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Oscar Wilde était-il subventionné par la reine Victoria ?

 

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Un propriétaire d’hôtel chez qui Wilde logeait nous parle des derniers jours du poète

 

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(De notre correspondant particulier)

 

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Sur une plaque de marbre apposée au mur du petit « Hôtel d’Alsace, » rue des Beaux-Arts à Paris, on peut lire : « Oscar Wilde, poète et dramaturge, est mort dans cette maison le 30 novembre 1900. »

Dans cette petite rue mal pavée, aux demeures vieillottes, dans cette foule de rapins aux grands airs et de modèles à la fois gracieux et négligés, il n’est pas difficile d’imaginer un instant ce qu’était la rue des Beaux-Arts à la fin du siècle dernier. À cette époque, les gens qui passaient par cette rue pouvaient rencontrer parfois un homme d’une quarantaine d’années, voûté et grisonnant avant l’âge, dissimulant ses traits hagards et méprisants derrière les revers démesurés d’un pardessus au col de fourrure. Pour le vulgaire, cet homme était Sébastien Melmoth ; pour les rares initiés, cet homme était Oscar Wilde.

Bien des fois, je suis passé devant cette plaque de marbre sans m’arrêter. Un jour, pourtant, je décidai d’entrer dans la maison. Une femme fort aimable me reçut et, avec une courtoisie du bon vieux temps, me conduisit visiter la chambre 8 au 1er étage. Cette chambre est composée de deux pièces contiguës ; c’est là qu’Oscar Wilde est mort. La première pièce était son cabinet de travail, l’autre, dont le mur de la fenêtre forme un demi-cercle parfait, était sa chambre à coucher. Pour les deux pièces, il payait (ou aurait dû payer) 70 francs par mois. Aujourd’hui, le loyer de cet appartement s’élève à 1500 francs…
 
 

Hôte et bienfaiteur d’Oscar Wilde

 
 

Au début, Oscar Wilde habitait au troisième étage, dans la pièce correspondant à celle-ci. Je tiens tout ce qui suit de M. Dupoirier, l’ancien patron de l’hôtel, qui s’est retiré des affaires et demeure maintenant sur la rive droite.

« Je ne savais pas tout d’abord que mon hôte était Oscar Wilde. Il se fit inscrire sous le nom de Sébastien Melmoth et ses bagages portaient les initiales « S. M. » Nous convînmes du prix de 70 francs par mois pour les deux pièces. Ce ne fut qu’un peu plus tard que j’appris qui il était.

Dans les premiers temps, il parlait fort peu, mais par la suite il devint plus ouvert et nous fîmes souvent la conversation. Il demeura toujours d’une extrême réserve avec le valet de chambre. S’il avait besoin d’un service quelconque, il insistait pour que cette besogne fût accomplie par moi et non par mon valet. Il n’était pas toujours commode avec les gens, mais je n’ai jamais perdu de vue qu’il avait éprouvé de grands malheurs et, à cause de cela, je l’excusais. »

Monsieur Dupoirier est le type du Français moyen. Et c’est en termes couverts et avec modestie qu’il me parle des largesses qu’il a faites à Wilde.
 
 

Subventions de la reine Victoria

 
 

« Quels étaient ses moyens d’existence? demandai-je.

– Plusieurs de ses amis avaient pour habitude de lui envoyer des fonds une fois par mois. Il recevait également une petite subvention de la cour d’Angleterre. J’ai appris que c’était la reine elle-même qui lui envoyait l’argent qu’il recevait mensuellement. Par ailleurs, il écrivait des articles qui lui étaient payés.

– Écrivait-il tous les jours ?

– Je ne le pense pas. Il ne semblait pas 
très actif, mais il est difficile de savoir à quoi s’en tenir. On ne peut jamais savoir avec les 
écrivains…

– Quel était son emploi du temps quotidien ?

– J’avais l’habitude de lui apporter son petit déjeuner à 11 h., du café, un petit pain et du beurre. Il ne pouvait supporter le chocolat. Alors, il se levait et écrivait ses lettres, ou lisait un peu. À une heure et demie ou deux heures, je lui apportais son déjeuner qui était remarquablement modeste : une côtelette d’agneau et deux œufs, généralement à la coque. Il mangeait les mêmes choses tous les jours, mais il insistait toujours pour que je les apportasse moi-même.

Il semblait très méfiant. À 5 heures du soir, il traversait la Seine et s’en allait au café de la Régence où il prenait l’apéritif. En hiver, il avait toujours soin de s’envelopper jusqu’aux oreilles dans un immense pardessus. Vêtu de cette façon, il paraissait énorme. Il n’était pourtant pas très gros, mais simplement grand et large, et c’est pourquoi il pesait cent kilos. De la Régence, il se rendait au café de Paris, où il prenait son déjeuner.

– Cela devait lui revenir fort cher.

– Oui, c’est un endroit fort luxueux, mais il était toujours invité. »
 
 

Lord Alfred Douglas

 
 

« Avait-il beaucoup d’amis ?

