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Bien souvent, je me suis dit que j’aurais dû noter toutes les jolies choses que j’ai entendues dans la bouche d’étrangers découvrant, subissant le charme de Paris. Une des plus jolies m’a été dite par le « coronel » Bento à qui j’avais demandé ce qu’il pensait de Paris et qui me répondit :

« Paris ? Mais, mon cher, j’ai l’impression que Paris est toujours en fête…

– Comment ça, en fête, coronel ?

– Eh ! mon Dieu, oui. Quand je remonte à pied les Champs-Élysées ou que je flâne sur les boulevards et que je contemple le double flot des voitures, les unes se rendant à la fête, les autres revenant de la fête, j’ai le regret d’être un étranger à Paris et de ne connaître personne qui m’invite à cette fête qui se donne quelque part en ville, dans une maison remplie d’amis qui s’amusent, maison que je n’ai jamais pu trouver, aussi loin que je sois allé en ville, loin à me perdre.  »
 
 

Un véritable dictateur

 
 

Je dois dire que le « coronel » Bento arrivait de Matto-Grosso. C’était un costaud, un dur. Durant douze ans, il avait administré, pour le compte de bons amis à moi, un ranch d’élevage, régnant selon son bon plaisir sur une zone de forêt un peu plus étendue que la Suisse, sur quelque deux cents têtes brûlées, sur 60 à 80000 têtes de bétail à demi-sauvage, sur quelques aldées d’Indiens sises aux confins de la civilisation, là où les chasseurs, les trappeurs, les chercheurs d’or et de diamants qui s’enfoncent pour trois, cinq ou sept ans en forêt, séjournent encore huit jours et font la bombe, bref, claquent tout leur argent, tout ce qui leur reste en bonne et en fausse monnaie qui ont également cours chez les trafiquants syriens des derniers baraquements qui tiennent femmes, bouteilles, cartes, tables de jeu, et l’ultime boutique de traite où se ravitailler en poudre, balles, armes, harnachements, boîtes de conserves, cordons de tabac, amadou, bidons d’alcool, où échanger une mule boiteuse, acheter un canoë, engager un « camarada, » guide ou pisteur.

Comme toujours, quand un homme simple jouit d’une trop grande autorité, il a tendance de verser dans l’absolutisme. C’est ce qui était arrivé à Bento durant sa dictature de douze ans dans cette région perdue de Matto-Grosso, et comme le bruit était arrivé dans la capitale que le « coronel » exagérait dans la manière forte, ses patrons, mes amis brésiliens, l’avaient envoyé faire un tour en Europe, histoire de lui changer les idées et de laisser s’oublier à Cuyaba certains épisodes de politique locale où Bento avait joué un trop grand rôle, s’était compromis en tyrannisant les électeurs et en prenant les urnes d’assaut, risquait de se faire assassiner, et c’est ainsi que l’on m’avait prié de m’occuper un peu de ce fier-à-bras, non pas pour l’éduquer, mais pour lui éviter d’avoir des ennuis ou de faire trop de tapage à Paris.
 
 

En bivouac place de l’Opéra

 
 

Je lui avais retenu une chambre dans un grand hôtel, voisin de l’Opéra.

Le soir de son arrivée, cet homme qui depuis douze ans couchait dans un hamac, en forêt, comme s’il était encore dans la brousse natale, entreprit de vider les meubles de sa chambre et de les pousser dans le couloir. Puis, sous les yeux du personnel du grand hôtel parisien accouru pour le voir faire, il tendit un hamac de plumes indiennes en travers de sa chambre, se mit tout nu, arracha avec son long couteau de débrousseur quelques lamelles du parquet, les mit en croix, battit le briquet pour les enflammer et s’étendit tranquillement dans son hamac, les pieds sur son feu de bois.
 
