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EN 1992, on comptait sept machines pareilles, entre les Arts et Fantaisies et le cloître Saint-Maclou. Des machines à partir, prétendait-on dans le quartier. À partir en avant ou en arrière, à récupérer le passé ou à s’offrir un coup de futur. Les commentaires se bornaient à ces notions imprécises. Dans leurs cabines vitrées, les machines ressemblaient à des appareils téléphoniques, avec une fente pour introduire le jeton et une petite coupe métallique pour le recueillir si votre correspondant ne répondait pas. Sur une plaque, on lisait : « Introduisez une pièce dans la fente. » — Mais quelle pièce ? Sur ce point, personne ne savait à quoi s’en tenir entre les Arts et Fantaisies et le cloître Saint-Maclou, près duquel des demoiselles charitables effacent les tendresses sans emploi. Des milliers et des milliers de pièces, on en avait glissé dans la fente adéquate et subséquente à la chose avec le même résultat négatif : elles retombaient inexorablement dans le bidule récupérateur — et rien ne se produisait. Seuls des invétérés, quelques touristes et les cloches du Plateau Beaube tentaient encore leur chance.

Michel entra dans la troisième cabine. C’est marrant, pensa-t-il. Tout est marrant à onze ans. Il tira de sa poche le contenu d’une vieille boîte fauchée la veille à sa mère : des punaises, un rouleau de scotch inutilisable, plusieurs bigoudis, un sou de bronze qui montrait le profil barbichu de Napoléon III. Encore un marrant, celui-là, avec son bouc et ses mèches sur les tempes. Je vais téléphoner à Joëlle, se dit-il. Peut-être que jeudi prochain…

Il poussa le sou de bronze dans la machine, parfaitement certain de jouer un jeu stupide, comme ça, pour le plaisir. D’ailleurs, Joëlle, ses parents la tenaient plutôt serrée, oui.

Pour la première fois depuis la création des sept machines, la pièce resta prisonnière du mystérieux alambic. À travers les vitres, tout près, Michel vit une jeune femme qui portait une curieuse robe lilas, élargie dans le bas, telle une corolle renversée ; elle donnait le bras à un monsieur en redingote, coiffé d’un gibus. Une petite fille, qui les suivait, vêtue en écossaise, se mit à courir, mais, alors qu’elle passait devant la cabine, elle s’arrêta net. Quelque chose se cassa dans ce que Michel avait appris du monde extérieur ; une étrange école buissonnière le liait à cet instant distillé par l’alambic. Il reconnut Joëlle, qui lui souriait le nez écrasé contre les parois de verre — et Noël commença.
 
 

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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 9, décembre 1965)