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I

 
 

C’était une rue sinueuse et étroite. De hautes maisons gardaient sa pénombre, sa fraîcheur, son silence, l’isolaient de la ville italienne, qui la renfermait et semblait l’ignorer.

On croyait pénétrer tout à coup, sans transition, dans un défilé de montagnes, au sortir d’une plaine aveuglante de lumière, fumante de chaleur, quand on s’y hasardait pour la première fois. D’abord, on éprouvait un bien-être de ce calme après le tumulte, puis une sorte d’effroi de cheminer entre ces murs cintrés qui s’avançaient à se toucher presque, qui reculaient brusquement, qui se resserraient de nouveau plus loin et paraissaient former une impasse.

Un jour, les habitants de la rue virent passer un touriste dont le pas heurtait lourdement les dalles disjointes ; sa personne avait quelque chose de massif, de brutal et de contenu et il jetait aux arcades des magasins, aux fenêtres masquées de chiffons, à la bande de ciel d’un bleu violent, là-haut, qui rendait les façades plus sombres, un regard inquiet et chercheur.

À force de voir l’étranger, on s’habitua à lui et, à cause de sa statue élevée et de sa barbe blonde, on le baptisa : il tedesco. On finit par le saluer. Il s’arrêtait parfois aux pauvres devantures et échangeait des propos avec les boutiquiers.

Un étalage l’attirait et le retenait surtout : celui d’un marchand de curiosités. Sur de vieux meubles qui encombraient le pavé, des livres, des armes, des tableaux, des objets de piété, des oripeaux, des bijoux s’entassaient pêle-mêle. Le petit vieillard qui tenait la boutique ne se montrait guère que lorsqu’un amateur s’informait du prix de quelque chose ; il ne se dérangeait plus aux haltes du « tedesco » ; il se contentait de lui jeter, de l’intérieur où il était toujours occupé à quelque mystérieuse besogne, un coup d’œil vif qui taxait l’importun. D’ailleurs, jamais l’étranger ne louchait aux bibelots ; il promenait un regard ironique et méprisant, qui n’échappait pas à leur propriétaire, sur ces vieilleries et il avait l’air de se demander comment elles avaient bien pu échouer là et comment il se trouvait des gens pour les acheter.

Or, un jour, il arriva que l’antiquaire fumait sa pipe sur le seuil de sa porte, quand le « tedesco » vint se poster devant l’étalage. Le vieux souleva son chapeau, l’étranger en fit autant et un colloque s’engagea.

« Vous avez là beaucoup de jolies choses, dit le passant d’un ton protecteur.

– Beaucoup ! appuya le marchand entre deux bouffées.

– De valeur, même…

– Hé ! hé ! de grande valeur pour qui les apprécie.

– Je ne suis pas connaisseur, mais ce fouillis m’amuse.

– Il y a de quoi se distraire, en effet.

– Et vous en vendez quelquefois ?…

– Sans doute !… il y a des connaisseurs ! on sait que les pièces rares ne manquent pas chez moi.

– Et vous laissez tant de trésors en pleine rue, ricana le tedesco. Ne craignez-vous pas qu’on vous les prenne ? Est-ce qu’on ne vous a jamais rien volé ?… Vous les surveillez si peu, vos pièces rares ! on pourrait tout emporter sans que personne ne se montre… »

L’antiquaire retira la pipe de sa bouche et posa sur son interlocuteur un regard qui arrêta net son hilarité, un regard grave et étrange qui erra ensuite sur les façades lugubres des maisons et se fixa sur le pan de ciel qui se violaçait aux approches du crépuscule.

« Oh ! dit-il lentement, personne n’oserait emporter un seul de ces objets. Ils sont en sûreté. Ils sont sous la surveillance de la rue ! »

Le tedesco, interloqué, ne répliqua rien. Si ridicules que lui parussent les paroles du vieux, il n’eut pas même un sourire. Il considérait tour à tour le vieillard qui, les yeux levés, semblait oublier sa présence et les façades noires dont l’aspect le fit soudain frissonner. Il haussa ses larges épaules.

« Qu’est-ce que je fais dans cette horrible rue ! » marmotta-t-il.

Et il s’éloigna de son pas lourd.

Cependant, le lendemain, il était là, encore, en contemplation devant les peintures craquelées, les dentelles jaunies, les joyaux mutilés du marchand de curiosités, fasciné par ces choses qu’il dédaignait.

