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(An 6708 de l’Ère nouvelle)


 

… Cette année-là, comme Élise approchait de ses cent trente ans, elle résolut de sacrifier à la mode antique, et de se marier. Elle avait enfin réussi à asseoir sa position ; à l’âge où les autres femmes débutent à peine dans la vie, elle était Directrice des Halles-Extérieures. C’était sous son contrôle que, chaque jour, on distribuait aux habitants du district les trois grammes de substance nutritives nécessaires à l’alimentation.

Ce poste, objet de tant de convoitises, les mauvaises langues prétendaient qu’elle le devait, non à ses talents mais à sa honteuse liaison avec le beau Floridor, le favori de la Ministresse des « Plaisirs-Physiques, » et l’on parla longtemps de l’excursion que les amoureux avaient faite dans la planète Mars en Aéro-Tandem, et d’un déjeuner en tête à tête chez Vénus, où ils s’étaient rendus par le Magnéto-Électrical-Câble.

Mais, de tous ces racontars, Elise n’avait cure. C’était un esprit singulier dans lequel semblaient revivre quelques-uns des instincts de la race préhistorique. Elle se plaisait dans la société des jeunes hommes, et, à certains moments, elle soutenait des théories étranges. C’est ainsi qu’un soir, chez une de ses collègues, elle avait osé prétendre que, parmi les hommes, il se trouvait quelques individus – rares, il est vrai – pouvant penser à d’autres sujets qu’à la coupe de leurs longues chlamydes, et à la teinture de leurs abondantes chevelures. Elle affirmait qu’on pourrait les utiliser autrement qu’en leur confiant des emplois de surveillants dans les Pouponnières-Officielles, de pensionnaires des Phalanstères-Publics, – de Couturiers ou de Corsetiers pour jeunes hommes. Elle croyait qu’avec une éducation bien comprise, et en leur inoculant à leur naissance quelques-unes des connaissances réservées aux femmes, on pourrait réveiller en eux des instincts élevés que la légende leur prête.

On souriait à ces paradoxes que l’on tolérait dans sa bouche, parce que l’on savait combien grandes étaient ses aptitudes. On n’ignorait pas, en outre, que sa mère avait pu obtenir pour elle, au moment de sa naissance, de la « Dispensatrice-officielle-des-jours-de-vie, » une double injection d’existence et l’on se demandait jusqu’où s’élèverait une carrière si admirablement commencée. Aussi, par estime ou par crainte, celles que choquaient ses idées subversives et ses utopies sociales se taisaient.

Cependant, sa dernière excentricité dépassait réellement les bornes des choses tolérées. Rompant ouvertement avec tous les usages, Élise déclara qu’elle voulait prendre, non pas un favori à la décade ou au lustre, mais ressusciter une vieille coutume depuis des siècles tombée en désuétude et se marier : c’est-à-dire choisir un homme vierge qui lui appartiendrait à elle seule, qui serait son compagnon pour la vie et dont elle se contenterait presque exclusivement pour ses plaisirs.

Ce fut un tollé général : il fut même fortement question, parmi les Congressistes, de destituer Élise et de la reléguer dans la lointaine et déserte province d’Europe.

Mais la Directrice n’était pas de celles que l’on intimide facilement. Le Recueil en mains, elle prouva à ses collègues que rien dans la Déclaration des droits de la Femme – cette immortelle base de la société moderne – ne s’opposait à l’accomplissement de son désir ; que nulle part n’était inscrite la défense de faire sortir d’une de ces maisons spéciales, dans lesquelles on les entretient, ou d’un des ateliers des cités, un des jeunes hommes exclusivement réservés à nos caresses ou à la reproduction de la Race. Bref, elle sut si bien défendre sa cause qu’elle obtint l’autorisation d’agir à sa guise.