– Oui, il était en excellents termes avec bon nombre d’écrivains français et anglais. Il fréquentait le salon de Sarah-Bernhardt et il se trouvait très souvent chez Verlaine, Pierre Louÿs et André Gide. Robert Ross et Lord A. Douglas notamment venaient souvent d’Angleterre pour le voir.

– Quelles sont vos impressions sur Lord Douglas ?

– Il était très fier, beaucoup trop fier pour que je puisse tirer quelque chose de lui. Il n’aurait jamais voulu parler à un homme aussi ordinaire que moi. Il se contentait de me donner sa carte. Ross était au contraire un homme bien différent. Il était aimable et serviable. Je crois qu’il était le meilleur ami d’Oscar Wilde.

– Pensez-vous que Wilde était très malheureux ?

– Je ne le pense pas, il semblait parfaitement résigné à son existence et acceptait les événements avec bonne humeur. Mais il buvait énormément. Ici, à l’hôtel, il vidait déjà quatre bouteilles d’eau-de-vie par semaine. Ce n’était d’ailleurs pas de l’eau-de-vie ordinaire. C’était du Courvoisier, très bon et très vieux, qu’il m’envoyait acheter pour lui avenue de l’Opéra. À cette époque, cet alcool coûtait 28 francs la bouteille, mais je doute que vous puissiez maintenant trouver la semblable pour moins de 200 francs. En tous cas, je ne pourrais avoir les moyens d’en acheter pour moi-même. Presque tous les soirs, il allait au café et y restait jusqu’à deux ou trois heures du matin. Ses habitudes étaient d’ailleurs extrêmement régulières.

– Vous souvenez-vous de sa mort ?

– Si je m’en souviens ! À la fin, il était tombé très malade et dut subir une opération. Mais on sentait déjà que c’était la fin. Alors, il me pria de lui tenir compagnie ; il ne voulait personne d’autre près de lui. Mais il était si lourd que je ne pouvais le sortir tout seul de son lit. J’eus donc recours aux services d’une sœur qui vint s’occuper de lui. À la fin, il se convertit au catholicisme et le curé de St-Germain-des-Prés vint le visiter. J’avais pris l’habitude de passer la nuit assis dans un fauteuil à côté de lui, car il ne voulait pas que je le quitte. Il était très patient, malgré les souffrances qu’il endurait. De temps à autre, je lui faisais une piqûre de morphine. Pendant les tout derniers jours, il perdit la vue, et nous lui lûmes des vers à haute voix. Puis, un matin à 9 heures, le 30 novembre 1900, il mourut. Je fis la toilette du mort et entrepris de préparer les obsèques.

À St-Germain-des-Prés, il eut un enterrement de 6ème classe, – la dernière, – il y avait trente-cinq personnes. Lord Alfred Douglas était présent. Sur son cercueil, il y avait deux couronnes, l’une de Stuart Merrill, l’autre du patron et du personnel de l’Hôtel d’Alsace. Vous voyez que j’avais assez d’affection pour lui. »
 
 

Une relique

 
 

« Il vous devait une assez forte somme, n’est-ce pas ?

– Je n’aime guère à parler de ces choses. Il me devait 2600 francs. Mais je savais qu’il était très pauvre. II était resté alité pendant six mois, je ne pouvais tout de même pas le jeter à la rue.

– Ne vous a-t-il rien laissé de vendable ?

– Non, cependant ses amis, d’un commun 
accord, m’envoyèrent une certaine somme d’argent. L’un d’eux me donna 1000 francs, et d’autres des sommes plus réduites. Mais s’ils ne l’avaient pas fait, je n’aurais pas regretté de l’avoir aidé beaucoup plus qu’il aurait été raisonnable de le faire. II était devenu si solitaire à la fin. »

M. Dupoirier vient d’ouvrir un petit paquet et me le tend. Ce sont les fausses dents d’Oscar Wilde ; elles sont en or.

« C’est tout ce que j’ai du poète, fait-il. Ma
 fille, qui s’intéresse beaucoup à la littérature et aux autres questions de cet ordre, me dit que l’on donne des cours sur lui à la Sorbonne. Je 
n’aurais jamais cru qu’il atteindrait à une pareille notoriété quand il était chez moi. Vous voyez, voilà sa bouche. »

Ce M. Dupoirier, ce simple tenancier d’hôtel plutôt pauvre, a été le bienfaiteur du poète pendant les pires jours de son existence. Le monde ne sait à peu près rien de lui. Il arrivera peut-être qu’un jour un admirateur d’Oscar Wilde viendra à lui et lui exprimera toute la gratitude du monde littéraire.
 

Immanuel de RUDBECK

 
 

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(in L’Impartial, journal quotidien et feuille d’annonces paraissant à La Chaux-de-Fonds tous les jours, excepté le dimanche, cinquante-troisième année, n° 16056, mardi 23 mai 1933)

 
 
 
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