La rue l’avait comme ensorcelé. Il y revenait malgré lui. Il y pensait en arpentant les promenades ensoleillées de la belle ville ; il y pensait en ouvrant le matin sa fenêtre qui donnait sur la mer ; il y pensait en se berçant dans un hamac sur la terrasse de son hôtel ; mais il commençait à la haïr pour le pouvoir singulier qu’elle exerçait sur lui, cette rue dont il recherchait naguère le demi-jour qui convenait à ses yeux éblouis par la lumière trop intense de la ville italienne. Maintenant, ce n’était plus ce demi-jour qui l’attirait : il y était mal à l’aise ; ce n’était pas non plus cette fraîcheur qui lui avait paru délicieuse les premiers temps : il se surprenait à grelotter…

Quelque chose… quelque chose qu’il ne voyait pas, qu’il ne sentait pas, le happait, le forçait à marcher entre les murs sinistres, le postait en face de l’étalage de l’antiquaire. Le vieux ne faisait plus guère attention à lui, mais il le saluait toujours poliment du fond de sa boutique où le tedesco le distinguait maintenant des mille objets entassés dans l’ombre…

Il haïssait la rue silencieuse et il méditait un moyen de se libérer d’elle, de se venger de son emprise sur lui… Il se demandait ce qu’elle pouvait bien receler de précieux pour qu’il le lui arrachât, de sacré qu’il eût voulu profaner… Il jetait autour de lui des regards inquisiteurs, mauvais. Plus d’un enfant fuyait en entendant son pas ; les paisibles boutiquiers n’avaient plus leur mine confiante, à son approche ; les femmes fermaient brusquement leur fenêtre quand il fouillait les façades de ses yeux cruels. Il apportait dans la rue un trouble qu’il ne remarquait pas, obsédé qu’il était par son idée fixe.
 
 
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Une fois, comme il examinait de nouveaux bibelots dans la vitrine de l’antiquaire, il tressaillit au son d’une voix qui venait du magasin et, à côté du vieillard incliné sur une table, il vit une gracieuse silhouette de jeune fille. Su curiosité s’éveilla. Il avisa dans l’étalage le premier objet qui lui tomba sous la main et il cria :

« J’ai trouvé ce que je cherchais ! Votre prix pour cette statuette ? »

Il brandit une figurine de cire, protégée par une niche de bois.

« Hé ! hé ! fit le petit vieux en apparaissant sur le seuil de la boutique, vous avez du goût, monsieur, une pièce rare !… une pièce unique ! une Annonciation… mais sans l’archange… la madone le voit et l’écoute… de là cette expression de ravissement… cette attitude humble et déjà majestueuse ! et quel travail !… hé ! hé ! je ne vous savais pas si connaisseur… c’est une pièce dont je ne tiens pas trop à me débarrasser, parce que c’est celle que Pia préfère… Elle ne voulait même pas la mettre avec les autres…

– Pia ? qui est Pia ? interrompit le tedesco, impatienté d’abord par le verbiage du marchand, et soudain intrigué à ce nom.

– C’est ma petite-fille !… Vous ne l’avez jamais vue ? hé ! hé ! elle n’aime pas à se montrer aux étrangers, mais elle n’est jamais bien loin. C’est elle qui range tout cela le matin et qui remet tout en ordre le soir… elle a de petits doigts légers pour manier ces choses…

– Et pourquoi ne vient-elle pas ?… appelez-la donc ! dit brusquement le tedesco.

– Tenez. La voici ! » fit l’antiquaire en s’avançant dans la rue.

Une frêle jeune fille parut à son tour dans l’encadrement de la porte… Elle ne regarda pas l’étranger ; elle fixait ses prunelles bleues pleines d’inquiétude et de regret sur la statuette qui sombrait presque dans les grosses mains de son acquéreur…

Le tedesco ne fut pas ému par la beauté trop rare, par la grâce merveilleuse de la créature qui émergeait ainsi de l’ombre, mais il sentit confusément qu’elle était la fleur, la joie, le miracle de la rue haïe, et il la convoita aussitôt.

Alors, ses façons changèrent ; sa voix s’adoucit ; il glissa dans la main de l’antiquaire le prix demandé pour la figurine et il ajouta :

« J’en aurai grand soin. »

Cependant, la présence de Pia avait été brève ; à peine surgie, la jeune fille se retirait.

