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Nous avons publié ici-même, en novembre 1929, un intéressant travail du docteur Alfred Bastin sur les « Accouchements multiples dans la légende et dans l’histoire. » Notre collaborateur y faisait allusion à la ridicule aventure d’un médecin anglais qui s’était laissé convaincre que Mary Tofts avait mis au monde une série de lapins. Voici d’après des documents de l’époque, le récit de cette amusante mystification.
 
 

*

 
 

On ne doutait pas, jadis, qu’il n’y eût des femmes qui accouchassent d’animaux divers. Pline parle d’une Romaine, nommée Alcippe, qui accoucha d’un éléphant, et d’une esclave qui donna le jour à un serpent. Lycosthène, dans son Prodigiorum Ostentorium Chronicon (Bâle, 1557), cite deux Italiennes qui, au XVe siècle, mirent au monde, l’une un chien, l’autre un chat. Thomas Fienus, dans son traité De Viribus Imaginationis (Leyde, 1635), parle d’une femme qui, pendant sa grossesse, ayant désiré ardemment manger des moules, accoucha d’une fille qui avait deux valves en guise de tête : ces valves s’ouvraient de façon à recevoir la nourriture, et l’enfant vécut jusqu’à l’âge de onze ans ! Thomas Bartholin – vir facillimus in recipiendis historiis et mire credulus, a dit de lui Haller – conte l’histoire dans ses Centuries (1661) d’une dame noble de Hersmar qui accoucha d’un gros rat, lequel, au grand étonnement des assistants, s’enfuit à toute vitesse, et ne reparut plus. Il ajoute qu’une Polonaise accoucha de deux petits poissons, sans écailles, qui, à peine nés, se mirent à nager dans l’eau aussi naturellement que des poissons ordinaires.

Un fait analogue, dont se portaient garants un modeste chirurgien de village et un médecin paré du titre de « Surgeon and Anathomist to his Majesty, » suscita à Londres, au début du XVIIIe siècle une vive curiosité et une ardente polémique. Une douzaine de pamphlets, dont la plupart sont conservés à la Bibliothèque Nationale sous la cote Tb 73-36 à 43, et plusieurs caricatures, nous donnent de cette amusante mystification une relation détaillée et précise.
 
 
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Dans les premiers jours du mois de novembre 1726, le bruit se répandit à Londres qu’une femme nommée Mary Tofts, épouse d’un ouvrier drapier de Godlyman, avait, au début du mois, accouché de 4 lapins en présence du chirurgien John Howard, de Guilford. Cette nouvelle fit sensation. Le roi Georges Ier, sur les instances de la reine Caroline, s’intéressa au sort de cette pauvre femme et chargea un de ses chirurgiens, Saint-André, de faire une enquête et de lui en communiquer les résultats.

On n’a, sur la personnalité de ce Saint-André, que des renseignements assez vagues. Né probablement en Suisse, il vint très jeune en Angleterre où il enseigna d’abord l’escrime et la danse, puis le français et l’allemand. Il fut ensuite apprenti d’un chirurgien qui lui donna quelques rudiments d’anatomie. Saint-André ne prit aucun grade en médecine, ce qui ne l’empêcha point de la pratiquer. Il exerça les fonctions de chirurgien au dispensaire de l’hôpital de Westminster, et fut, en mai 1723, – on ne sait à quel titre, ni sur quelles recommandations – nommé anatomiste du roi.
 
 
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Saint-André quitta donc Londres pour se rendre à Godlyman, accompagné de Samuel Molyneux, secrétaire du prince de Galles. Il publia de son enquête un compte-rendu fort curieux sous ce titre : Court récit d’un accouchement extraordinaire de lapins opéré par M  Jean Howard, chirurgien à Guilford. (1)

Saint-André nous y apprend qu’il eut connaissance de ce cas extraordinaire par un récit écrit à Guilford, le 4 novembre 1726, par M. Davenant : récit auquel était jointe une lettre de M. Howard, chirurgien « d’une probité et d’une capacité professionnelle bien connues, qui exerce l’obstétrique depuis quelque trente ans. »

Dans cette lettre, datée du 6 novembre, Howard déclarait « avoir délivré Mary Tofts de trois nouveaux lapins, que le dernier d’entre eux avait remué dans son ventre pendant dix-huit heures avant de mourir, et qu’au moment où elle en fut délivrée on en apercevait un autre prêt à naître. » Dans une seconde lettre, du 9 novembre, Howard annonçait qu’il avait délivré cette pauvre femme de trois autres lapins à moitié formés, et que, pour plus de commodité, il avait fait transporter Mary Tofts à Guilford, « car il ne savait pas combien elle pouvait avoir encore de lapins dans l’utérus. »
 
 
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« Le 15, donc, raconte Saint-André, j’arrivai à Guilford accompagné de M. Molyneux. J’y appris que la femme était actuellement en travail pour le quinzième lapin. Nous la trouvâmes habillée, entourée de plusieurs femmes, assise sur le bord de son lit. Je l’examinai aussitôt. J’attendis le commencement des douleurs qui se manifestèrent au bout de trois à quatre minutes ; à ce moment, je la délivrai de la moitié antérieure du corps d’un lapin d’environ quatre mois, dépouillé de sa peau.