 

En attendant Sarah Bernhardt…

 
 

La suite, je la tiens de sa bouche même :

« Je me suis réveillé de bon matin, mon bon ami, car à Matto-Grosso on se réveille avec le chant des oiseaux, c’est-à-dire un quart d’heure avant l’aube, et c’est ainsi que, de ma fenêtre, j’ai vu s’éveiller Paris. C’est un drôle de spectacle dont on n’a aucune idée chez nous, et ils ne voudront pas me croire, mes compères, quand je leur raconterai ça, et qu’il n’y a pas d’oiseaux à Paris, et comment les premières bêtes qui passent ne vont pas à l’abreuvoir ou au marigot, mais sont tout au contraire des espèces de machines qui font de l’eau. Oh ! qu’elles sont curieuses, vos arroseuses municipales, haut perchées sur leurs roues, quand elles tournent en rond, comme folles, place de l’Opéra, comme des vilains insectes à la surface d’une mare. Oh ! Paris, c’est à ne pas croire ce que j’y ai vu, de mes yeux vu !… »

Quand j’arrivai ce premier matin au Grand Hôtel voir comment s’était passée la première nuit parisienne de mon « sauvage, » on me pria de bien vouloir passer à la direction. La matinée n’était pas encore écoulée et déjà « l’homme des bois » avait eu affaire à la police.

L’incident n’était pas grave, mais est tellement typique de la mentalité d’un primitif évolué que je laisse encore la parole au « coronel » pour exposer la chose :

« Hé, mon cher ami, ce matin, je m’étais mis à ma fenêtre pour regarder Paris. J’étais bien. J’avais installé un sac d’oranges à côté de moi et je mordais dans mes oranges, assis sur le rebord de la fenêtre, les pieds dans le vide. Je ne pensais à rien, mais j’étais content d’être là, à cette fenêtre, au sixième étage, et de regarder en bas, et de cracher les pelures et les pépins dans la rue. Te voilà donc à Paris, tu en as de la veine, mon vieux Bento, que je me disais en mangeant mes oranges, des belles oranges achetées l’avant-veille à Lisbonne, tout un sac que j’avais fourré dans le Sud-Express. Et à force de me réjouir d’être là, je me disais encore : Si tu as vraiment toute la veine que tu mérites, sûr que tu vas la rencontrer, Sarah Bernhardt, mon vieux Bento, et alors, tu pourras t’en retourner chez toi et faire le malin, car si tout le monde en parle, on peut les compter sur les doigts d’une seule main, au Brésil, les hommes qui ont eu la chance de la voir passer, la grande Sarah Bernhardt !.. »
 
 

… ou Santos-Dumont

 
 

« Alors, vous l’avez vue, coronel ?

– Mais non, on ne m’en a pas laissé le temps !

– Comment ça ?

– Eh bien, voilà. J’étais à ma fenêtre et je me réjouissais comme un singe de manger de si bonnes oranges, quand je remarquai tout à coup que la place de l’Opéra se remplissait de monde. Immédiatement, je me dis que la grande Sarah Bernhardt allait passer. Mais si la place était noire de monde, tout le monde avait le nez en l’air. Alors, je me suis dit que ce n’était pas Sarah, mais mon grand, mon illustre compatriote, le fameux Santos-Dumont qui allait passer en l’air puisque tout le monde regardait en l’air, et je me réjouissais encore plus, car je n’ai jamais vu d’avion et qu’il y a longtemps que j’ai envie de voir voler un de ces oiseaux que l’on m’a dit être plus lourds que l’air et qui ne tombent pas grâce à une formidable machine, invisible, mais qui fait un bruit de tonnerre et qui les tient collés au ciel comme la foudre aux nuées. Enfin, j’allais voir de mes yeux un véritable prodige. Il faut venir à Paris pour voir ça, me disais-je, et je me cramponnais à la croisée, et le corps suspendu dans le vide, les pieds arc-boutés contre la façade de l’hôtel, rongeant toujours une orange, mais au risque de me démantibuler la tête, je cherchais dans le ciel la venue de mon glorieux compatriote. Et voilà que la police fait irruption dans ma chambre et qu’un officier m’a fait rentrer… »
 
 
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Ce cher Bento ! Il attendait Santos-Dumont et Sarah Bernhardt, et il n’a jamais voulu comprendre que les badauds ameutés sur la place criaient au fou et que c’était lui que l’on regardait d’en bas, lui, l’homme nu qui mangeait des oranges à la fenêtre de son hôtel et qui faisait de l’acrobatie de singe à un sixième étage, place de l’Opéra. Quant à Santos-Dumont et à Sarah Bernhardt, cela faisait déjà des années qu’ils étaient morts ; mais Bento n’a jamais pu en convenir, tellement sa foi, sa bonne foi, était grande et immense son sot orgueil.

