SIME1
 

Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du matin.

Aux derniers plans du paysage, comme un fil d’araignée jeté dans la brume d’or, la courbe d’un pont suspendu mariait deux collines. Le soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie ; toutes les cloches étaient en branle, l’orgue chantait et le vent tiède et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues robes cheminaient vers l’église, et les petites vieilles, proprettes et réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages, comme une sainte lumière des cœurs. Depuis, vous avez vu bien d’autres villes, plus grandes ou plus célèbres ; mais la première est restée comme une vivante image incrustée dans votre souvenir.

Plus tard, vous avez voulu la revoir ; vous l’avez longtemps cherchée sans pouvoir la retrouver. Vous ne saviez plus son nom : « Était-ce en France, ou sur un versant d’Espagne ? N’était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la Moselle ou du Rhin ? Peut-être, au pied des Alpes, la retrouverais-je ? Je me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris. » Mais non ; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait… vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant : « Si j’entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais. »

Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là ; vous tressaillez : c’est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé l’oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois près d’elle sans le savoir ; c’est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous y courez en toute hâte ; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans votre cœur l’orchestre magique des lointains souvenirs.

Enfin, vous entrez dans la ville de vos rêves ; mais vous ne la reconnaissez plus. C’est bien elle, pourtant ; voici le mail, le pont là-bas, le clocher, l’église, rien n’y manque ; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants déguenillés et pleurards.

« Quel changement ! dites-vous ; est-ce possible ! c’est une erreur, sans doute. » Pauvre homme ! Toi seul as changé.
 
 

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(André Lemoyne, Pensées d’un paysagiste, Paris : G. Charpentier, 1882 ; Sidney Sime, « The Bad Old Woman in Black ran down the Street of the Ox-Butchers, » illustration pour The Last Book of Wonder de Lord Dunsany [1916])