Le cœur et les poumons étaient entiers. J’en coupai un morceau que je mis dans l’eau : il flotta. Les douleurs étaient faibles et ne duraient que quelques minutes. Elles cessèrent sitôt la délivrance et la femme parut gaie et à son aise. Elle marcha d’elle-même de son lit à la cheminée et s’assit sur une chaise où je l’examinai…

Il ne s’écoulait du vagin ni sang ni eau. J’examinai à nouveau cette région et n’y vis aucune déchirure. L’un des seins avait du lait, l’autre seulement un peu de sérum.

Environ deux heures après que nous l’eûmes laissée, on vint prévenir M. Howard qu’elle avait à nouveau de violentes douleurs ; mais nous étions absents. La nurse qui la gardait la délivra de la moitié postérieure, dépourvue de peau, d’un lapin mâle qui s’adaptait exactement au tronc que j’avais extrait moi-même. Dans le rectum, nous trouvâmes cinq ou six crottes, semblables comme couleur et comme consistance aux crottes des lapins.

Le même soir, elle se sentit prise de douleurs si violentes que quatre personnes suffisaient à peine à la maintenir dans son fauteuil. Je l’examinai et trouvai le vagin absolument vide et l’orifice de l’utérus complètement fermé. Je me tins constamment devant elle et personne ne la toucha. Après trois ou quatre crise de violentes douleurs, je la délivrai de la peau du lapin qu’elle avait expulsé en deux fois dans la journée ; cette peau était roulée en boule, sans la moindre trace de sang ou d’humidité. Dix minutes après, je la délivrai de la tête du lapin. Sur quoi les douleurs cessèrent…

Après avoir questionné la femme, poursuit Saint-André, je sus qu’elle était née et avait été élevée à Godlyman. Elle était robuste, bien constituée et bien portante, mais stupide et triste de caractère. Elle avait épousé, il y a six ans, un certain Joshua Tofts, pauvre ouvrier drapier, de qui elle avait eu trois enfants. Elle raconte que le 23 avril dernier, comme elle était en train de sarcler un champ, elle vit un lapin sauter auprès d’elle. Elle était, croyait-elle, enceinte de quatre semaines, et cette vue lui donna envie de manger du lapin. Quelques instants plus tard, elle aperçut un second lapin qu’elle voulut attraper. La nuit, elle rêva de lapins. Depuis, elle eut constamment envie de manger du lapin ; mais, étant donné ses maigres ressources, ne put s’en procurer. Dix-sept semaines plus tard, elle fit une fausse couche. Trois semaines après, elle tomba malade et expulsa quelque chose qui ressemblait à du mou et à des boyaux de porc. M. Howard, quelques jours plus tard, la délivra de quelques parties d’un lapin. Au bout d’une quinzaine, elle fit ses relevailles et tout semblait fini lorsque M. Howard la délivra à nouveau de toute une série de lapins. »
 
 
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Saint-André termine sa narration en ajoutant que M. Ahlers, qui s’était rendu à Guilford sur les ordres de sa Majesté, en repartit pleinement convaincu de la véracité du fait, emportant avec lui quelques-uns des lapins qu’il avait vu naître.

Or, à peine arrivé à Londres, ce M. Ahlers, chirurgien de Sa Majesté, dont Saint-André invoquait la garantie, s’empressait de dénoncer l’imposture dans un petit opuscule intitulé : Quelques observations concernant la femme de Godlyman en Surrey. (2)
 

« Comme j’arrivais, écrit-il, M. Howard me dit que les douleurs commençaient justement pour le seizième lapin. J’examinai la peau que la nurse disait avoir été expulsée un instant avant mon arrivée. Elle était chaude et sèche et je n’y trouvai nulle trace de sang, d’eau, ou de membranes. Je fus surpris de ne pas trouver de lait dans les seins. J’observai que, lorsque cette femme marchait, elle tenait ses genoux et ses cuisses serrées comme si elle eût craint de laisser échapper quelque chose qu’elle ne tenait pas à perdre…

Peu de temps après, elle prétendit entrer en travail. Elle commença à crier et à hurler, et à remuer son ventre de façon fort étrange en tenant ses genoux serrés l’un contre l’autre. Un peu plus tard, je l’examinai et trouvai une masse de chair avec quelques os sortant de l’orifice du vagin, lequel était parfaitement sec et contracté. C’était la partie postérieure d’un lapin, que je tirai et fis sortir avec la plus grande facilité.