Ah ! quel entêté !
 
 

Quelle est cette cicatrice ?…

 
 

Quand je montais dans sa chambre, je trouvais mon Bento tout nu.

S’il n’était pas à sa fenêtre, où, malgré son aventure du premier jour, il se tenait en permanence, tellement le spectacle de la place de l’Opéra le captivait, il était dans sa salle-de-bains en train de laver son linge comme je l’avais déjà vu faire aux légionnaires, c’est-à-dire en frottant sa chemise dans un fond de cuvette d’eau froide, les deux bras plongés dans de la mousse de savon, et frottant jusqu’à ce qu’il ne restât plus d’eau dans la cuvette, que le savon se fût évanoui, ses bulles irisées crevant en l’air, et que la chemise parût blanche, sèche et presque chaude à force d’avoir été frottée. Alors, on la roule, étroitement serrée dans le sens de la longueur, le col pris autour d’une bouteille vide, les manchettes boutonnées sur des verres ou des gobelets de leur dimension, et, au bout d’un petit quart d’heure, elle est repassée, impeccable et cassante.

Bento était un fort bel homme, quoique un peu court sur pattes et avec un rien d’embonpoint. Mais son torse était superbe et sa musculature prodigieuse.

Une chose qui m’intriguait beaucoup, c’était de voir une large et brune cicatrice partir du sommet de la colonne vertébrale, lui passer sous l’aisselle gauche, lui barrer deux, trois fois la poitrine et le dos, lui rayer les côtes et les reins, descendre, en lui zébrant transversalement le ventre. On aurait dit la marque d’un fouet.

À chacune de mes visites, cette étonnante cicatrice m’intriguait davantage et j’aurais été curieux d’en connaître l’origine si je n’avais craint d’apprendre quelque ignominie ou un fait déshonorant pour le « coronel, » non pas que cette cicatrice fût dégoûtante à voir (au contraire, elle était si nette et si bien tracée qu’on aurait pu la prendre pour un dessin, un tatouage, car elle était décorative), mais tant elle paraissait suspecte ; supposition infamante et paradoxale, puisqu’il s’agissait d’un être insouciant, franc, direct, jouisseur certes, mais simple et sain comme Bento, auquel je commençais à m’attacher, l’était ; mais supposition qui me causait néanmoins un certain malaise quand il m’arrivait de m’y arrêter. Et même si cette cicatrice était la suite d’un accident, par exemple que Bento se soit pris dans son propre lasso et ait été traîné par son cheval, je ne voyais pas bien cet orgueilleux m’avouer piteusement la chose, surtout que le « coronel, » comme tous les chasseurs, était un vantard.

De temps à autre, pour le mettre au vert, et parce que, justement, Bento m’entretenait souvent de ses parties de chasse endiablées dans les forêts vierges de sa patrie, je l’emmenais passer la journée dans ce qui reste des forêts royales qui entourent Paris d’une ceinture de verdure, dans un rayon de cinquante à cent kilomètres de la capitale. Il fallait alors l’entendre rire en comparant nos bois et nos halliers à la brousse impénétrable de son pays, le voir mesurer avec mépris la taille de nos arbres, puis tomber tout de même en extase et l’entendre alors pousser des cris d’admiration à la vue de nos chasses si faciles d’accès et si bien entretenues et de nos tirés bien ordonnés, avec leurs allées en étoile, leurs futaies, leurs coupes de différents âges, leurs boqueteaux, leurs éclaircies blanches de bouleaux, leurs clairières, où seuls les grands solitaires restent debout, des feuillards centenaires, des chênes millénaires qui se mirent dans les étangs.

« Cendrars, quand sortirons-nous enfin de ce beau parc ? »

À quoi je lui répondis :

« Mais, coronel, toute la France n’est qu’un grand parc ! »

Il était profondément troublé et resta rêveur toute la journée, sans plus parler. Mais, une autre fois, comme nous rentrions de la forêt de Rambouillet, que je connais bien pour y avoir habité et où je lui avais fait surprendre au gîte, sans descendre de voiture, des biches et des cerfs, ayant quitté les chemins forestiers et roulant pleins gaz sur la route de Paris, car il se faisait tard, et j’avais deux fauteuils pour une première aux Folies-Bergère, dont je ne voulais pas manquer l’Ouverture américaine qui était de mon ami new-yorkais Cole Porter et où je tenais absolument à mener mon « homme des bois » pour lui montrer le Tout-Paris, Bento me raconta d’impromptu et sans désemparer, bien que sur la N. 10 mon engin tapât le 150 :

