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L’autre jour, dans un café, sans montrer mon impatience bien compréhensible, j’attendais la pacification de l’Europe en buvant un verre de bière. Une femme qui portait un gros panier s’approcha de moi : elle voulait me vendre des cacahuètes. Avant d’avoir eu le temps de réfléchir, je fis un geste qui équivalait à un refus, car la nature nous a donné un réflexe qui nous protège contre l’éloquente insistance des vendeurs dont le monde est plein. Mais cette femme avait un visage triste ; et je la rappelai. Il faut vendre, me disais-je, beaucoup de cacahuètes pour pouvoir payer sa patente, sa modiste, son laitier et le reste. À ce propos, un juriste m’a expliqué que si l’on avait le droit de vendre des cacahuètes sans payer de patente, les marchands de cacahuètes pulluleraient comme des harengs.

Mes cacahuètes me firent réfléchir ; car il y a des fruits qui nourrissent l’esprit et le corps. Je remarquai que, dans le monde des cacahuètes comme dans les sociétés humaines, les individus mariés sont beaucoup plus nombreux que les célibataires. À l’ordinaire, les cacahuètes vont deux par deux, comme les vers classiques et comme les bœufs. Avant que nous cassions la coquille, son double renflement nous fait déjà comprendre qu’elle a deux locataires. Et les habitudes bien connues des animaux et des végétaux justifient ma supposition : si deux cacahuètes vivent ensemble dans le même appartement, c’est qu’elles forment un couple.

Jusque-là, tout va bien. Mais voici que le problème se complique. Pourquoi telle coquille plus simple constitue-t-elle un appartement d’une seule pièce habitée par une cacahuète solitaire ? Le célibat est le fait d’un individu conscient qui se révolte contre l’Instinct vital et qui se soucie des intérêts supérieurs de sa race autant que de Colin-Tampon. Les cacahuètes connaîtraient-elles Colin-Tampon ? C’est bien improbable. Alors, que faut-il imaginer ?

Mon étonnement était prématuré. Je n’avais pas poussé mes investigations assez loin. Après avoir cassé une coquille, je débarrassai une cacahuète de la pellicule brune qui l’enveloppait et tout s’expliqua. Cette mince pellicule n’est pas la chemise de la cacahuète : c’est la chemise commune à deux cacahuètes adossées fraternellement l’une contre l’autre. Il y a bien là deux individus distincts, car aucune adhérence ne gêne leurs mouvements. Trop souvent, nous employons le singulier dans les cas où nous devrions parler au pluriel. La pellicule brune est la chemise d’un couple, et non pas celle d’une cacahuète ; et, le plus souvent, deux couples vivent dans la même coquille, de même qu’il arrive à deux ménages de s’installer, par raison d’économie, dans le même appartement.

Dira-t-on que la cacahuète est la coquille avec son contenu et que mon prétendu « couple » ne constitue donc qu’une demi-cacahuète, composée de deux quarts indépendants ? Qu’on le dise ; cela m’est bien égal. Moi, je ne suis pas de ceux qui fendent les cacahuètes en quatre. Je continue à croire que la cacahuète n’est pas faite pour vivre seule ; et je me dis même qu’il doit y avoir des choses émouvantes dans la vie muette des cacahuètes.
 
 

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(Balthasar [Henri Roorda], « Ne nous frappons pas, » in Gazette de Lausanne et Journal suisse, cent vingt-huitième année, n° 180, jeudi 2 juillet 1925)