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Plusieurs livres du romancier anglais H.-G. Wells présentent une certaine analogie, au moins apparente, avec notre Rosny aîné, qui a brossé de si impressionnants tableaux de la préhistoire humaine. Tous deux, l’écrivain anglo-saxon comme le maître français, se sont efforcés, en partant de données scientifiques, d’anticiper sur la marche du temps ou au contraire d’en remonter le cours ; ils ont essayé de restituer, à force d’imagination, l’aspect et les gestes des hommes d’il y a dix mille ans et d’induire ce que seront la Terre et ses habitants au crépuscule des siècles.

Ces incursions dans le domaine du merveilleux ont beaucoup contribué à lancer jadis le romancier londonien. La Machine à explorer le temps, l’Île du docteur Moreau, la Guerre des Mondes furent la première manière du jeune Wells, manière peut-être à dessein sensationnelle. Leur renommée, il y a quelque quinze ans, n’a pas laissé que de passer la Manche. Du côté de M. J.-H. Rosny aîné, la Guerre du Feu, les Xipéhuz et cette remarquable Mort de la Terre, qui vient de paraître chez Plon, marquent les épisodes successifs d’une épopée très noble, tout entière située hors l’histoire.

En réalité, pour qui connaît l’œuvre des deux écrivains, une telle inégalité les sépare qu’il ne nous serait sans doute jamais venu à l’idée de les mettre en parallèle, si M. Rosny aîné, dans la préface de la Mort de la Terre, n’avait tenu à se défendre d’être le précurseur ou l’émule de Wells et à notre faire toucher du doigt les points où tous deux divergent dans leurs conceptions. En se disculpant d’une semblable parenté, l’auteur de la Guerre du Feu a d’ailleurs fait preuve de modestie, car, soit dit sans offenser Wells, ce dernier est loin d’occuper dans les lettres anglo-saxonnes le rang enviable qui revient à Rosny parmi les romanciers de notre langue.

Le merveilleux de M. Wells manque, en quelque sorte, de sincérité. Derrière ces mythes, on sent percer le dépit, la haine du système social anglais, si particulariste, si profondément empreint de l’esprit de caste. L’auteur d’Anticipations voudrait faire table rase d’un inextricable enchevêtrement de traditions surannées et reconstruire une société neuve d’après des principes d’équité et de très large humanité. Il développe ses généreuses théories avec une verve pleine d’agrément, un naturel et une désinvolture que ne rebutent aucune digression, aucun commentaire.

Il faudrait n’avoir jamais lu une ligne de J.-H. Rosny aîné pour ne pas mesurer l’abîme qui le sépare de Wells. L’auteur de Marthe Baraquin et de la Vague rouge a montré que nul n’était plus pénétré que lui de l’iniquité de l’actuelle machine sociale ; mais il sait aussi se dégager de cette hantise, et, lorsqu’il nous transporte aux côtés de l’homme de l’âge de la pierre, lorsqu’il nous fait assister à la tragique agonie de la trace humaine sur une planète d’où la dernière goutte d’eau a disparu, c’est sans arrière-pensée de satire ; il cherche simplement à composer de belles peintures aussi vraies, ou du moins aussi vraisemblables que possible.

La Guerre du Feu nous offre des tableaux saisissants des luttes des premiers hommes avec les grands fauves au fond d’obscures et inextricables forêts. À la fin, nous aimons voir Naoh, le héros dont la force et la ruse ont triomphé de tous les obstacles, recevoir des mains du chef la plus désirée des récompenses, la vierge Gammla, la belle proie à la peau blanche, à l’éclatante chevelure.
 
 
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Mais c’est surtout dans la Mort de la Terre, le plus tragique de ses romans, le plus condensé, le mieux construit sous le rapport des probabilités scientifiques, que J.-H. Rosny aîné a donné la mesure de son pouvoir de créer des mondes inconnus et des êtres inédits. La scène se passe après des centaines de millénaires. La Terre, envahie par le règne minéral, n’a plus une goutte de cette eau qui donne la vie aux plantes et aux animaux.

L’idée neuve et séduisante du maître-écrivain a été d’appliquer à la transmission de la vie le principe : le milieu crée l’organe. L’homme est condamné ; d’autres êtres viendront après lui, mieux adaptés aux nécessités nouvelles de la planète. C’est pourquoi l’auteur de la Mort de la Terre a imaginé ces êtres étranges qu’il nomme ferromagnétaux. Leur substance est entièrement composée des fer, sous une de ses multiples formes, fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer pulvérulent… La structure de ces êtres, tout en étant plastique, ne comporte aucun liquide. Le jeu de ce qui remplace les organes est assuré par la modification constante de l’état magnétique, qui est d’une extrême complexité. Ces êtres sont encore à la période première de leur évolution. Leur conscience est élémentaire, leurs mouvements lents et limités. Ils se multiplient sous l’influence de plusieurs de leurs congénères, grâce à des phénomènes d’induction. Ils sont dangereux pour les derniers hommes, dont ils aspirent l’hémoglobine du sang.

Toutes ces conceptions originales sont encadrées dans une action romanesque d’une grande et noble simplicité. Targ, celui qui sera le dernier homme, a conservé, au milieu de l’apathie résignée de ses compagnons, un reste de l’émotivité et de l’énergie qui fit naguère les héros. Pour l’amour de la belle Hérè, il fouille les entrailles du sol et découvre une source qui prolongera de quelques années l’agonie de la race. Malgré l’effort tutélaire du vaillant, rien ne prévaut contre les forces ennemies ; une secousse sismique engloutit l’eau et tue Hérè et ses enfants. Targ, seul sur la planète vide d’humains, se livre aux ferromagnétaux, et quelques parcelles de la vie ancienne entrent dans la vie nouvelle.

On voit qu’il n’y a rien de commun entre les Éloïs et les Morlocks de Wells et les ferromagnétaux de J.-H. Rosny aîné. Le premier bâtit en utopie pour mieux stigmatiser les injustices présentes ; le second, plein d’un sentiment très vif de la nature, construit ses hypothèses sur des données scientifiques et cherche la vérité la plus probable. Il aboutit à des conceptions puissantes, pleines de grandeur et de poésie.
 
 

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(Georges Linne, « La Semaine littéraire & artistique, » in Le Siècle, soixante-dix-septième année, n° 27836, lundi 8 avril 1912 ; les photographies de Wells et de Rosny illustrent l’article)