C’est à ce moment que je conçus des soupçons, mais je résolus de n’en rien laisser voir. Bien plus, je feignis une grande compassion pour le sort de cette pauvre femme. M. Howard me dit alors qu’elle avait toujours supporté ses douleurs avec le plus grand courage, et qu’il espérait bien que Sa Majesté serait assez bonne, quand tout serait terminé, pour leur accorder à tous les deux une pension…

J’emportai en rentrant à Londres les parties du lapin que j’avais extraites. En les examinant, j’observai que la 3e vertèbre avait été sectionnée à l’aide d’un instrument tranchant ; il en était de même des pattes. Dans le rectum, je trouvai des excréments, des débris de paille, de foin et de blé. »
 
 
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La supercherie ainsi soupçonnée et dénoncée, les libelles se multiplièrent, traitant Howard et Saint-André d’imposteurs. La Cour s’émut et, résolue à tirer cette histoire au clair, décida d’envoyer auprès de Mary Tofts sir Richard Manningham. Fils d’un évêque, et destiné d’abord à l’état ecclésiastique, Richard Manningham avait fait ses études à Cambridge et pris en 1717 ses grades de médecine. Il exerçait à Londres, se spécialisant dans l’obstétrique, et sa réputation s’était vite établie, au point qu’en 1720 il était élu membre de la Société Royale et du Collège des Médecins, et nommé chevalier l’année suivante.

Sir Robert Manningham, accompagné de Saint-André et d’un chirurgien allemand nommé Rimborch, partit donc pour Guildford le 28 novembre. Le compte rendu de son enquête, qu’il publia quelques jours après son retour à Londres, forme le dernier chapitre de cette stupéfiante supercherie. (3)
 

« À quatre heures du matin, écrit Robert Manningham, je revins avec M. Howard auprès de Mary Tofts et je lui demandai si, à son avis, le lapin dont on attendait la venue était mort. Il me répondit qu’en appliquant des couvertures chaudes, s’il était vivant, il remuerait. Je demandai donc qu’on fit chauffer des couvertures et je les appliquai moi-même sur le ventre de la femme. Un mouvement se manifesta aussitôt, que les assistants appelèrent le « saut du lapin. » Ces mouvements, qui consistaient en secousses violentes et en tremblements, durèrent quelque temps. Je laissai la femme et, une heure après, M. Howard m’apporta un morceau de membrane, qu’il prétendait être une partie du chorion ; mais cela me parut être un morceau de vessie. À 8 h., j’examinai la femme. Le col de son utérus était fermé, mais mon index sentit dans le vagin un corps étranger que je retirai et qui ressemblait à une vessie de porc. Sans rien manifester, je demandai qu’on me procurât une vessie de porc : sur-le-champ, on m’en apporta une, ce qui me prouva qu il y en avait dans la maison. Ma méfiance s’en accrut. »
 
 
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En homme avisé, Robert Manningham décida de soustraire Mary Tofts à son entourage. Il la fit transporter à Londres et l’installa, le 29, dans l’établissement de bains d’un nommé Lacey.

Le 2 décembre, elle eut des douleurs qui durèrent jusqu’au lendemain soir. Le 4, Robert Manningham l’examina avec un autre accoucheur célèbre, Jacques Douglas. À trois heures de l’après-midi, elle parut à nouveau entrer en travail ; mais ses douleurs cessèrent brusquement.

Le soir de ce même jour, le portier de l’établissement de bains vint déclarer qu’à la demande de Mary Tofts il lui avait procuré un lapin. Elle fut aussitôt emprisonnée. Devant le juge qui l’interrogea, elle commença par nier obstinément ce que le portier avait affirmé sous serment. Elle finit enfin par avouer que sa sœur lui avait procuré un lapin, mais, dit-elle, pour le manger.

Deux jours après, pressée de questions par le juge et par Robert Manningham, Mary Tofts entrait dans la voie des aveux.

C’est une femme, dont elle ne donna pas le nom, qui lui avait conseillé de simuler ces accouchements extraordinaires, lui assurant qu’elle en tirerait d’importantes ressources, sur lesquelles, bien entendu, cette donneuse de conseils entendait prélever une modeste part. Au début, elle l’avait aidée à s’introduire dans le vagin de jeunes lapins qu’elle découpait en autant de parties qu’il y avait de lapereaux dans une portée normale. Plus tard, Mary Tofts les introduisait elle-même, la complice se contentant de lui procurer les petits animaux.
 
