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LE SECRET DE LA PIERRE PHILOSOPHALE

 

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Dans un vieux seau

plein de ferraille,

UN HOMME A-T-IL FAIT

DE L’OR ?

 
 

Le secret lui a été donné par un alchimiste qu’il avait pris pour un farceur

 
 

par André

ARNYVELDE

 
 

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Cela commence comme un conte des Mille et une Nuits, et si l’aventure, au lieu de se dérouler de nos jours, dans la capitale des Flandres, se passait dans la Bagdad du recueil légendaire, elle y serait sans doute parfaitement à sa place. « Il était une fois » un banquier fort considérable de Bruxelles qui, par la suite, devint directeur de banque, puis, vers la soixantaine, se fixa dans l’état de rentier. Il occupa alors me part de ses loisirs à muser chez les marchands de choses anciennes, et fut ainsi client d’une vieille antiquaire. Un après-midi, il trouva celle-ci en grand ennui. Elle avait des soucis d’argent, et notre rentier lui prêta la petite somme dont elle avait besoin. Elle s’acquitta fidèlement et, de nouveau, l’ancien banquier, à plusieurs reprises, eut l’occasion d’obliger la boutiquière. Un jour, celle-ci, pour remercier son amical prêteur, lui apporta un vieux seau rempli de métaux hétéroclites, et lui confia que c’était l’attirail dont se servait feu son mari, lequel, confessa-t-elle du même coup, s’occupait d’alchimie. Elle ajouta qu’il s’en occupait avec assez de succès pour que se fût trouvé un commanditaire qui était en train de lui installer une usine à Marseille, aux fins de fabriquer l’or très mystérieux, lorsque avait éclaté la guerre. Celle-ci interrompit les travaux, et l’alchimiste en devait mourir de douleur. Mais avant de trépasser, il légua oralement à sa femme le secret de la pierre philosophale. Lui-même tenait ce secret oral d’un oncle curé, qui avait voué sa vie à l’alchimie. C’est ce secret que la veuve reconnaissante révéla à M. Hauwaerts.
 
 

L’EXPÉRIENCE FAITE AU HASARD

 
 

Celui-ci se prit d’abord à sourire, et continua de vivre ses heures paisibles de rentier bruxellois comme si de rien n’était. Cependant, un jour de flânerie, il voulut tenter une expérience, et versa dans le vieux seau l’acide qui était l’un des éléments de la transmutation. Puis il n’y songea plus, lorsqu’un beau matin, l’acide ayant rongé la rouille du vase, l’expérimentateur trouva son tapis et son plancher brûlés. Il pensa renoncer à hanter plus avant la pierre philosophale, mais prit un de ses amis à témoin des dégâts. Celui-ci proposa de refaire l’expérience, dans une propriété campagnarde qu’il avait, où le sol n’aurait point à craindre l’acide.

« Le temps imparti à la transformation écoulé, me raconte M. Hauwaerts, je donnai le produit obtenu à un chimiste auquel je ne fis aucune révélation, quant à la manière dont s’était effectuée l’expérience. Peu après, le savant me remit un bulletin d’analyse témoignant qu’il avait trouvé dans ce produit quelques milligrammes d’or, un peu d’argent et un peu de platine. »

Considérant, avec sagesse, qu’il n’y avait point de garanties suffisantes pour croire à la transmutation, étant donné que les métaux recueillis pouvaient fort bien se trouver dans les métaux traités, M. Hauwaerts acheta un matériel tout neuf, et se mit à piocher l’histoire de l’alchimie.

« La question, me dit-il, préoccupa les Chaldéens, les Babyloniens et les Assyriens. Les philosophes grecs Thalès de Milet, Anaximène et Zénon l’approchèrent. Aristote synthétisa leurs théories, et celles-ci devaient influencer par la suite Albert le Grand et son disciple Saint Thomas d’Aquin. Les ouvrages traitant de cette matière sont innombrables, mais c’est la bibliothèque du Vatican qui est la plus riche en documents. Il s’y trouve entre autres une relation de l’immense fortune que possédait Jean XXII, pape d’Avignon au XIVe siècle, qui aurait connu le secret de la transmutation et en aurait retiré des sommes incalculables. Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que la transmutation a permis à différentes reprises l’édification de fortunes dont l’origine est restée mystérieuse, mais a pu intervenir efficacement pour renflouer des finances obérées, ainsi qu’elles l’étaient en France sous Charles VII, quand Jacques Cœur put, de ses deniers, combler les vides. Or Jacques Cœur vivait à Paris au même moment que Nicolas Flamel… Coïncidence troublante ! Et Samuel Bernard ? D’où avait-il bien pu tirer les nombreux millions qu’il prêtait si complaisamment à Louis XIV, et plus tard à Louis XV ? Son peintre de père lui avait laissé une modeste aisance, dit-on, mais de là à l’accumulation rapide du tas de millions du fils ?… »

