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« Oui, moi qui vous parle, Jacques Meneau, j’ai causé la mort d’une femme, volontairement, avec préméditation, et – chose plus étonnante – je suis à peu près sûr que ce meurtre ne me rend pas indigne de votre estime, de votre amitié. »

Je regardai l’homme qui me faisait cette confidence inattendue, un ouvrier mécanicien que je connaissais depuis longtemps et pour lequel j’avais, en effet, une sympathie sincère, car je savais sa vie laborieuse et rangée, exempte de tout reproche.

Et voilà spontanément qu’il s’accusait d’un crime ! Je voulus croire d’abord qu’il plaisantait et je haussai les épaules.

« Vous ? allons donc ! »

Et j’ajoutai, un peu naïvement : « Vous ne seriez pas ici ! » comme si l’idée que je conçois de la justice et de son appareil était inconciliable avec l’impunité.

Mais Jacques secoua la tête et reprit :

« Je suis ici, pourtant, la conscience tranquille et tout disposé, dans les mêmes circonstances, à refaire ce que j’ai fait. J’aurais dû vous raconter cette histoire plus tôt, afin de vous édifier sur mon compte ; mais, encore une fois, je ne pense pas qu’elle modifiera vos sentiments à mon égard.

En 1871, j’avais douze ans. J’étais le fils unique d’un père ouvrier ébéniste et d’une mère giletière, qui habitaient Ménilmontant. Garde national pendant le siège, le père passa à la Commune avec son bataillon, beaucoup moins, j’en suis persuadé, par esprit de parti que pour continuer à toucher la solde sans laquelle nous serions morts de faim tous les trois.

Mon père, en effet, tel que je me le rappelle, n’avait rien d’un insurgé. C’était, au contraire, un homme inoffensif et gai, que j’entends encore chanter à tue-tête, en revenant des remparts :
 

V’là le sire de Fisch-ton-Kan

Qui s’en va-t-en guerre !…

 

Est-ce curieux, la persistance de certains souvenirs insignifiants !

En ce moment, tenez, il me semble sentir l’odeur de sa vareuse mouillée, comme lorsque j’appuyais la tête dessus en me câlinant…

Il parlait politique ni plus ni moins que tout le monde à cette époque, mais sans exaltation, comme d’un problème qui serait résolu quand son métier lui rendrait les ressources qu’il demandait à la Commune. Bref, c’était simplement un Trente sous, deux mots qui jugent impartialement beaucoup d’hommes de ce temps-là, non sur leurs convictions incertaines, mais sur leurs besoins réels.

Je vis mon père, pour la dernière fois, le mercredi de la semaine où l’armée de Versailles entra dans Paris.

Notre voisin Louis, un serrurier déjà grisonnant, le héla d’en bas, en frappant de sa crosse de fusil le pavé de la cour. Mon père descendit aussitôt, après nous avoir embrassés. Oh ! ce ne fut pas une séparation émouvante… Nous étions tellement convaincus qu’il allait revenir…

Il ne revint pas, ni ce jour-là ni les jours suivants. Nous l’attendîmes, sans nous coucher, plusieurs nuits de suite, l’oreille au guet. Combien de fois, lorsqu’un locataire rentrait, me suis-je penché sur la cage de l’escalier en demandant : « Est-ce toi, père ? » tandis que derrière moi, dans l’ombre, ma mère retenait son souffle !…

Ah ! ce sont des heures qu’on n’oublie pas !…

Au bout de trois semaines seulement, la vérité nous fut révélée par un mot que le serrurier fit parvenir à sa femme, avant son arrestation chez les amis qui le cachaient. Moins heureux que lui, mon père, tombé aux mains des soldats dans l’excitation de la bataille, avait été poussé contre un mur et fusillé séance tenante. Louis s’était vu, d’ailleurs, à deux doigts du même sort. Il devait au hasard la vie sauve, sinon la liberté, car, découvert dans sa retraite un mois plus tard, lorsque la répression sèche avait succédé à la répression sanglante, il fut jugé par un conseil de guerre qui le condamna à la déportation simple.

J’entrai en apprentissage et ma mère se remit au travail. Je la perdis trois ans après, au moment où je commençais à gagner ma vie, comme si la pauvre femme, épuisée, avait attendu pour me laisser orphelin que je n’eusse plus besoin d’elle.