 

*

 
 

En même temps que Robert Mannmgham obtenait l’aveu de la supercherie, les autorités judiciaires menaient à Guildford une enquête serrée. Les langues se délièrent aisément et l’on n’ignora plus rien des diverses complicités dont avait bénéficié la mystificatrice. Cependant, rien, dans les diverses dépositions recueillies, ne nous éclaire sur le rôle joué dans cette affaire par le chirurgien de Guildford. À en croire Saint-André, John Howard était réputé dans la région pour ses capacités professionnelles autant que pour sa probité. Peut-on supposer qu’après trente années de pratique il ait été vraiment la dupe d’une telle mystification ? D’autre part, s’il y avait participé, quel était son but ? Nous le voyons bien demander à M. Ahlers de les recommander, lui et Mary Tofts, aux bonnes grâces du roi pour en obtenir une pension. Mais pouvait-il rellement espérer, lorsqu’au début de l’affaire il s’adressa à Saint-André, que la supercherie ne serait point découverte ?

Quant à Saint-André, sa déconvenue fut grande. Il avait cru de bonne foi en la réalité de ces grossesses extraordinaires que, en vertu de la doctrine des générations fortuites qui trouvait tant de crédit à l’époque, il ne pouvait pas croire impossibles.
Avec une modestie et une humilité dont on ne rencontrerait pas beaucoup d’exemples, il reconnut publiquement son erreur. Le Daily Journal du 9 décembre publia l’avis suivant, que la Gazette d’Amsterdam du 27 reproduisit en français :
 

« Ayant contribué en quelque manière à la croyance d’une imposure, par le narré que j’ai publié depuis peu d’un accouchement extraordinaire de lapins fait par le sieur Howard, chirurgien de Guilford, et ayant été depuis employé dans la découverte d’icelle, en sorte que je suis présentement convaincu que c’est une très abominable fraude, je me crois obligé par un pur égard pour la vérité d’en informer le public, et de l’avertir que j’ai dessein de publier dans peu une ample relation de cette découverte, avec quelques considérations sur les circonstances extraordinaires de ce cas, lesquelles m’en ont fait avoir une fausse notion, et lesquelles doivent, comme je l’espère, excuser en quelque manière la bévue que j’ai faite moi-même et qu’ont faite plusieurs autres qui ont visité la femme en question. »
 

Le scandale ridiculisa le pauvre Saint-André au point qu’il n’osa plus réapparaître à la Cour. On lui conserva sa charge d’Anatomiste du Roi, mais il en refusa dignement les appointements.

Il eut encore d’autres malheurs. Le 13 avril 1728, son ami Molyneux, secrétaire du prince de Galles, qui l’avait accompagné auprès de Mary Tofts, mourait subitement à la Chambre des Communes. Le soir même, sa veuve, Lady Elisabeth, fille du comte d’Essen, quittait Londres avec Saint-André. Ils se marièrent deux ans après, le 17 mai 1730. Et la rumeur publique accusa Saint-André d’avoir empoisonné son ami pour épouser sa veuve. Le couple vécut dans un petit village près de Southampton une vingtaine d’années.

Quant à Mary Tofts, elle fut emprisonnée pendant quelques semaines. Elle retourna ensuite à Goldaming, où elle mourut en 1763.
 
 
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(1) A Short Narrative of an extraordinary delivery of rabbits perform’d by M. John Howard, surgeon at Guilford. Published by M. Saint-André, surgeon and anathomist to his Majesty. London, 1727 (2e éd., la 1ère est de 1726).
 

(2) Some Observations concerning the Woman of Godlymann in Surrey. Made at Guildford on sunday, nov. 20. 1726, tending to prove her extraordinary deliveries to be a cheat and imposture. By Cyriacus Ahlers. London, 1726.
 

(3) An Exact Diary of what was observed during a close attendance upon Mary Toft, the pretended rabbit-breeder of Godalming in Surrey, from monday nov. 28 to wednesday dec. 7 following, together with an account of her confession of the fraud. By sir Richard Manningham, Kt Fellow of the Royal Society and the College of Physicians. London, 1726.
 

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(Jean Avalon, in Æsculape, revue mensuelle illustrée des lettres et des arts dans leurs rapports avec les sciences et la médecine, vingt-deuxième année, nouvelle série, n° 11, novembre 1932 ; les illustrations sont extraites de l’article)

 
 

Sur l’histoire de Mary Toft(s), et plus particulièrement sur l’interprétation des gravures de William Hogarth, je renvoie les lecteurs à l’excellent article que leur consacre Rémy Leboissetier, sur son blog du Lièvre Lunaire : « Cunicularii ou les Sages de Godliman en mission d’étude. »
 
 
Le Lièvre Lunaire
 
 
 
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