« Je me demande si vous avez encore du loup-garou en France ? Chez nous, il y en a beaucoup. Vous avez vu ma cicatrice, n’est-ce pas ? Ce sont de sales bêtes, aussi personne ne s’y risque, car c’est une chasse dangereuse. La chasse au loup-garou ne peut se pratiquer qu’une seule fois par an : dans la nuit qui suit le Vendredi Saint, et encore faut-il qu’il fasse pleine lune et s’y être préparé longtemps à l’avance. »
 
 

Une bête satanique

 
 

« Il faut rester chaste toute l’année, ne pas avoir de péché mortel sur la conscience, s’être confessé et avoir communié tous les dimanches, avoir fait une retraite chez un vieux curé de chez nous, le père Urbano, qui encourage le chasseur, l’initie, lui dévoile les mœurs du loup-garou et ses habitudes, tresse un lasso spécial, à trois brins, avec des carres de 7, et non pas de 9 ou de 11 comme les lassos à cinq brins qui sont d’un usage ordinaire, la chasse au loup-garou étant une entreprise exceptionnelle, où l’on risque non seulement sa vie, mais son salut de chrétien. C’est également le vieux padre qui remet au chasseur la balle en argent qu’il est seul à savoir confectionner et qui seule peut tuer le monstre, enveloppée qu’elle est dans une prière magique dont le padre Urbano est également seul à savoir la formule. Au moment du départ, le vieux prêtre lui donne encore une gourde d’eau bénite, non pas tant pour la soif ou pour étancher ses effroyables blessures si le chasseur venait à être piétiné par la bête dont il ne faut pas prononcer le nom, mais pour réconforter son âme en cas de rencontre avec cette bête horrifique, qui est si spontanée et inattendue dans son apparition, qu’il y a de quoi épouvanter le chasseur le plus intrépide. Donc, il y a de cela cinq ans, un loup-garou semait la terreur chez moi, à la fazenda. Ses diableries étaient sans nombre et ses victimes ne se comptaient plus : veaux morts-nés, poulains à cinq pattes ou avec des dents de carnivore, enfants mal venus, bétail saigné à blanc, bergers étranglés, femmes devenues folles ou lunatiques pour l’avoir vu et qui s’imaginaient être enceintes de ses œuvres, et qui disparaissaient un beau jour dans les bois circonvoisins sans laisser de traces ni jamais plus faire parler d’elles, voyageurs errant à l’aube sur les sentiers, la tête à l’envers sur les épaules, le menton en l’air ou le visage retourné dans le dos, et avançant à reculons, désorientés, ayant perdu l’usage de la parole ou bafouillant des idioties, « tropeiros » ayant conduit leurs mulets de charge se noyer dans les marais sans faire une seule empreinte sur la rive, dans la boue, « arrieros » pendus, colons étripés, fillettes violées, chiens mordus, clôtures arrachées, abreuvoirs renversés ou souillés, coqs plumés vifs, coups de griffes dans les portes, traînées d’excréments. Bref, c’était un véritable démon que ce loup-garou que je me décidai d’aller attaquer en désespoir de cause ! Après avoir séjourné toute une année dans la retraite du père Urbano, dans la Sierra Currupira, et avoir fait le nécessaire, je rentrai chez moi pour le Vendredi Saint, et allai m’embusquer la nuit à l’entrée du cimetière, tout rempli d’ossements à moitié rongés, mâchoires d’ânes et têtes de vaches cornues, que le loup-garou en question abandonnait volontiers aux vautours perchés sur les arbres rabougris des alentours, et qui passait pour être le lieu que le monstre hantait de préférence, plusieurs hommes du ranch affirmant l’avoir entendu hurler entre les tombes, ou l’avoir aperçu se glisser, sauter, gambader entre les croix, dont beaucoup, en effet, étaient renversées et presque toutes portaient traces de morsures enragées et de stupéfiants coups de griffes. »
 
 

Sur une tombe

 
 