« Elle est timide, marmotta le vieux, un peu sauvage… »

L’étranger grimaça de dépit. Il fit, en ricanant :

« Vous avez là une bien jolie fille ! ne craignez-vous pas qu’on vous la prenne ?… est-elle aussi sous la surveillance de la rue, comme vos bibelots ? »

L’antiquaire fixa un regard sévère sur l’étranger et il articula d’un ton solennel :

« Oh ! elle, surtout !… Mieux que tout ce que je possède, elle est sous la protection de la rue… Malheur à qui oserait la toucher ! »

Et il sembla au tedesco, dont les doigts se crispaient sur la délicate figurine de cire, que les paroles du vieillard se répercutaient comme un avertissement, de façade en façade, d’un bout à l’autre de la rue.

Il revint chaque jour chez l’antiquaire. Maintenant, il entrait dans le magasin, feignait un intérêt croissant pour les médailles que le vieillard tirait pour lui de ses coffres et de ses vitrines. D’abord réservée et taciturne, la jeune fille se familiarisait avec l’étranger ; ses yeux étaient doux et confiants en rencontrant les siens. Parfois, l’antiquaire était obligé de sortir. Alors, c’étaient de longs entretiens dans la sombre boutique. Le tedesco racontait ses voyages ; il trouvait des expressions colorées pour décrire ce qu’il avait vu ; il parlait d’une voix enveloppante ; il faisait scintiller devant elle un monde inconnu. Elle sortait de sa somnolence ; son regard devenait moins lointain ; une lueur nouvelle y apparut…. C’est cette lueur qu’il guettait, c’est elle qu’il mit toute sa volonté à susciter, à élargir. Souvent, dans la pénombre, les prunelles de Pia rayonnaient comme deux disques étincelants.

Comme la jeune fille, qu’il amenait ainsi à lui, était l’objet essentiel, immédiat, de sa convoitise et que toutes ses pensées convergeaient vers elle, il avait acquis une science très subtile de ses moindres jeux de physionomie ; il savait maintenant quels sujets étaient capables d’animer ce beau visage, de provoquer un sourire. Il s’appliquait aussi à modifier en lui ce qui aurait pu l’effaroucher ; on eût dit qu’au contact de Pia, il s’affinait.

« Savez-vous que cette ruelle où vous vous étiolez n’est qu’un misérable couloir du monde ?… Autour de vous, il y a la ville ensoleillée… la ville, la connaissez-vous ? »

Elle répondit, pensive :

« Je suis allée quelquefois jusqu’au carrefour… J’ai eu peur du bruit… il y a trop de gens. J’aime ma rue, elle est tranquille ; on y est en sûreté. »

Et elle jetait sur les façades moroses un regard singulier, le même regard que le vieux avait eu. L’étranger haussait les épaules.

« Le carrefour ! un trou maudit ! ce n’est pas la ville ! La ville, ce sont les rues claires, les promenades, les places, les parcs, les grands magasins… Cette ville est belle, mais encore n’est-elle rien, comparée à d’autres que j’ai vues. »

Et brusquement, il ajoutait :

« D’autres villes où j’ai vu régner des femmes moins belles que vous. Comment pouvez-vous vivre dans cette ombre ? n’étouffez-vous pas entre ces murs ? »

Mais, en disant cela, il n’osait lever les yeux vers les façades, qui lui semblaient menaçantes, terribles tout à coup.
Cependant, il n’obtenait rien que cette flamme de curiosité qu’il devait ranimer chaque fois. La jeune fille ne laissait rien transparaître de son émoi…

Elle attendait chaque jour, le cœur battant, l’arrivée de l’étranger. Devant son regard pesant de désir, ses paupières se baissaient ; sa bouche tremblait. Quand elle le voyait disparaître à un des méandres de la rue, tordue comme un serpent dans le sein de la cité, elle avait envie de s’élancer sur ses traces, de fuir avec lui vers les mirages qu’il avait évoqués.

Il prit une autre voie. Le temps pressait. Il en avait assez de la ville, de la ruelle : son inquiétude le poussait plus loin ; il avait à parcourir d’autres contrées, d’autres villes, d’autres rues… Celle-là, il la haïssait davantage, depuis qu’il avait découvert ce qu’elle recelait de précieux, ce qu’il voulait lui arracher. Il avait hâte d’emporter le trésor de la rue et il riait de l’impuissance de ces vieux murs à retenir ce qu’il convoitait. Son désir lui inspira les paroles définitives. Il parla de son départ, de sa solitude ; il trouva les mots qu’attendait la jeune fille ; en un instant, elle se transforma…

