JEKYLL HULME
 

La science marche à pas de géant et il n’est point de jour qu’elle ne s’enrichisse de quelque découverte inattendue. L’invraisemblable, le chimérique, l’impossible, voilà aujourd’hui son domaine. Les journaux ne nous annoncent-ils pas qu’au congrès de Philadelphie un savant a envisagé la possibilité de supprimer le sommeil et de le remplacer par une drogue qui produirait sur l’organisme des effets identiques ?

Bluff ? Utopie ? Ce n’est pas sûr. On a vu des choses plus extraordinaires encore, des inventions à la réalité desquelles personne ne voulait croire avant que les faits irréfutables eussent parlé. Qu’aurions-nous dit, il y a encore dix ans, si l’on nous avait prédit la découverte de la photo par T. S. F., ou encore la radiesthésie ?

Les créations de la science rejoignent, – quand elles ne les dépassent pas, – les plus fantaisistes trouvailles des romanciers.

Nous avons, depuis longtemps, les sous-marins et les dirigeables décrits par Jules Verne ; demain, peut-être, l’Homme invisible de Wells, le Docteur Lerne, de Maurice Renard, capable de faire surgir la vie d’une matière inerte, passeront du domaine de la fiction dans celui des réalités tangibles. Peut-être, un jour, la mort et l’Au-delà n’auront-ils plus de secrets pour les hommes. Mais pour voir cela, il faudra vivre longtemps.

Justement, nous en avons le moyen, puisqu’un magicien digne des Mille et une Nuits, le docteur Serge Voronoff, a trouvé le moyen d’augmenter la durée de la vie humaine.

On est bien forcé de se rendre compte aujourd’hui, – après la publicité donnée aux récentes statistiques, – que cet homme, si longtemps attaqué et nié par les « officiels, » est un grand savant.

Il a reculé les limites de la vie ; il a, suivant la formule si juste de son historiographe, M. Ghilini, imaginé cette solution : « De même que les paysans entent, c’est-à-dire greffent un arbre pour le rendre plus vigoureux, de même Serge Voronoff a greffé les hommes pour les réunir. » Et il a réussi, ainsi qu’en témoignent des centaines de cas constatés par les plus incrédules.

J’ai eu la curiosité de vérifier par moi-même ces résultats. Je suis parvenu à pénétrer dans une maison de santé où l’on fait du singe. C’est un véritable palace où rien n’évoque cette pensée de la maladie et de la douleur qui crée dans les hôpitaux une atmosphère lugubre. Là, rien de pareil, on s’approche sans crainte de cette fontaine de Jouvence, certain que le vieux mythe de la légende s’accomplira. On entre usé, flétri, impotent ; on sort transformé, enrichi d’une jeunesse nouvelle.

J’ai pu causer longuement avec une infirmière attachée à ce service. Blasée sur les effets du prodige, qui s’accomplit chaque jour devant elle, elle en arrive à considérer la chose comme tout à fait banale : « J’en vois tant ! » me disait-elle en souriant. Et, me désignant par la baie vitrée ouverte sur le jardin un vieillard cacochyme qui se traînait, étayé par deux cannes :

« Tenez, en voilà un qui, avant peu, pourra courir après l’autobus…

– Avant peu ? L’opération ne comporte donc pas de suites prolongées ?

– L’opération, monsieur, ce n’est rien du tout. Aucun risque… Aussi nous avons des clients… Faut voir ! Si je vous disais leurs noms… »

Elle m’en a dit quelques-uns, que je ne répéterai pas. Et j’ai appris ainsi que, ces temps derniers, un politicien célèbre, un écrivain fameux, un des rois de la nuance internationale sont venus demander à la greffe miraculeuse le rajeunissement de leur organisme épuisé par des fatigues de toute sorte.

« Ne croyez pas, poursuivit mon interlocutrice, que nous n’ayons pour clients que des « rupins. » Il en vient de toutes les catégories. Ainsi, l’autre jour, j’ai vu arriver le patron d’une boucherie située dans un quartier populeux ; il était en blouse et en pantalon de velours et marquait plutôt mal. Comme on le regardait avec un peu de surprise, il s’est mis à rire : « C’est rapport à mes fringues qu’on n’a pas confiance, a-t-il dit. Ça ne fait rien, je ne suis pas un petdezouille et je peux les lâcher quand il faut. » Et, ouvrant la sacoche qu’il portait en bandoulière, il aligna sur la table une liasse imposante de billets de mille.

On l’a greffé et il est reparti comme il était venu, en sifflotant.

Que ses clients ne s’étonnent pas trop si, pour eux, le prix de l’aloyau monte encore cet hiver ! »

Je suis sorti tout rêveur de cette « maison de couture » pour hommes. J’étais pénétré d’admiration, mais une angoisse m’étreignait et je songeais : « Sans doute, cette greffe est une découverte admirable et l’on ne peut mettre en doute son efficacité. J’ai vu des exemples probants… Mais il ne faut pas songer seulement à l’augmentation nos forces, au développement de notre activité musculaire, sexuelle et cérébrale ; il y a encore autre chose que cette intervention chirurgicale peut modifier en nous : la personnalité. »

Rien qu’en écrivant ce mot, je sens comme un frisson. Hélas ! tout se paie et chaque progrès amène avec lui un danger. Qui sait si la greffe ne produit pas en nous, à la longue, la plus inquiétante des transformations ? Qu’on me comprenne bien, je ne prétends pas que les miraculés de Voronoff verront s’éveiller en eux les instincts primitifs du singe. J’abandonne cette plaisanterie facile aux caricaturistes et aux faiseurs de revue. Mais je songe à cet effroyable cauchemar de Wells, L’Île du docteur Moreau, et à ses transfusions diaboliques. Et je me demande si, peu à peu, insensiblement, inéluctablement, ne se glissera pas au plus profond de leur être, tel un cambrioleur qui pénètre dans l’appartement dont son complice lui a ouvert la porte, un autre moi !

Un autre moi !… Avoir en soi deux âmes ! Sentir un nouveau personnage se glisser en nous, nous dominer, commander en maître à notre volonté, à nos nerfs, à notre raison… quel Edgar Poe décrira jamais l’horreur de ce supplice ?

Ce Double énigmatique, cette sorte de Horla, où nous conduira-t-il ? Vers la folie… ou vers quelque autre abîme plus sombre encore ? (1)

Et je comprends que l’homme, au déclin de sa vie, à l’heure fixée par le destin, se résigne à voir cette radiation mystérieuse qu’est la vie s’éteindre en lui plutôt que d’y créer scientifiquement un… quoi ? – peut-être un monstre !
 
 

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(1) Un grand journal a reproduit dernièrement cet atroce fait divers, qui se déroula à Baltimore : deux pensionnaires d’une maison de santé se jetant brusquement l’un sur l’autre et se déchirant comme deux bêtes féroces. L’enquête apprenaient que ces malheureux avaient fait l’objet, deux ans auparavant, d’un essai de greffe animale.
 

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(André de Lorde, in Paris-soir, quatrième année, n° 1133, vendredi 12 novembre 1926 ; illustration de Sydney George Hulme Beaman pour The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, London : John Lane, 1930)