Ainsi parlait M. Hauwaerts, qui est un homme de taille moyenne, à la petite moustache grise en brosse, aux yeux pétillants de ferveur, tandis que nous roulions à travers Bruxelles, dans sa vieille voiture, en direction d’un jardin de la banlieue où, sous un hangar de bois, gîtent les cuves mystérieuses dans lesquelles il réalise à son tour la millénaire magie.
 
 

DE L’ANTIQUITÉ À 1938

 
 

« Anaximène, Thalès, Zénon, puis Aristote, continua-t-il avec une certaine solennité, basaient leur enseignement sur l’emploi des trois éléments, l’eau, l’air, le feu. Saint Thomas d’Aquin déclare avoir utilisé la foudre. J’ai tiré parti de cet enseignement pour réaliser le phénomène que je provoque. Mais j’ai remplacé la foudre – le feu – par l’électricité. »

J’écoutai alors le récit des immenses et âpres recherches de M. Hauwaerts, dans ce dernier domaine. À les résumer, il parvint à faire fabriquer des lampes, dont le « bombardement » est le facteur principe de la transmutation.

C’est dans ce bombardement que se tient le secret.

« Car tout le reste est fort simple. D’une simplicité enfantine ! » m’atteste avec éclat l’alchimiste, devant ses cuves.

Il soumet de la « mitraille » – entendez des copeaux, des déchets d’acier, de ceux, qu’en trouve à la tonne aux portes des usines – au bombardement de ses lampes. Quelques minutes suffisent. Ensuite, la mitraille est jetée à des cuves de bois, où elle baigne dans de l’acide chlorhydrique. Au bout d’un certain temps, cet acide, qui charrie l’acier qu’il a rongé, s’écoule dans des cuves contenant de la sciure de bois. Quand la sciure est saturée, l’on fait écouler dans les cuves inférieures le trop plein de l’acide, qui, pompé, remonte aux cuves du haut.

Au terme de ces manœuvres, – terme qui est très exactement de 864 heures, – la sciure est mise à sécher. Puis elle est brûlée. Et de ses cendres, on retire l’or, l’argent et le platine.

Voilà.
 
 

« J’AI FAIT DE L’OR »

 
 

« La dernière analyse, effectuée par une maison de métaux de Paris, me dit M. Hauwaerts, a donné 48 grammes d’or fin aux 100 kilos de résidus d’une matière qui coûte dans le commerce 45 francs les 100 kilos. Or, au cours du jour 48 grammes d’or fin doivent valoir environ 1600 francs. L’acide chlorhydrique coûte à peu près 30 centimes le litre. Quant à la sciure de bois… »

Je parle à M. Hauwaerts des grands et magnifiques travaux de Frédéric Joliot-Curie, et de lord Rutherford qui, eux aussi, ont fait de la transmutation. Mais toute de recherche pure, et portant sur des quantités de matière infinitésimales…

M. Hauwaerts n’ignore rien de ces travaux, ni de la radioactivité. Mais il confesse :

« Je ne suis pas un savant. Je me place seulement devant le fait. J’obtiens de l’or, par mes lampes, mon acide et ma sciure. Il m’a été très difficile d’être pris au sérieux par les savants. Cependant, je suis prêt, absolument prêt à faire devant eux mes expériences. Ils les accompliront, s’ils le veulent, eux-mêmes. Ils fourniront la « mitraille, » ils la soumettront au traitement que j’emploie. Ils analyseront les résidus. Je suis prêt à me livrer à leur contrôle total. Qu’ils m’enferment, qu’ils surveillent mes aliments, tous mes gestes. Il n’y a qu’un seul point où je doive agir personnellement, mais, s’ils le veulent, en leur présence : c’est le « bombardement » de la mitraille qu’ils auront apportée… »

M. Hauwaerts me parla ensuite des milliards que son secret pourrait apporter à la France. Mais je crus pouvoir dire à M. Hauwaerts que la France tiendrait beaucoup à ce que les savants confirmassent d’abord sa transmutation avant d’accueillir la prodigieuse proposition.

« Je suis à la disposition des savants, » me répondit doucement l’alchimiste.
 
 

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(in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, seizième année, n° 5467, vendredi 8 juillet 1938)

 
 
 
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