriger l’humanité. Nous souhaitons simplement mettre un frein à ces assassinats, qui se comptent par milliers ; nous souhaitons obtenir des pouvoirs publics la fermeture des laboratoires clandestins, où l’on patauge dans le sang ; nous souhaitons enfin obtenir un contrôle total sur d’autres laboratoires où l’on fait un peu trop la classe sur les animaux.

En 1932, la fourrière livra 4650 chiens à Messieurs les vivisecteurs.

En 1933, 4652. Les chiffres des victimes me manquent pour 1934.

« Passez-moi cet épagneul… non, ce loulou de Poméranie… ou plutôt ce tout petit petit, qui se dissimule derrière ce gros chien berger. Et muselez, muselez, muselez. »

C’est à mon vieil ami Lucien Descaves, de l’Académie Goncourt, que je dois de pouvoir rappeler ici le vœu célèbre formulé jadis par Alphonse Karr :

« Que Messieurs les Vivisecteurs commencent ; qu’ils pratiquent les opérations sur eux-mêmes, et puissent les bêtes en profiter. C’est bien leur tour. »
 
 

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Je vous ai annoncé samedi dernier la lettre d’un médecin, de cet écrivain magnifique auquel nous devons Voyage au bout de la nuit, j’ai nommé Louis-Ferdinand Céline. La voici :
 

« Mon cher Confrère et Ami,
 

Cent, mille fois, un million de fois, vous avez raison. Je suis avec vous de toutes mes forces et de tout cœur dans la campagne que vous menez contre l’immonde, l’abominable, l’atrocité, je crois, la plus exécrable, la moins pardonnable de toutes : cette vivisection.

Nous voici dans l’âme même du cauchemar qui nous hante et nous envoûte, celui dont nous finirons bien, et fort justement, par crever, purulents et baveux aussi. La vivisection est le petit miroir de poche de l’âme humaine. Toute la pourriture des sales instincts de notre sale race, tout l’incroyable sadisme de notre constitution intime s’épanche, reluit là, librement, dans l’impunité, le secret, la sale tartuferie des laboratoires. Aucune vivisection n’est jamais utile, à rien d’essentiel, je veux dire. L’humanité peut fort bien se passer des précieuses – soi-disant – données physiologiques (ô combien contestables), parfaitement superflues, arrachées aux souffrances inouïes de quelques pauvres mammifères, rendus dans un état de complète anarchie physiologique. Il n’y a rien à tirer de semblables expériences, elles ne sont que la preuve de la parfaite démence de celui qui l’entreprend et peut en supporter, insensible, ou mieux encore avec plaisir, le spectacle abject jusqu’au bout. La phraséologie de défense du vivisecteur n’est qu’un piteux bafouillage de parfait maniaque. Honte à nous aussi, cher ami, qui pouvons encore un peu dormir alors que ces choses-là se passent.
 

Affectueusement à vous.
 

Louis-Ferdinand CÉLINE. »

 

Oui, honte à nous, Céline. Honte à nous qui savions tout cela et qui n’avions rien dit !
 
 
CELINE VIVISECTION 3:3:35 PARIS-SOIR
 

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(Pierre Wolff, in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, treizième année, n° 4164, dimanche 3 mars 1935)

 
 
 
 

UN MOT DE CÉLINE

 

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MOT CELINE
 

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(in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, « Pêle-Mêle, » quatorzième année, n° 4712, mercredi 20 mai 1936)

 
 
 
CEL2
 
 
MARIANNE MORT A CREDIT CELINE 27:5:36
 

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(in Marianne, grand hebdomadaire littéraire illustré, quatrième année, n° 188, mercredi 27 mai 1936)

 
 
 
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LOUIS-FERDINAND CÉLINE ET MORT À CRÉDIT

 

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Tout le monde ne peut pas être orphelin. (Poil de Carotte – JULES RENARD)

 
 

Enfin, un article intelligent sur le monumental bouquin de Céline.

Et c’est bien le seul que j’aie lu à ce jour.

Car, expliquez ça comme vous le voudrez, je vous l’expliquerai à ma façon, la Presse Métropolitaine a fait grise mine à l’auteur et tous nos critiques des grands confrères ont fait la fine bouche pour parler d’un bouquin qui est un grand bouquin et son auteur un rude homme qui honore les lettres françaises.