Mais elle n’était pas au bout de ses peines. Lorsque, dans les Phalanstères et les ateliers, on connut l’extraordinaire fantaisie de la directrice des Halles-Extérieures, un universel sentiment d’épouvante s’empara des hommes. Nul, parmi ces créatures habituées aux douceurs de la vie élégante et facile, ne se sentait le courage d’accepter la terrible position offerte à l’un deux. L’idée seule de renoncer à la vie en commun, à ses charmes, aux jouissances qu’elle procure, terrifiait ces âmes affaiblies par le vice et la mollesse. Puis une crainte surtout les hantait. Ils ne se figuraient pas qu’il pût être possible à un homme de refuser, à une femme qui les demandait, ses faveurs ; et chacun craignait que le choix d’Élise ne se portât sur lui, car elle avait rappelé qu’il existait jadis une loi donnant à la femme droit de vie et de mort sur son favori qui la trompe, et elle avait déclaré qu’elle entendait faire revivre pour son mari, le cas échéant, cet usage barbare.

Aussi, lorsque, munie de son monocle spécial, elle entrait dans les Phalanstères, et considérait l’état d’âme des jeunes pensionnaires, ou lorsque, du fond de son cabinet, elle braquait sa longue-vue interne sur un atelier de couturier ou de modiste, la Directrice soupirait, car chez tous elle trouvait la même aversion pour le mariage. Et comme elle était bonne, elle remettait sans cesse au lendemain, espérant que, dans l’une ou l’autre des planètes de l’État, elle finirait par découvrir le jeune vierge dont elle voulait faire son compagnon.

Or, un jour que, par hasard, elle observait un petit hameau écarté, sis au fond d’un des cratères de la Lune, elle reçut un choc au cœur. Dans l’atelier de Couture-Officiel du pays, elle venait d’apercevoir un beau jeune homme, presque un enfant de cinquante ans à peine, aux traits délicats, et dont l’aspect candide et pur lui plut immédiatement. Par un phénomène inouï, il ne ressentait pas à l’égard du mariage la même antipathie que les autres garçons de son âge. C’était un cœur naïf et courageux. Sans hésiter, Élise prit le câble, et, une demi-heure après, elle débarquait au seuil de l’atelier.

De suite, elle s’enferma avec le bel adolescent. Que se passa-t-il entre eux, on ne le sut jamais exactement, car Élise n’était pas bavarde, et elle possédait, en sa qualité de Haute-Fonctionnaire, le droit de s’enfermer dans un de ces tubes opaques au travers desquels ne passent pas les rayons. Tout ce que l’on sait, c’est qu’au bout d’une heure, tous deux sortaient de l’atelier la main dans la main, et que, le lendemain, ressuscitant l’antique pompe qui nous vient de nos mères, ils déclaraient, devant le peuple assemblé, s’unir par les liens du mariage.

Puis Élise emmena chez elle son jeune époux, et pendant quelques semaines on n’entendit plus parler d’eux.

Mais un matin, au soleil levant, comme les habitants du district venaient faire leur provision de substances alimentaires, on vit la directrice des Halles-Extérieures, rouge de colère et d’indignation, sortir de chez elle, traînant, blême et tremblant, son jeune époux.

« Voyez, s’écria-t-elle, citoyennes, qui connaissez mon histoire, voyez ce misérable ! Moi, je l’ai surpris recevant près de lui, sur sa couche infâme, une de mes auxiliaires. Sans reconnaissance pour ma bonté envers lui, pour le bien que je lui ai fait, il n’a pas su résister aux passions honteuses de son sexe impudique. Et, cependant, c’était le meilleur et le plus pur des jeunes hommes ! Que cet exemple vous serve de leçon ! Quant à lui, qu’il périsse ! »

Et, froidement, sans pitié pour sa jeunesse et sa grâce touchante, elle le tua.

Il y avait cinquante ans que l’on n’avait vu dans l’État une créature mourir de mort violente.

Tel fut le dernier mariage qu’ait eu à enregistrer l’histoire. C’est depuis cette époque, et pour empêcher que semblable scandale ne se reproduise, que la procréation de l’Espèce par des moyens chimiques a été ordonnée, et qu’un service spécial a été créé.

Aujourd’hui, on peut donner, aux Enfants-Produits, le sexe que l’on désire et, grâce aux progrès de la morale publique, on peut calculer, sans craindre de se tromper, que, dans trois cents ans, il n’existera plus un seul homme dans l’État. Ce jour-là, nous toucherons enfin à la perfection…
 
 
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(Th. Libar, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1039, 16 avril 1896 ; Franz von Stuck, « Le Combat pour la Femme » I & II, huiles sur toile, 1905 & 1927)