« J’avais une chance extraordinaire, j’y voyais comme en plein jour, il faisait le plus beau clair de lune dont je me souvienne dans ma carrière de chasseur. J’étais calme et sûr de moi. Je me tenais à l’affût derrière le pilier de gauche à l’entrée du cimetière, dont les tombes m’apparaissaient sous la lune comme les petites cases d’un damier en noir et blanc, et j’étais bien tranquille, je ne pouvais rater mon coup, j’avais repéré chacun de ses casiers et rien d’insolite ne pouvait m’y surprendre, car j’étais préparé à tout. J’avais glissé la cartouche du prêtre, dont la balle est en argent et la bourre faite de la prière que j’ai dite, dans ma carabine Winchester, et j’avais bien en main mon lasso de 7 qui, si j’avais la chance de capturer le monstre vivant et de le ramener ligoté, selon les déclarations du père Urbano, devait lui permettre d’exorciser le loup-garou et de débarrasser une fois pour toutes la région de cette engeance satanique. J’avais aussi la gourde d’eau bénite, dont je buvais de temps en temps un coup, en me signant ; mais j’ouvrais l’œil, et le bon. Je suis incapable de dire d’où il vint, mais, tout à coup, l’être sans nom était là à moins de six pas, perché sur une tombe. C’était un être bizarre et impatient, qui ne tenait pas en place. Tantôt il se pouillait et tantôt il se léchait le poil, sautillant d’une patte sur l’autre, se tournant, se retournant, si bien que je voyais de dos, de face, de profil, assis, couché, accoudé, debout, frétillant, nerveux, agité, accroupi et redressé, grand et petit. Il avait les oreilles mobiles, un museau en suçoir, avec deux longs crocs qui lui pendaient des commissures des lèvres, l’échine en lame de couteau, un poil roux, très touffu sur le train arrière, des bras et des jambes démesurément longs, le torse un peu plus faible que la taille d’un homme, le ventre blanc, le front plissé. Il louchait des deux yeux et, comme un singe, il avait quatre mains, mais le pouce en griffe. Quand je lui lançai mon lasso, il fit un bond en l’air et, se voyant pris, il éclata de rire et se mit à défaire avec dextérité le nœud qui lui enserrait le cou. »
 
 
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« Ma première balle ratée »

 
 

« Rien n’y fit, ce démon était d’une telle force que c’est comme en se jouant qu’il donnait du lâche au nœud coulant pour arriver à passer sa tête, quand je me précipitai de trois pas en avant et lui logeai ma balle en plein front. J’avais tiré à bout portant. Mais l’animal me sauta dessus en poussant un cri épouvantable. Je ne puis dire ce qui m’est arrivé. C’était bien la première fois que ma balle manquait son but. Je vous jure que je l’ai visé entre les deux yeux et que j’ai été prompt comme l’éclair. Mais cet être-là a été encore plus vite que moi, il m’a saisi par le cou et il m’a fait pivoter sur moi-même, tout cela d’une main, d’un doigt, comme un gamin fouette une toupie, et en glapissant, sur un mode aigu, comme une hystérique…

– Et alors ?…

– Alors ?… Mais rien, je ne me souviens de rien, je ne sais pas ce que le diable a pu faire de moi. Quand je me suis réveillé le lendemain matin, j’étais dans mon hamac, avec cette inexplicable blessure dont vous avez vu la cicatrice, qui me descend de la nuque au fessier et qui ne saignait pas, comme si moi-même j’avais été pris au lasso !

– Vous n’aviez pas été mordu ?

– Non.

– Il avait peut-être une queue comme un castor ou un tamanoir, et il vous a fustigé ?

– Je ne pense pas. Il était fait comme un homme et se tenait debout et me faisait face.

– Il s’est peut-être servi de votre lasso ?

– Je ne crois pas. On a retrouvé mon lasso attaché au pilastre de l’entrée, le nœud coulant soigneusement défait. Mais peut-être qu’en bondissant il m’a saisi par ses pattes arrière pour me battre avec ses pattes avant ou me pincer entre ses ongles du pouce qu’il portait longs et tire-bouchonnés. Mais, en vérité, je n’en sais rien.

– Ce n’était pas un homme ?

– Un homme ?

– Oui, un homme masqué… Enfin, Bento, un rival ?… un jaloux ?…

– Mais c’est impossible ! Un être humain n’a pas cette force-là, ni cette agilité. D’ailleurs, il puait la bête.

