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Ce sera vers des époques lointaines, à l’heure où les hommes lassés de leurs passions, auront consommé bien des vies dans le jeu de penser.

La comète qui passa la dernière, sur notre ligne équatoriale, avant que la Terre y fut projetée, reviendra.

Dans les observatoires, les savants épuiseront de longues veilles afin de découvrir le calcul annonçant une déviation de l’astre nomade, une espérance d’éviter le choc suprême et destructif. Et puis les conjectures optimistes, une à une, s’évanouiront. Il y aura de la terreur devant le destin des nombres. Avec quelle timidité, ils s’offriront, de capitale en capitale, par des messages secrets, leurs laconiques et sinistres algèbres. La mort de la planète leur deviendra une chose évidente, comptée. Et ils se regarderont dans les froides coupoles métalliques, ceux qui auront exploré le Ciel et connu les Forces. Ils se regarderont pleins de crainte, non par désespoir de périr, mais par prévision de la folie où se précipiteront immanquablement les peuples avertis de leur fin. Car, pour les hommes de sagesse, la résorption du monde dans la grande métempsycose astrale les ravira en extase. La joie de concevoir un phénomène si proche de l’infini et d’y participer les émerveillera comme la plus belle féerie. Redevenir force pure, entité, énergie cosmique, attribut abstrait de la Cause !

Mais les nations occupées à leurs besognes sociales, comment accepteront-elles la nécessité de disparaître ? Après tant d’émeutes et de guerres, d’infructueux essais et de tentatives émouvantes, elles auront alors, sans doute, commencé d’entrevoir l’harmonie possible de tous les efforts individuels. Le souci des besoins matériels aura presque délaissé les esprits. L’humanité sera toute à la fête du bonheur universel inventé. Comment apprendra-t-elle que ce bonheur cherché par la peine des siècles marquera l’heure de son effacement éternel ?

Certes, les savants mettront le masque du mystère sur l’effroyable visage de la nouvelle vérité. Aucune des gazettes ne mentionnera d’abord la prévision. Cependant, le bruit de la découverte ne tardera pas à sourdre hors des laboratoires, des instituts, des bibliothèques. Des femmes entendront leurs amants murmurer le secret dans l’effusion amoureuse ; et leur épouvante propagera la terreur.

Des semaines, des mois s’écouleront avant que la certitude du cataclysme accapare sûrement les âmes. Et puis les indices paraîtront au ciel. La douceur étonnante de l’air étonnera les cœurs. Une vie exubérante, artificielle, fécondera les végétaux et les bêtes. Des plantes germeront, se développeront, fructifieront en des temps brefs. Les neiges des pôles ayant fondu, des fleuves torrentueux descendront du Nord. Les eaux de la mer tiédiront. Des fruits inconnus, des fleurs de miracle s’épanouiront sur les treilles. Les yeux des femmes auront des lueurs plus riches.

Les métaux étincelleront plus fort. L’Éden reparaîtra sur la terre heureuse, et l’amour montera dans les veines avec une ferveur inconnue.

Mais plus se parera la nature et plus la terreur pénétrera les êtres. En vain, les femmes laisseront-elles apercevoir librement leur beauté sous les laines des étoffes diaphanes ; en vain, les tables se chargeront-elles de saveurs inouïes, la terreur se plantera dans les poitrines comme un couteau d’assassin.

D’ailleurs, les reptiles ne tarderont pas à pulluler. De monstrueux iguanes siffleront dans les herbes, parmi l’éclat magnifique des corolles neuves. Les insectes foisonneront dans l’air, et ils cacheront le ciel du battement de leurs élytres. Bientôt, tous les bruits civiques seront assourdis par ce tintamarre de bestioles ; et elles seront sur la terre comme un ouragan immobile.

Alors, les hommes concevront l’imminence de la calamité. Ils fuiront les campagnes et les lieux boisés. Ils accourront vers les villes avec la foi que les remparts et les imaginations des savants sauront les prémunir contre le sort ou retarder du moins sa victoire.

Les savants iront vers le peuple sans pouvoir même le rafraîchir d’une espérance. Celles qu’ils tenteront de prêcher ne subsisteront pas plus d’un jour.

Cependant, la chaleur croissante annoncera l’approche de la comète et de la mort. De midi en midi, on verra grossir sa lumière et rougir sa queue de flammes à travers les nues d’insectes. La mer émettra des vapeurs ; les fleuves fumeront. Toute l’humidité de la terre se lèvera vers les hauteurs… Et, soudain, cette évaporation donnera une grande fraîcheur. Les insectes tomberont par myriades, tués par le froid, sur le sol noyé de rosée.

Quand les brasiers allumés pour en consumer les corps se seront éteints, l’astre de mort resplendira enfin dans sa rouge hideur. Le firmament en sera diminué. On le verra dépourvu d’azur… et un grand sanglot passera dans la voix des peuples, ayant perdu leur ciel, leur vieux ciel plein de fables et de dieux, et de légendes chéries, et d’hypothèses enivrantes.

Le ciel mort, il ne restera plus rien dans les cœurs pour les pacifier. « Voici la fin, la fin, clameront les hommes. Laissons les craintes inutiles, les désespoirs… et jusqu’à ce que les os éclatent comme le bois du premier feu d’hiver, jouissons ainsi que les bêtes, ruons-nous à la joie du corps… »

Ceux qui auront été séduits par la fraîcheur survenue et qui auront regagné les campagnes, reviendront aussitôt vers les villes où la volupté se complique et où les raffinements du vice exaspèrent les nerfs. Les rustres se mettront en route avec leurs bêches et leur or, pour substituer celles-là à celui-ci, après qu’ils l’auront dépensé. Les premiers parvenus dans les cités envahiront les palais des courtisanes et les arcades des tavernes luxueuses. Ils aimeront et ils mangeront de toutes leurs forces, jusqu’à ce que la fatigue et la digestion les terrassent. D’autres ensuite voudront s’assouvir, et d’autres, des foules, la multitude, le peuple, la nation, l’humanité…

Les belles femmes ensanglantées fuiront leurs mains ardentes, et ils auront vidé d’un trait les caves des aubergistes. Bientôt, si peu de filles offriront encore leurs baisers, et si peu de mets resteront pour les appétits que les plus forts, avec leurs bêches, les gagneront par violence. Le sang coulera comme dans les âges de barbarie et les citadins effrayés fermeront les portes de leurs villes, garniront les banquettes des remparts. Le canon tonnera contre les plèbes extérieures pendant que les femmes défendront leur chair avec des armes et que les amants furibonds s’entretueront dans les ruelles.

Autour des villes, il naîtra un grand carnage. Les explosifs ébranleront les collines. Les camps sauteront. Enivrés par l’attente du sang, les hommes retrouveront les secrets des vieilles batailles. Des foudres lacéreront l’air. Les régiments s’effondreront dans la fumée.

Et l’astre approchera toujours, séchant les campagnes. Les métaux des toitures ruisselleront par les gouttières. Les riches se sauveront aux profondeurs des mines ; et ils se battront encore dans les couloirs de houille pour jouir le plus.

Ce sera, en un temps très court, l’extermination des peuples.

Avant le cataclysme cosmique, un plus terrible phénomène aura détruit la race : le phénomène planétaire de la haine humaine.
 
 

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(Paul Adam, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, deuxième année, n° 233, jeudi 18 mai 1893 ; John Martin, « La Destruction de Sodome et Gomorrhe, » huile sur toile, 1852)