Du temps s’écoula. À l’amnistie de 1880, les condamnés politiques revinrent en France. J’appris un jour le retour du père Louis. J’avais eu quelquefois de ses nouvelles par sa femme, réduite à faire des ménages… J’allai le voir. C’était presque un vieillard, physiquement, mais d’une verdeur d’intelligence et de langage qui avait résisté à toutes les vicissitudes. Il me parla du passé avec des yeux étincelants, comme des lames dont la pointe acérée perçait le fourreau.

Naturellement, je l’interrogeai sur mon père.

« Ton père ? me dit-il, on l’a fusillé à dix pas de moi. Nous nous étions réfugiés ensemble chez un camarade non compromis, et dans un endroit où personne ne serait venu nous chercher si une ignoble concierge ne nous avait pas vendus. Ton père, malheureusement, n’avait pas eu, comme moi, le temps et la facilité de changer de vêtements ; ce fut sa perte. Ah ! si jamais je me retrouvais en présence de cette bourrique !… Mais elle doit avoir disparu, être morte… ce qu’elle avait de mieux à faire…

– Qui sait ? Vous vous souvenez de son adresse ?

– Parbleu ! Le camarade qui nous recueillit demeurait rue des Chardonnerets, 77. Qu’est-il devenu, lui aussi ? Je l’ignore. »

L’indication était suffisante;  je me promis de la vérifier. Je fus secondé dans mes premières investigations par un jeune camarade d’atelier, à même de me renseigner exactement. Il me fit éprouver bientôt, je puis le dire, une des plus grandes joies de ma vie en m’informant du résultat de sa battue : la bête était toujours au gîte.

« Tu en es sûr ?

– D’autant plus sûr qu’il n’y a pas eu d’autre concierge qu’elle au 77, depuis vingt ans. »

Et, surpris de l’importance que j’attachais à cette communication, il ajouta :

« Ah çà ! est-ce que tu aurais eu affaire, toi aussi, avec l’Araignée ?

– L’Araignée ?

– Oui, c’est le nom qu’on donne à ta connaissance. Ah ! je ne te félicite pas de sa réputation ! On a souvent renversé des tyrans moins odieux qu’elle, qui règne sur la rue des Chardonnerets, comme la terreur sur un peuple asservi. Toutes les infamies, elle les a commises. Elle a poussé au suicide des vieillards et des jeunes gens, introduit le soupçon dans des ménages unis, armé le bras du mari contre l’épouse innocente, joué un rôle ténébreux dans des tragédies domestiques aussi soudaines qu’inexplicables.

– Continue, tu m’intéresses.

– C’est en 71, année d’abondance pour les chacals et les hyènes, qu’elle se surpassa. Accusatrice publique, pourvoyeuse des pelotons d’exécution, elle a laissé dans la mémoire de quelques vieux habitants du quartier, le souvenir d’un fléau différent de la peste et du choléra, en ce sens uniquement qu’il choisissait ses victimes. Tous ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire, qu’ils eussent ou non participé à l’insurrection, elle les dénonça. Elle savait les cachettes d’hommes, d’uniformes et d’armes, et les désignait aux soldats. Vingt fois les fusils partirent, on peut dire, à son commandement. Et le massacre n’assouvit pas cette harpie. L’ordre rétabli, elle répara des omissions, compléta son œuvre, fit encore déporter une dizaine de personnes qu’elle avait oubliées ou auxquelles son animosité avait accordé un sursis.

– C’est bien cela, murmurai-je.

– Tu vois que tu la connais ! s’écria mon ami.

– Non, répondis-je, mais j’ai déjà entendu parler d’elle. Après ?

– Après ? Eh bien ! mais… elle fut récompensée de son zèle et son pouvoir s’affermit. Elle passa pour avoir préservé la maison de l’incendie, du pillage, de la destruction, et ses maîtres lui en gardèrent une reconnaissance profonde, à laquelle ils associèrent les propriétaires des immeubles voisins. Peu s’en fallut, ma parole ! qu’on ne sollicitât de la Société d’encouragement au Bien une distinction pour la sentinelle vigilante et désintéressée ! Mais elle ne réclamait que l’honneur de rester concierge et de mourir au poste qu’elle avait défendu. Quant aux parents, aux amis de ses victimes, les uns se turent, les autres s’éloignèrent ; la population, peu à peu, se renouvela ; bref, l’exécrable femelle, toute proportion gardée, n’eut rien à envier aux princes dont la mission dans leur domaine est de rassurer les bons et de faire trembler les méchants. On la flatte, on la consulte ; sa loge est un bureau de renseignements où l’offre et la demande se rencontrent. Vieille à présent et presque impotente, elle est là comme l’araignée au centre de sa toile. Tous les secrets y tombent et elle s’en nourrit. L’araignée ! Ah ! qu’elle est bien nommée – tout bas… Ne semble-t-elle pas suspendue au bout de son cordon, ainsi que l’autre au bout de son fil ? Si jamais comparaison fut exacte, c’est bien celle-là. Tu es prévenu.

