JEK1
 

Le clerc grisonnant qui suivait mon affaire ne manquait jamais de me glisser quelques mots sur le sujet de la littérature, toutes les fois qu’il me reconduisait au seuil de l’étude, par l’antichambre tapissée d’affiches. Il lisait régulièrement les contes que j’écris. Son insistance timide, des sortes d’allusions m’avertirent bientôt que le brave homme brûlait de me raconter une histoire. Je m’employai dès lors à l’y pousser. Et voici ce qu’il me dit, un jour, dans cette entrée mal éclairée, en taquinant le bouton de la porte et non sans m’avoir regardé furtivement, à plusieurs reprises, avec cette hésitation qui mêle au désir un vestige de crainte.

« Cette année-là, fin novembre, le patron m’avait permis d’aller passer huit jours dans mon pays, qui est le Morvan. Pour convenance personnelle. Il s’agissait d’une petite succession à recueillir : celle d’un oncle célibataire, le dernier parent qui me restât. Parce que, il faut vous dire, je suis veuf et je n’ai pas d’enfant. Je vis seul. Et j’occupe, depuis longtemps déjà, un modeste appartement aux Gobelins. L’existence que je mène n’est pas bien gaie, allez ! Quand je sors de l’étude, tout de suite le passé me reprend, le souvenir, et non pas le monde, pas le présent. Ma femme était charmante et j’ai eu de précieux amis. Tout cela : fini, mort. Depuis, je n’ai jamais pris d’autre distraction que de retrouver, le soir, après dîner, dans une brasserie du boulevard Saint-Michel, des joueurs de manille, agréables compagnons, camarades discrets mais indifférents…

Je reprends ; excusez-moi. Donc, au bout de mes huit jours, je rentre à Paris. Il était six heures ; il faisait nuit, il faisait froid, un brouillard sale, roussâtre, pénétrant, souillait les rues. Le cafard me tomba dessus avec la brume. Et j’éprouvai – cela m’arrive quelquefois – le poignant désespoir d’avoir perdu mes morts. Connaissez-vous cela ? C’est une soudaine lucidité qui, brusquement, rajeunit tous les deuils, abolit l’habitude qu’on en avait prise. Ceux qui sont partis vous manquent affreusement, comme s’ils venaient seulement de partir, et la solitude où ils vous ont laissé vous cause une souffrance intolérable…

L’autobus me mit à deux pas de chez moi. Je me bornai à déposer ma valise chez ma concierge, sans monter. J’appréhendais de revoir mon petit logis de solitaire, où ne m’accueilleraient que le froid, le silence et l’immobilité, où toute chose serait exactement comme elle était huit jours plus tôt.

La concierge me demanda si je voulais mon courrier. Je lui répondis : « Non. Je vous en débarrasserai tout à l’heure. Je ne rentrerai pas tard. »

J’avais besoin de bruit, de mouvement, de lumières. Je m’étais décidé à dîner sans plus attendre, dans cette brasserie du boulevard Saint-Michel. C’est un lieu très animé, très brillant. Mes joueurs de manille ne tarderaient pas à s’y montrer ; je ferais une partie et je rentrerais, certainement ragaillardi.

Il fait bon marcher, après un voyage en chemin de fer. Je tirai cependant au plus court, par le Panthéon et les rues peu fréquentées, assez mornes, qui l’avoisinent au sud-est. Le brouillard y régnait comme une malédiction. Épais, il roussissait le vide, dans un silence désolé, et sentait l’odeur de gaz corrompu que dégage la terre des villes, parfois, quand on la remue. Les rares passants qui me croisaient s’emmitouflaient de cache-nez, ou maintenaient sur leur visage le tampon d’un mouchoir. Leur silhouette hâtive naissait et se précisait dans le brouillard. L’un d’eux me fit songer à mon ami d’enfance, mon pauvre Seilhac, tué sous Verdun en 1917 ; l’homme estompé, fantômal, qui traversait le carrefour, devant moi, avait sa stature, sa démarche. Il disparut, vision saisissante qui jouait chimériquement à tromper le destin. « Cher vieil ami ! » pensai-je.

Mais presque aussitôt, je faillis heurter quelqu’un qui tournait l’angle et que je reconnus sans peine, malgré le foulard où son nez plongeait. C’était un de mes manilleurs, un changeur du quartier Latin, nommé Almare. Mon apparition le fit sursauter. Je le trouvai pâle, creux, avec un air malade.

« Bonsoir ! fis-je. Je rentre, j’étais en voyage. On vous verra tout à l’heure ?

– Erreur ! » grogna le passant derrière son foulard.

Sur quoi il s’éloigna, sans plus de formes.

Tout déconcerté, je le regardai se fondre dans l’air trouble.

« Eh bien ! me dis-je. Voilà qui est violent ! Non, je n’ai pas fait erreur ! C’est Almare ! C’est Almare ! Jusqu’à sa voix ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Les autres m’expliqueront sans doute cette énigme. »

Et je continuai mon chemin, tout en faisant mille suppositions à propos du changeur.

Je dînai, aux lumières, dans le brouhaha réconfortant de la brasserie. J’en étais au dessert quand le premier, M. Surmeyx, le tailleur, fit son entrée, pipe à la bouche. Il s’exclama, en me voyant :

« Hé ! Un revenant ! Il y a un siècle, mon vieux…

– Une semaine rectifiai-je. J’étais au pays, pour une succession…

– C’est donc ça qu’on ne vous a pas vu à l’enterrement d’Almare !

– Almare est mort ? bégayai-je, terrifié.

– Et enterré, d’avant-hier. Entre nous, le hasard a bien fait les choses, si c’est un hasard. Ses affaires, mon vieux, dans quel état ! On allait le mettre en faillite. Mais vous devait-il quelque chose ? Je n’aurais pas cru que cette nouvelle vous fît tant d’effet. Prenez un cognac, mon vieux, vous êtes verdâtre. »

Je préférai sortir et regagner les Gobelins au plus vite. Dans mon courrier : une grande lettre bordée de noir, le faire-part du changeur, l’invitation à ses obsèques.

Mon dîner refusa de passer et je ne dormis pas de la nuit.

J’ai su, dès le lendemain, que la situation commerciale laissée par Almare était, en effet, des plus mauvaises. Son décès lui avait épargné la correctionnelle. Et alors, voyez-vous, je me suis fait une conviction. C’est qu’il n’y eut pas de décès, et qu’on n’a inhumé – cela s’est déjà vu – qu’une bière lestée de je ne sais quoi. Voilà ma conviction, monsieur. Quant au changeur, il court toujours. N’est-ce pas votre avis ?

– Parbleu ! dis-je. Il n’y a pas d’autre explication.

– N’est-ce pas ? » fit le clerc, en m’ouvrant la porte.

Je lui serrai la main, ajoutant :

« Votre histoire n’en est pas moins curieuse ; elle m’a donné le petit frisson. Mais pourquoi n’avez-vous pas averti la justice de votre rencontre ? »

Il m’avait accompagné sur le palier et semblait poursuivre sa pensée, sans trop m’entendre.

« Pourtant, dit-il avec un sourire confus, lorsque le cafard m’empoigne et que l’absence des miens me fait trop mal, savez-vous ce que je fais ? Je vais rôder, la nuit venue, du côté du Panthéon. Ce n’est qu’une espèce de faux espoir. Je ne ferai rien, cependant, qui puisse me l’enlever… Croyez-vous ! »
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » cinquante-cinquième année, n° 19970, samedi 26 novembre 1938 ; illustration de Charles Raymond Macauley pour The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, New York : Scott-Thaw Company, 1904)