Ses désirs, longuement enfouis dans son cœur, sa nostalgie d’autres horizons, d’une vie plus riche, tout ce qui la torturait et la ravissait inconsciemment avant l’arrivée de l’étranger, revêtit une forme précise, s’objectiva comme une créature séduisante, jaillie de sa pensée secrète… Cette forme, elle la rencontrait partout, à toute heure. Elle hantait ses nuits ; elle était là à l’aube ; elle la poursuivait dans ses besognes quotidiennes ; elle s’interposait entre elle et les bibelots qu’elle maniait avec moins de plaisir, de jour en jour… Cette forme grandissait et avait des gestes : elle faisait celui d’abattre les parois, de briser les vitres ; elle courait à la porte ; elle considérait les façades des maisons ; elle mettait ses mains sur sa poitrine comme si elle étouffait ; elle se retournait vers Pia, immobilisée dans sa contemplation, et elle l’appelait d’un regard… Puis elle descendait dans la rue ; elle marchait, vite, vite jusqu’au tournant et elle s’évanouissait… Alors, Pia poussait un soupir et s’abîmait dans des rêveries interminables, sans remarquer le va-et-vient des gens autour d’elle… Elle comprenait la mimique de la forme blanche qui se heurtait aux murs, ainsi qu’un oiseau en cage : c’était son désir, c’était elle !… Mais elle ne se décidait pas encore à lui obéir, car l’affection du grand-père la retenait. Elle essayait d’oublier ; elle redevenait un moment la Pia d’autrefois… Un pas résonnait sur les dalles de la ruelle ; la haute stature de l’étranger se dressait, devant la porte ; le cœur de la jeune fille s’arrêtait, de battre. Et, avec l’étranger, la forme revenait, l’invitait à fuir…

… Un soir, cette forme frêle, qui se glissait entre les murs de la rue, ce fut elle.

Au carrefour, dans l’ombre, le tedesco l’attendait.
 
 
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II

 
 

Des années passèrent.

Les façades moroses, qui avaient laissé échapper leur trésor, qui ne s’étaient pas refermées sur le passage de la fugitive, étaient plongées dans les ténèbres. Les volets des boutiques étaient clos ; à tous les étages, les fenêtres baissées. Elle était si noire, la rue dont le dernier réverbère venait d’être éteint, que personne n’eût pu s’y hasarder sans en connaître à fond les saillies, les brusques replis ; mais ses habitants même semblaient craindre de s’y aventurer et elle était déserte…

Pareille à une mère, qui, le labeur du jour achevé, veille auprès des cendres de l’âtre et prête l’oreille au moindre son, la rue, sûre du repos des siens, épiait la rumeur lointaine qui montait des artères encore fréquentées de la ville et elle percevait un bruit hésitant qui se rapprochait d’elle… Elle l’avait patiemment attendu des années, ce pas qu’elle discernait des mille autres de la cité… Il était las, il trébuchait, et pourtant elle savait que c’était le même qui faisait, autrefois résonner le pavé avec insolence… Il avançait lentement ; il s’arrêtait parfois ; il reculait et reprenait le direction de la ruelle. Elle l’attendait, tassée dans l’ombre.

N’entendait-elle pas, à côté du pas lourd qui heurtait maintenant le sol du carrefour, un pas plus léger ?… Et, un instant, la rue tendue dans son effort d’écouter, frémissait ; dans la nuit, elle sentait un rayon de soleil glisser jusqu’à son cœur… Mais, rien. Le seul pas du ravisseur osait troubler le silence…

L’heure était venue.

Cependant, à l’extrémité de la rue, un homme surgissait. Il marchait à tâtons ; sa haute taille se courbait comme sous un faix énorme ; il regardait autour de lui d’un air hébété. Il s’engagea entre les premières maisons, mais à peine les eût-il dépassées que, saisi d’une peur folle, il se retourna pour gagner le carrefour en bégayant :

« Qui m’a conduit ici ?… où suis-je ? Mon Dieu ! pourquoi suis-je revenu dans cette ville !… »

Mais ses yeux se baissèrent devant un spectacle terrifiant : la rue n’avait plus d’issue : les maisons qui en gardaient l’entrée s’étaient rejointes et soudées… Il porta la main à son front et répéta :

« Où suis-je ? Qui m’a conduit ici  ?… je dormais… qui m’a traîné à travers la ville ?… Horreur ! horreur ! horreur ! »

Il s’affaissa, tremblant, puis il se redressa, se releva, et, pour une seconde, se crut le tedesco d’autrefois.