– Raison de plus pour affronter le monstre, dis-je. La perspective même d’être son locataire me sourirait assez…

– Tu plaisantes !…

– Pas le moins du monde. Accompagne-moi et tu verras… »

L’invitation promettant une partie de plaisir, mon camarade l’accepta.

Le dimanche suivant, j’allai donc avec lui rue des Chardonnerets. Le numéro 77, but de notre promenade, m’apparut comme l’enseigne même du lieu : les deux potences !

« C’est vrai, fit mon guide, mais voici une autre enseigne non moins expressive… »

Et il me montra, soulignant l’avertissement : Adressez-vous au concierge, une main noire, menaçante, sinistre, et dont l’index tendu avait encore l’air de coller au mur des factieux.

La maison, à quatre étages, était au fond d’une cour sombre et gluante où, dans le moment, des musiciens ambulants écoulaient leur répertoire. Au rez-de-chaussée, derrière des rideaux à demi relevés par des embrasses, quelque chose bougeait, se balançait, vers quoi était dirigé le doigt attaché de la main parlante…

« Est-ce là ? demandai-je à mon conducteur.

– Oui, répondit-il. Ne sais-tu pas que les araignées ont un penchant pour la musique ? Vois la nôtre s’agiter dans son encoignure… Elle est embusquée là du matin au soir, attirant les commérages, les indiscrétions dont elle vit. Tiens, elle nous a aperçus et nous l’intriguons. Ne l’effrayons pas ; nous serions éconduits sur-le-champ. »

Dans son réduit qui avait, comme une malle, deux compartiments, l’un meublé d’un lit, d’une table, d’une commode, d’un fauteuil et d’un petit fourneau ; l’autre, où s’entassaient des ustensiles de cuisine, des paquets de vêtements et de linge, tout ce qui ne trouvait point de place au-dessous, enfin ; dans ce réduit obscur, sordide et nauséabond, l’Araignée se tenait immobile auprès de la croisée. Énorme, velue, silencieuse, répugnante, elle avançait une tête armée d’antennes par des lunettes dont les reflets faisaient croire à l’existence de ces huit yeux qu’ont les araignées. Comme celles-ci, en outre, l’immonde créature paraissait dépourvue de poitrine ; sa gorge pendante et son ventre remonté ne formaient qu’une masse répandue dans le fauteuil ainsi que dans un baquet.

Elle nous dévisagea obliquement.

« Que voulez-vous ?

– Visiter la chambre à louer, » répondis-je.

Sans faire un mouvement, elle me demanda :

« C’est pour vous seul ?

– Oui.

– Alors, la première condition à remplir est la suivante : interdiction de recevoir aucune femme chez vous. La maison est convenable. Il n’y demeure que des gens mariés. Nous consentons à faire une exception pour les locataires du quatrième, mais leur moralité doit présenter des garanties suffisantes. Si vous avez besoin, puisque vous êtes garçon, d’une femme de ménage, je vous en procurerai une. Rentrez-vous tard le soir ? Je vous préviens que je n’ouvre plus la porte passé dix heures. Enfin, reste la question de solvabilité. Elle est facile à trancher. Il n’y a pas d’exemple, depuis vingt ans que je suis ici, qu’un locataire ait dû deux termes. Vous en paierez donc un d’avance. »

Elle m’interrogea ensuite sur ma famille (j’en inventai une), sur mon métier, mes fréquentations, mes habitudes, les raisons que j’avais de changer de domicile, etc.

Je souscrivis à toutes les exigences et me déclarai disposé, lorsque j’eus visité la chambre, à la louer. Elle me fit revenir trois fois, me sonda encore à fond et daigna, finalement, m’agréer. J’emménageai le 3 avril.

Trois semaines me furent ensuite nécessaires pour gagner la confiance de l’Araignée, l’apprivoiser. J’y réussis en feignant de m’intéresser beaucoup à sa santé. J’avais découvert son côté vulnérable : une peur affreuse de la mort.

« Mais vous vous portez comme un charme, lui dis-je.