– Et vous n’avez pas eu le temps de lui loger une deuxième balle dans la tête, une balle explosive ?

– J’y avais bien pensé. Mais le padre me l’avait formellement interdit à cause du choc en retour.

– Quel choc en retour ?

– Je ne sais pas, moi, le choc en retour !… Le vieux Urbano m’a expliqué que l’on ne tire jamais deux fois de suite sur un loup-garou, sinon la deuxième balle revient et vous frappe, vous.

– Et ce loup-garou, qu’est-il devenu ? Fait-il toujours des siennes à la fazenda ?

– Non, il a disparu de la région, et jamais plus on n’a entendu parler de lui, même pas à cent lieues à la ronde.

– Alors, Bento, c’est que votre balle l’avait tout de même touché et qu’il est mort. Il est allé crever dans les bois.

– Je ne crois pas.

– Et pourquoi ?

– Parce que… Je ne sais pas si je dois vous le raconter… Je le vois souvent en rêve. Il me guette. Il m’attend. Notre affaire n’est pas réglée. Il veut avoir sa revanche. C’est son tour. Un de ces jours, c’est lui qui partira à la chasse, à la chasse à l’homme, et qui m’enverra en Enfer. Et il ne me ratera pas, lui. Je le sais. Je mourrai de mort violente. »
 
 

La raison de l’échec

 
 

La revue des Folies-Bergère était étourdissante de jeunesse, d’entrain, d’exubérance, de couleurs, de lumières, les tableaux bien machinés, les filles superbes et la musique américaine de mon ami Cole Porter inouïe de sonorité et de nouveauté.

À l’entracte, j’entraînai mon « homme des bois » au foyer.

« Mais, dites-moi, coronel, le Père Urbano vous avait bien remis la petite balle en argent, n’est-ce pas ?

– Bien sûr. Pourquoi ?

– Mais alors, vous aviez la conscience tranquille et aucune peccadille à vous reprocher ?

– Le Padre m’avait donné l’absolution avant de partir. Je m’étais confessé chaque dimanche. J’étais en règle.

– Alors, je ne comprends pas que cette balle magique n’ait pas été plus efficace. Vraiment, vous n’aviez plus rien à vous reprocher ?

– Que voulez-vous dire ?

– Écoutez, coronel. Je suis sûr que vous n’avez pas pu rater votre coup de fusil, vous, un chasseur émérite. Alors, il y avait autre chose.

– Mais quoi ?

– Je ne sais pas.

– Alors, vous doutez de ma parole, Cendrars ?

– Non, Bento, non. Mais…

– Dites !

– C’est que vous m’avez raconté qu’avant de se rendre à la chasse au loup-garou, il faut en quelque sorte faire vœu de chasteté. Vraiment, vous, Bento, vous avez pu rester chaste ?… Un an ?… C’est que c’est long, un an, et j’en doute, car cela me paraît bien difficile…

– Je vous jure…

– Ne jurez pas, coronel, mais réfléchissez. Vraiment, vous n’avez pas péché ?

– Je jure que, durant toute l’année que j’ai passée dans la retraite du père Urbano, je jure que je n’ai pas commis le péché de la chair.

– Même pas en pensée, Bento ?

– Oh ! Cela, c’est une autre histoire…

– Alors, j’ai compris, Colonel, j’ai tout compris. »
 
 

Dix ans ont passé

 
 

Dix ans plus tard, je me trouvais être pour la deuxième fois chez Bento, au fin fond du Brésil, et je m’étais encore arrêté dans la cour pour admirer l’énorme caoutchoutier, l’arbre généalogique de la fazenda de la Création.

Rien n’était changé autour de moi, sauf que les gosses, qui s’étaient mis à brailler et à chialer en me voyant entrer, étaient beaucoup moins nombreux que la première fois, que les balançoires Ford étaient aujourd’hui des vieux pneumatiques de Chevrolet ou de Dodge, donc d’un calibre un peu plus gros, un peu plus confortable, qu’une ampoule électrique était allumée en plein jour devant le seuil du ranch et que, comme moi, le Bento qui me serrait dans ses bras en m’envoyant de grandes claques dans le dos, avait pris du ventre.