Et cet article intelligent a paru ici sous la signature de Mannoni dans l’Écho Malgache qui, petit reproche en passant, aurait pu lui offrir des caractères un peu plus gros et une meilleure place… qu’il méritait bien.

Je n’ai pas besoin de présenter Céline aux lecteurs avertis du Madécasse : ils connaissent tous le Voyage au bout de la Nuit qui consacra le talent de 1’auteur et qui est en sorte le volume deux, paru avant le un qui est Mort à Crédit.

N’attendez pas de moi de grands boniments « critiques » sur Mort à Crédit. Je ne critique pas ce que j’aime et, comme l’autre : dans l’objet aimé, tout me paraît aimable.

Ne vous laissez pas impressionner par les tartuffades d’une bande d’eunuques des lettres qui, pinçant les lèvres, laissent tomber de ce cul de poule que l’auteur exagère, que l’auteur n’est qu’un scatologue, un stercoraire, que ce langage est indigne de la langue française, et patati et patata…

Lisez-le comme on doit le lire, avec la sensation que vous avez affaire à un écrivain qui a un cœur, un cerveau, du nez, du sang… et beaucoup d’autres choses que n’ont pas ces lamentables chieurs d’encre suivant les canons du « beau langage, » du « beau style » et de la bonne société.

À sujet puissant, langue drue, la notation du langage parlé ; la vraie, celle de monologue intérieur. Vous ne vous parlez jamais à vous-même ? Vous ne monologuez pas comme ça pour le plaisir ? Je vous plains, car c’est un moyen charmant et commode de tuer le temps et de se dire mille choses agréables ou non, et d’essayer « ses vérités. »

Donc, nos grands critiques ont fait la petite bouche surtout parce que Céline a du premier coup atteint le succès. Et ça, dame, ça ne se pardonne guère dans les rangs des constipés et rétrécis, qui ne savent et ne peuvent pondre que sur la matière inventée par les autres, car eux, les pôvres, ils n’ont rien, rien dans le ciboulot.

Première chose, n’achetez pas que Mort à Crédit, achetez aussi Voyage au bout de la Nuit. Nanti de cette solide pâture, bourrez vos pipes et allez-y !
 
 

« À moins d’être qu’une bête,

Un rinocérosse, une ourse, »

 
 

comme dit la complainte, vous n’en sortirez, de ces bouquins, qu’à la fin finale avec le regret que ce soit fini.

Je ne vous raconterai pas par le menu Mort à Crédit : il me faudrait le copier en entier, mais partialement je vais vous indiquer, non pas ce que je préfère, car je préfère tout, ce qui constitue les pylônes de ce gigantesque bouquin.

Avez-vous lu L’Enfant de Vallès ?

Mannoni, fort justement, fait un rapprochement entre celui de Céline et Vallès : celui de Mort à Crédit est le frère jumeau de l’autre.

Si donc vous avez lu l’œuvre de Vallès, vous devez avoir ressenti cette atroce sensation de panique pour le gamin, fait comme les autres, abruti par une famille de pions où règne l’avancite, la trouille de tout du père et la rengaine perpétuelle de la mère.

Vous avez frémi avec le gosse, ses godasses à clous de petit auvergnat, sa révérence manquée et catastrophique pour le tapis élimé du Proviseur et, tout le long du livre, a vibré en vous la révolte de cet enfant devenu le Bachelier et le Révolté, plus tard. L’enfant de Vallès voit, mais il est de son temps où l’esprit critique moins développé ne s’exerçait pas, par respect cathéchismal, aux dépens des parents.

L’enfant de Céline, élevé dans l’atmosphère raréfiée et puante d’un passage, est plus fin, plus sensible, et parisien, plus porté à sentir l’effroyable horreur du ridicule. – Il n’est pas le gros lourdaud costaud au sang riche, il n’a pas l’estomac capable, comme celui de Vallès, d’entonner et de digérer une « tourte de pain bis, » il vit en serre, une serre infâme où stagnent toutes les odeurs, où croupissent les eaux usées, les crottes de chiens qui enfoirent les pas des portes et compissent les devantures.

Ce passage ! le principal personnage, la basse continue sur laquelle se déroule cette puissante symphonie.