– Non, fit-elle, laissant imprudemment échapper son secret. La vérité, c’est que je vis de précautions et que je suis à la merci d’un accident. La maladie de cœur dont je souffre ne s’aggrave pas, grâce à un régime sévère et au soin que l’on prend de m’éviter toutes les fatigues, toutes les émotions. Les locataires me gâtent. Il y a déjà longtemps que je ne monte plus leurs lettres ; ils les prennent en passant ; bref, ils sont pleins de prévenances pour moi, sachant bien, d’ailleurs, qu’il vaut mieux m’avoir pour alliée que pour ennemie. Vous êtes trop jeune et trop nouveau dans la maison pour comprendre. »

Il m’eût été impossible de me contenir davantage. Nous étions seuls ; je démasquai mes batteries.

« Vous vous trompez. Peut-être avez-vous la mémoire des faits, mais vous n’avez pas au même degré celle des physionomies. Regardez-moi. Je ne vous rappelle rien ? Cherchez. On prétend pourtant que je suis le portrait frappant de mon père. Il est vrai que vous l’avez fort peu vu, mais dans des circonstances telles que leur évocation va être pour vous révélatrice. Un jour de la fin de mai 1871, un homme aux abois s’est réfugié dans cette maison. Vous étiez déjà là… ce qui me dispenserait d’ajouter que l’homme fut livré aux soldats et fusillé dans cette cour, sous vos yeux. Eh bien ! je suis le fils de ce malheureux et je vous jure qu’il n’a pas dépendu de moi de vous présenter plus tôt l’orphelin que vous avez fait… »

J’étais en face de la misérable et je jouissais de l’épouvante qui décomposait sa figure. Elle crut évidemment que sa dernière heure avait sonné et passa par les affres que mon père avait connues avant de mourir.

Elle essaya de se lever et resta clouée au fauteuil ; elle voulut appeler au secours et les sons s’amassèrent dans sa gorge, comme des glaires qu’elle n’avait plus la force d’expectorer. Je m’étais bien gardé de faire un geste et, cependant, ses mains se portèrent à son cou, dans l’intention manifeste d’y prévenir les miennes.

Je ne l’avais pas tuée sur le coup, mais ses jours étaient comptés, que dis-je ! nous les comptions ensemble, elle et moi, les yeux dans les yeux.

Quand je m’en allai et que je traversai la cour, elle put s’imaginer, trompée par la ressemblance, que je venais de me relever et que je m’éloignais avec des balles dans le corps et dans la tête.

Je m’attendais à tout de sa part, notamment à ce qu’elle changeât ma démonstration pacifique en tentative d’assassinat, pour se débarrasser de moi. Elle n’en fit rien, peut-être, à son tour, sous l’empire de la terreur qu’elle avait répandue. Mais à partir de la fin d’avril, elle déclina rapidement, sans toutefois quitter son fauteuil, d’où elle surveillait les allées et venues des locataires, – les miennes surtout.

Je n’entrais plus dans sa loge, mais j’avais renouvelé et transposé dans le drame les persécutions qu’inflige à M. Pipelet, si débonnaire pourtant, lui, le facétieux Cabrion des Mystères de Paris. Je fus cruel avec volupté.

La porte de la loge, toujours fermée, possédait un carreau mobile que les locataires poussaient pour prendre, en passant, leur courrier. Je faisais comme eux ; j’allongeais le bras dans l’ouverture en criant : « Rien pour moi ? » d’une voix qui assénait la question, comme un coup, sur la mégère assoupie.

Ou bien je lui demandais brusquement : « C’est toujours le sang qui vous étouffe ? »

Ou encore, engageant la tête dans le guichet, je rassasiais mes yeux de son anxiété.

Mais n’avais-je pas plutôt pitié d’elle, puisque, pour abréger son agonie, je lui donnais chaque jour, matin et soir, le coup de grâce – dans l’oreille ?

Pour y survivre, il fallait vraiment qu’elle eût l’âme chevillée dans le corps.

La dernière semaine de mai arriva. Mais l’Araignée ne se traîna pas jusqu’au bout ; elle mourut le jeudi dans la matinée, et son cœur s’arrêta à l’heure même où celui de mon père avait cessé de battre, dix ans auparavant, jour pour jour.

C’est du moins ce que Louis, le vieux serrurier, me certifia… »

Mon ami Jacques avait terminé sa confession et me regardait en silence, attendant de moi le blâme ou l’absolution.

Je lui donnai l’absolution, dans une poignée de main.
 
 
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(Lucien Descaves, « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, quarante-cinquième année, n° 16001 et 16002, samedi 22 et dimanche 23 mai 1921 ; Brassaï, « Concierge, » 1946)