« Cette rue a un autre bout ; j’y serai vite en courant. »

Mais ses jambes refusèrent de le porter. Il poussa un gémissement. Cette rue, qu’il avait longée tant de fois d’un pas conquérant, allait-il en devenir une dalle ? Tout, son corps était aussi rigide, aussi froid qu’une des pierres que tâtaient ses doigts… À mesure que ses membres s’engourdissaient, qu’il sentait l’impossibilité de se mouvoir, cependant, ses regards perçaient l’obscurité, distinguaient çà et là de petites lueurs, des silhouettes… La rue s’éveillait. Des portes glissaient sur leurs gonds ; des gens se montraient… Il reconnaissait ces figures… mais leur expression avait changé… C’étaient les mêmes visages qu’il apercevait jadis au seuil des boutiques, aux fenêtres… Maintenant, dans le brouillard lumineux qui les éclairait, ils étaient sévères, accusateurs… Des index se tendaient vers lui… Un murmure confus s’éleva, s’amplifia… Il entendit chuchoter :

« C’est lui… le tedesco… le sacrilège ! »

De nouveau, il s’efforça de se tenir debout, d’avancer… Plus loin, là-bas, les portes étaient encore fermées… Il passerait vite ; il échapperait à ses bourreaux. Il parvint à crier :

« Qu’ai-je fait ?

– Tu as volé le trésor de la rue ! tu as profané l’âme de la rue ! »

Il murmura :

« Pia m’aimait… elle a voulu me suivre.

– Mais toi, tu ne l’aimais pas ! Tu l’as prise sans amour ! »

Et dans la rue entière retentit le chœur sinistre :

« Tu l’as prise sans amour ! tu l’as arrachée à nous pour assouvir ton mauvais désir ! voilà ton crime. »

Il tenta encore de se réhabiliter ; une force suprême lui venait.

« Je l’ai arrachée à votre ombre pour la conduire au soleil… là-bas, je l’ai choyée… elle a été heureuse ! »

Implacable, le chœur proféra :

« Tu en as fait ton instrument de plaisir et, quand tu en as été las, tu l’as foulée aux pieds… Et elle est morte de douleur, d’épouvante, par toi ! La rue se venge ! »

Il fit un effort désespéré pour avancer ; il réussit à faire quelques pas. La rue n’était plus très longue… s’il recouvrait ses forces, il pourrait leur échapper encore… Il avançait, en effet… mais le cortège silencieux des habitants de la rue le suivait ; c’était comme une traînée de boulets qu’il avait à tirer et, devant lui, d’autres gens apparaissaient, dirigeaient vers lui leur doigt accusateur.

Soudain, il poussa un gémissement ; il avait oublié que, pour sortir de la rue, il lui fallait passer devant la boutique de l’antiquaire… Depuis longtemps, le vieillard était mort, mort de chagrin, il le savait… Pourtant… il le voyait distinctement, dans l’affreuse buée qui éclairait toute chose : le magasin était ouvert et, sur le trottoir encombré d’objets disparates, un être surgissait qui, à son approche, se tordait les mains…

« Le vieillard !… le vieillard !… »

Non ! il ne voulait pas le regarder… ni l’entendre… quelles malédictions allait-elle prononcer, cette bouche, scellée par la mort, qui s’ouvrait pour le condamner ?… Mais quelque chose d’irrésistible le portait vers le vieillard… il fut bientôt tout près de lui… et il s’affaissa devant l’étalage de curiosités… Il demeura accroupi, pétrifié… Autour de lui, il apercevait vaguement un cercle compact de créatures fantomales qui l’emprisonnait…

Alors, vaincu, il attendit le jugement de la rue.

Il aurait voulu fermer les yeux, mourir, mais non, ses paupières refusaient de s’abaisser ; il était obligé de voir, de voir dans tous ses détails la scène qui se déroulait devant lui. Il subit le poids de tous ces regards ; le vieillard, qui s’était tordu les mains à son approche, le frôla sans qu’il pût faire un mouvement en arrière… Un à un, les habitants de la rue, depuis les plus anciens qu’il n’avait pas connus, jusqu’aux petits enfants qui fuyaient à son apparition, d’autres encore, défilèrent en tendant vers sa forme rigide leur doigt accusateur. Du cortège lugubre, un murmure s’élevait, comme une mélopée de deuil :

« La rue se venge ! la rue se venge ! »

Allaient-ils défiler ainsi éternellement ?