Laissez de côté les passages élégants qui reniflent les parfums au poids, le mégot anglais, les odeurs de femmes à peu près soignées.

Prenez le passage « Cloche à melons » à magasins miteux où les fumées d’oignons de la cuisine se mêlent aux fumées de la colle forte du menuisier, aux suifs fondus de la gargote, aux eaux dégueulasses des boutiques de blanc, fin ou pas fin.

Additionnez avec les odeurs de moisi, de fade, de papiers pourris, l’humanité crasseuse et mal lavée qui y passe, qui y vit, y déballe toutes ses poubelles, ses matelas moirés d’urine, ses pots de chambre.

Et ne mettez pas d’air, ou de l’air fabriqué avec tous ces relents, de l’air qui mijote, se chauffe, s’imprègne et fixe toutes ces saloperies. Et cela nuit et jour, été comme hiver.

Vous reniflez l’atmosphère ? Vous voyez le résultat de l’élevage de moutards en ce doux milieu ?

Et la vie ? La promiscuité avec des gens enragés, jaloux, féroces, malades de toutes les maladies, accrochés à leur boutique comme des huîtres à leur banc, et sécrétant de la haine verte comme l’autre secrète sa nacre.

Ce passage, personnage monstrueux, moloch qui boulotte cette répugnante humanité, la comprime, la modèle, l’étale, la fout tête baissée dans une guerre civile localisée à sa longueur et à sa largeur.

Et ce gosse entre un père lamentable, trouillard congénital, gratte-papier dans une Compagnie d’assurances au traitement de famine.– Orgueilleux et bête comme un paon, tyran domestique, lâche, se vengeant de toutes ses avanies bureaucratiques, de toutes ses diarrhées « rond-de-cuiresques » sur sa femme infirme et un gosse.

La mère, à la jambe atrophiée, le sarment de vigne perdant la vue en des besognes dentellières, perdant la tête en des brics-à-bracs miteux. Et les dialogues ! Toute la bêtise concentrée en deux cerveaux, toute la lâcheté humaine en deux ventres ; et la cascade, le torrent de cette imbécillité, dégoulinant sur le malheureux gosse.

Les débuts du gamin, l’employé, son costume ! Si les souliers du gosse de Vallès étaient des croquenots auvergnats, étoilés des trente-six clous réglementaires, ceux de Céline sont faits pour paraître « chics. »

Avez-vous connu cette mode de 1900 ?

Les chaussures à la poulaine appelées « bottines, » mais instruments de supplice, vrais « brodequins, » le faux col en cellulo, le costume « ardoise » ou en « cheviotte » de la Tour de St. Jacques ?

La lamentable odyssée du gosse, le patron, le chef, la barbaque commerciale hideuse de face et d’âme, à écraser à coups de talon.

Et les retours dans le Passage, le « réconfort » de la famille : le fausset de la mère faisant les dessus sur la basse du père idiot.

La deuxième partie de ce voyage en Angleterre, ce séjour dans l’école fantôme pour y apprendre l’anglais « utile dans le commerce, » précédé du voyage familial au chapitre formidable faisant pour le mal de mer ce que Rabelais fit pour le meilleur des torche-cul. Ce séjour avec l’idiot de l’école, la jolie directrice, la folie et la ruine qui balaye tout.

Le lamentable retour et la bataille avec le Père qui vous laisse angoissé au malaise par cette description des doigts fouillant un anthrax et le départ avec l’oncle, un brave idiot féru de pompes à bicyclettes et d’inventions vélocipédiques.

Et enfin le portique du livre : le Génitron et son directeur, qui a ajouté à son industrie de vulgarisation les ascensions en ballon libre.

Je ne sais, Céline, si vous avez inventé ce personnage, ou si vous l’avez décrit d’après nature, mais j’ai connu, à la même époque que vous, un aéronaute « savant » qui faisait la province avec un ballon aussi lamentable que le vôtre, tout rapetassé, miteux, teigneux, gonflé au gaz d’éclairage, qui montait à vingt mètres, où avait lieu aussi le « gracieux lâcher de pigeons. ». – Le « capitaine » était un bel ivrogne qui puait l’alcool à dix pas et avait, en sus des oriflammes tricolores et russes, très douanier Rousseau, les poches bourrées de « Manuels du Parfait aéronaute, » Le Petit aéronaute amateur, La Construction des Montgolfières, Le Ballon libre, ses avantages et ses inconvénients.