J’allai à la chasse, je montai à cheval, je fis de longues randonnées dans la région qui avait beaucoup prospéré, mais, pas plus que lors de mon précédent séjour, Bento ne me présenta à sa femme, ni à aucune des mères de sa nombreuse progéniture.

Entre autres choses, Bento m’enseignait le maniement du lasso, à pied et à cheval. Un jour, après déjeuner, nous étions entrés tous les deux dans le corral. Je lui avais indiqué une pouliche, d’une belle couleur isabelle, et le « coronel » s’évertuait à vouloir me l’attraper selon les règles les plus classiques de l’art des dresseurs de chevaux, pour me faire une démonstration de la capture à pied, qui exige de l’œil et de la décision, et demande un poignet solide et un pied ferme. Plusieurs fois déjà, la bête lui avait échappé en sautant avec une élégance incroyable et en deux temps à travers le nœud du lasso, d’abord, passant la tête et les pattes avant, puis, ramassant prestement son train arrière, comme si elle avait été dressée pour, alors qu’elle était à demi-sauvage.

Il est vrai que l’animal est jeune et ardent ; mais j’avoue que Bento avait un peu trop copieusement déjeuné, que le « coronel » était lourd et congestionné et que ce rude athlète n’agissait pas avec sa maîtrise habituelle.

Il est vrai encore que tout le monde avait bu un bon coup, car c’était un 1er septembre, jour de mon anniversaire, et j’avais régalé le ranch d’une copieuse tournée de « caxaça. »
 
 

La vengeance

 
 

La journée était à la joie. Le temps était splendide, la terre plus rouge, le ciel plus bleu, le soleil plus brûlant, les cigales plus stridentes que jamais je ne l’avais vu sous les tropiques, dans ce climat béni du plateau brésilien où, chaque matin, on a l’impression d’assister à l’éveil du monde et que l’on va vivre, vivre pour la première fois, tant tout vous semble nouveau et que l’on est heureux d’exister ; rien, donc, n’annonçait un malheur, quand Bento se mit soudainement en colère.

Il était haletant. D’une voix rauque, il ordonna aux hommes de rassembler une fois de plus les bêtes énervées et de les rabattre sur lui. De grosses gouttes de sueur lui inondaient la face. Il se noua un mouchoir autour du cou, tomba la veste en jurant, alla se placer au milieu de la piste, réunit son lasso, apprêta le nœud coulant et, quand le troupeau des chevaux arriva dans une furieuse galopade, je vis le « coronel » s’élancer au milieu des bêtes surexcitées par les cris des cow-boys qui les poursuivaient, disparaître au milieu des groupes et des crinières, éviter je ne sais comment les bêtes qui fonçaient sur eux ventre à terre, brandir son lasso au-dessus de son grand chapeau qui émergeait, le faire tournoyer et courir à la rencontre de la pouliche que je lui avais désignée, cette sacrée pouliche isabelle qui lui avait joué tant de tours et donné tant de fil à retordre, et qui, cette fois, arrivait en queue de la cavalcade, dans un nuage de poussière ; et comme je croyais mon ami renversé, piétiné, je vis le lasso se détendre soudainement, la pouliche trébucher, une patte prise, le « coronel » monter en l’air, décrire une courbe, Bento retomber sur le crâne et la pouliche repartir à fond de train en traînant mon malheureux ami, qui ne lâchait pas l’autre extrémité du lasso enroulé autour de son poignet, derrière elle, sur quelques centaines de mètres.
 
 
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Quand nous accourûmes, Bento était déjà dans le coma. Il avait le poignet disloqué, l’épaule droite démise, le bras gauche et la jambe fracturés. Il n’y avait pas trace de ruade, mais comme sa chemise s’imbibait rapidement de sang, je la déchirai, pensant qu’il avait le thorax défoncé. Alors, je constatai avec stupeur que c’était sa vieille cicatrice qui saignait abondamment sur tout son pourtour.

Je n’en croyais pas mes yeux.

Mais, me remémorant l’histoire du loup-garou et ce que Bento m’avait dit, certain soir, au foyer des Folies-Bergère, je compris que c’était la fin et qu’il n’y avait plus rien à faire.
 
 

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(Blaise Cendrars, in Paris-soir, grand quotidien d’informations illustrées, seizième année, n° 5450, 5451, 5452, lundi 20, mardi 21 et mercredi 22 juin 1938)