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Elle est là, dans le coin de la voiture, à sa place accoutumée. Regardez l’omnibus qui passe et vous la verrez, mutine et gracieuse, avec une mise en même temps simple et coquette.

Elle occupe invariablement une des deux places du fond de l’omnibus, n’ayant de la sorte qu’un seul voisin et évitant les rudes plaisanteries du conducteur. À demi retournée pour regarder les passants, elle montre un profil délicat, régulier, très parisien. Elle est pâle et blonde. Elle sourit du coin de la lèvre, d’un sourire presque moqueur, en se penchant de côté pour mieux voir, et l’effort de son regard fait briller, comme deux diamants, le blanc de ses yeux pleins de vagues promesses.

Si j’en parle ainsi, c’est que, depuis longtemps, je l’ai observée avec un intérêt de plus en plus vif ; c’est que, durant un mois entier, je n’ai été préoccupé que de cette pensée : connaître la jeune fille du coin de l’omnibus.

Obsessions bizarres ! Elle existait pour moi, simple, rieuse, ravissante. Je connaissais le son de sa voix. Je savais son nom. Enfin, j’en étais amoureux fou.

Il faut, me dis-je un jour, que je réalise ce rêve insensé. Il faut que je lui parle et que je lui dise que je l’aime.

Je sortis.
 

C’était un dimanche. Les rues étaient encombrées de voitures et de promeneurs. La foule se pressait et les omnibus se croisaient en tous sens. Je regardais les omnibus.

Dans chacun d’eux, je voyais la jeune fille de mes rêves, toujours la même, blonde, vive, gracieuse et mutine.

Je pris une grande détermination et je fis signe au conducteur. La voiture s’arrêta. Une jeune fille en descendit. Je montai ; et je m’aperçus avec dépit que la place qui était devenue vacante était précisément une des dernières du fond. La jeune fille du coin de l’omnibus venait de descendre. Elle avait disparu dans la foule.

Je ne me tins pas pour battu, car j’étais décidé à découvrir le mot de l’énigme.

Je descendis à la hâte. Je hélai un nouveau conducteur et je me précipitai dans la machine roulante.

La fortune, cette fois, m’avait servi à nouveau. Je me trouvais en face d’elle.

La jeune fille du coin de l’omnibus était là, devant moi. Elle avait les mêmes cheveux blonds, le même air mutin. Elle regardait les passants, comme toujours, et souriait de son sourire presque moqueur. Elle ne faisait nullement attention à ses voisins, toute pénétrée qu’elle était de l’importance de son rôle.

Je pus la considérer à loisir. Je voyais son profil, délicat, un peu amaigri, très parisien.

Elle avait sur les genoux un panier à ouvrage qu’entrouvrait une branche de lilas blanc, comme un oiseau qui cherche à sortir de sa cage ; et ses petites mains gantées étaient à moitié cachées sous les plis de son manteau de drap gris bleuâtre.

Elle ne me regardait pas et ne s’inquiétait nullement des nouveaux venus.

Les stations se succédaient. Elle restait là, sans bouger. Nous avions déjà traversé les boulevards extérieurs et je me trouvais dans des régions complètement inconnues. Je commençais à devenir impatient et mélancolique.
 

Enfin, l’omnibus s’arrêta une dernière fois.

Nous étions arrivés à la tête de la station.

Je descendis, me demandant si elle n’allait pas rester fixée à la même place, pour recommencer le même chemin.

Elle mit cependant pied à terre, comme tout le monde, et je la suivis.

Elle marchait vite. Je cherchais une entrée en matière.

« Mademoiselle Angèle, » lui dis-je.

Elle se retourna.

« Tiens, dit-elle, vous savez mon nom. Qui êtes-vous donc ?

– J’ai fait le voyage avec vous, dans l’omnibus.

– Je ne vous avais pas vu. Est-ce que vous habitez les Batignolles ?

– Non, mais j’y viens pour vous voir.

– Oh ! quelle plaisanterie ! Je passe toute la semaine à l’autre extrémité de Paris, près de la gare de l’Ouest. Je viens ici quelquefois les dimanches.

– Et vous allez seule ainsi, sans avoir peur ?

– Je vais toujours seule ; et puis je prends l’omnibus.

– Pourquoi prenez-vous toujours la dernière place du fond ?

– Vous savez aussi cela ? Vous êtes donc sorcier ? C’est que cette place est la meilleure, tout simplement. D’abord, on n’a qu’un voisin. Puis, on peut regarder devant soi, dans la rue. Personne ne vous dérange. On se croit presque dans sa voiture. Me voici arrivée, au revoir, monsieur.

– Au revoir, Angèle ! »
 

Et je restai immobile, dans la situation toujours désagréable de l’homme trompé dans ses espérances, quand un omnibus avec ses deux gros yeux rouges, – il faisait nuit, – déboucha d’une rue voisine ; et je vis la jeune fille du coin de l’omnibus, à sa place accoutumée, me souriant de son sourire presque moqueur, et l’effort de son regard faisait briller, comme deux diamants, le blanc de ses yeux pleins de vagues promesses.
 
 

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(Gabriel Marc, Contes du pays natal, Notes et caprices, Paris : G. Charpentier & Cie, 1887. Cette délicieuse fantaisie, où le cycle du rêve contamine et transfigure inéluctablement la réalité, est extraite de son unique recueil de nouvelles. Je ne peux décidément relire ces quelques pages enchanteresses, sans que l’ombre bienveillante d’André Hardellet ne vienne aussitôt s’asseoir à mes côtés.)