Il vendait aussi Le Petit Poêlier fumiste, Le Petit Savonnier des familles, et la page de garde de ses « encyclopédies familières » s’ornait de cent cinquante titres de même style. Un nouveau Roret. Est-ce le même ? Celui-là venait de Paris, baladait sur sa poitrine une nuée aveuglante de médailles abracadabrantes, parlait toujours de Flammarion, prétendait avoir été l’ami de Crocé Spinelli et de Tissandier. Il me déshonora avec un ami, aux yeux de ma petite ville, car, m’ayant convié – plutôt, ayant convié deux « courageux amateurs » – à l’accompagner dans son ascension, il réussit à nous coller contre la cheminée d’usine de la Compagnie du gaz… d’où nous descendîmes par des échelons en fer…

Et sous quelle rigolade de la foule ! Les petits aéronautes amateurs furent tués dans l’œuf par le ridicule.

Est-ce le même ? Il faisait la province avec le même succès, courait les foires et, pour des prix de famine, rehaussait à sa manière « l’éclat de la solennité, » comme disaient les prospectus.

Dans ce livre si riche, de substance neuve, d’analyses nouvelles, cette partie du « Génitron » et de son inventeur, si férocement ironique et comique avec son dénouement agricole et rural, est une fresque à la Goya.

C’est qu’ils sont descendus tout chauds des atroces et sublimes compositions de Goya, ce Courtial des Pereire et sa femme, et toute la partie consacrée à la vie dans cette tanière banlieusarde est traitée de la même eau-forte, des mêmes grands coups d’ombre et de lumière du grand Espagnol.

Tout a une fin, même Mort à Crédit, hélas ; il y a le retour, le lamentable retour de l’enfant prodigue.

Mac Orlan, autrefois, avait écrit La Maison du retour écœurant. Ferdinand, après la catastrophe du Génitron et l’horrible aventure de sa dernière forme, revient.

C’est un fantôme flageolant sur des guiboles molles qui retrouve Paris, un Paris qu’il ne reconnaît plus et qu’il revoit avec des yeux épouvantés de bête traquée.

Et l’oncle, l’oncle vélocipédique, le brave imbécile heureux est là, qui reçoit le gosse naufragé avec son cœur et sa bonne volonté de bon bougre, le calme, le soigne, le rassure.

« Je suis un monstre, je dégoûte tout le monde, » dit le gamin, qui sanglote de tout son être détendu après des mois de famine, de trouille, de saloperie.

Et c’est un gosse, comme tous les pauvres gosses, qui a gardé, malgré une expérience précoce et infâme de la vie, un coin frais. « Dors, mon gars. Tu es un bon petit gars, » dit le Vélocipédiste qui devient maternel et chavire lui aussi devant tant de misère lamentable.

Et le bouquin se ferme sur la fin de la prime jeunesse de Ferdinand, la veille de la « fraîche et joyeuse » qui avance, et là c’est le Voyage au bout de la nuit qui commence : le même héros qui, après les belles années d’enfance, aura les belles années de la guéguerre, de la guéguerre dégueulasse et infâme, œuvre des imbéciles, comme son père, qui ne surent rien éviter à la génération foutue, écrasée d’avance.
 
 

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Et vous penserez à ces critiques quand vous aurez fini ce grand bouquin, ce bouquin « hénaurme. »

Vous penserez à ces pisse-vinaigre dont l’un, plein d’esprit, écrit :

« Mon père en avait un de revolver, il était d’ordonnance. – Voilà le style de M. Céline. »

Il faut tirer l’échelle après ça et se dire que le vin de Céline est trop fort pour les foutriquets.

Céline, de très loin, recevez d’amis inconnus l’hommage de leur fervente admiration, mieux, de leur grande, de leur profonde affection.

Les critiques des jaloux, vous devez vous en foutre comme d’un pet de lapin ; que seule subsiste, pour vous tenir chaud au cœur et vous engager à continuer, l’amitié, l’admiration de la « masse. »

Et si vous saviez quels cirons sont les critiques à côté !
 

PARROCEL

 
 

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(in Le Madécasse, le grand tri-hebdomadaire illustré d’information, dix-septième année, n° 1911, mercredi 12 août 1936)