Soudain, il n’entendit plus rien. Le défilé avait cessé. La rue était déserte ; toutes les silhouettes s’étaient évanouies dans la brume. La marche de pierre sur laquelle il s’était abattu était bien au seuil du magasin d’antiquités, mais celui-ci était fermé ; le trottoir était vide.

Il était seul, enfin… Allait-il pouvoir se lever ?… était-il libéré de la vengeance de la rue ?… avait-il vécu assez d’angoisse et de terreur ?… Il essaya de se redresser… la même lourdeur de plomb paralysait ses membres : il ne réussit à émettre qu’un cri rauque… Ses yeux, cependant, voyaient toujours… Devant lui, une muraille se déployait… Il eut un second cri d’horreur… Ce mur, si près… la rue se rétrécissait… Ah ! ce mur en face de lui, il semblait s’avancer… Déjà, l’espace entre les deux maisons n’était qu’une sorte de couloir où deux personnes n’auraient pu passer de front… Et ils étaient tous partis… Ils l’avaient abandonné entre ces parois affreuses… Tout à l’heure, au moins, il sentait grouiller de la vie autour de lui… La rue était assez large pour les contenir tous… Ils s’y mouvaient aisément, tous ceux qui étaient sortis de leur tombe et de leur lit pour contempler son impuissance, pour servir le ressentiment de la rue qu’il avait profanée… Mais maintenant, voici que ces murs inexorables se resserraient, marchaient l’un vers l’autre comme deux taureaux combattants, pour l’écraser, l’anéantir…

Il fit un effort surhumain pour fuir ; son corps de plomb ne lui obéit pas… L’appel qu’il essaya de proférer s’arrêta dans sa gorge… Et ses yeux restaient ouverts… Il vit s’avancer, sans hâte, sûre de sa proie, l’immense façade qu’il avait autrefois toisée en ricanant, l’immense façade noire, trouée de regards cruels, pleins de convoitise, comme ceux qu’il avait eus pour Pia…

Elle s’approche… elle est là… elle le touche… elle l’étouffe… elle le broie…

Un cri, un râle…
 
 
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*

 

L’aube s’annonçait sur les toits.

L’ombre était moins opaque dans la ruelle qui sortait de son sommeil. Çà et là, des croisées s’entrouvraient ; déjà, on entendait les pas des ouvriers se rendant à leur travail matinal. La lanterne d’un chiffonnier, apparue un instant à l’angle du carrefour, s’éloignait en sautillant comme un feu-follet. On commençait à distinguer les contours des fenêtres et le pavé inégal.

Les volets de la boutique, qui avait été jadis un magasin d’antiquités, s’écartèrent du dedans et un homme, franchissant l’ouverture de la porte, faillit tomber en heurtant un corps, immobile, sur la marche de pierre. L’homme poussa une exclamation et fit un bond en arrière, puis il revint vers la forme qui obstruait ainsi le passage. Il se baissa et la secoua un peu, mais à peine l’eût-il touchée qu’il recula encore et, cette fois, il se mit à crier, à alarmer la rue entière.

De tous côtés, on accourut…

Dans l’aube plus vive, on aperçut alors une face violacée, aux yeux fixes, dilatés sur une vision d’épouvante.

La foule, mal éveillée, contemplait avec stupeur l’étranger qui était venu mourir sur le seuil de cette boutique, durant cette nuit si noire où personne n’aurait voulu se trouver dehors.

« Qui est-ce ?

– Qu’est-il arrivé ?

– Un malaise l’aura pris…

– Il est mort d’une attaque… il est tombé ici…

– Personne n’a rien entendu !…

– Un étranger… un riche !

– Il me semble le reconnaître… »

Une voix aiguë s’éleva, celle d’une nouvelle venue, une vieille femme :

« Moi, je le reconnais bien. C’est le tedesco ! celui qui est parti avec Pia, la fille de l’antiquaire. Comment est-il revenu là ? »

Soudain, la foule qui grossissait autour du cadavre fut fendue sans ménagement. On apportait une civière. Dans le jour naissant, on vit briller les uniformes des carabiniers… Et ainsi sortit de la rue le tedesco, qui se joua d’elle.
 
 
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(Béatrix Rodès, in La Semaine littéraire, revue hebdomadaire, dix-neuvième année, n° 897, samedi 11 mars 1911 ; illustrations de Jules de Bruycker pour En Ville morte de Franz Hellens, 1906)