quatrieme-dimension
 
 

DANS LE DOMAINE DE LA FICTION

 

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S’IL EXISTAIT DES ESPACES

À DEUX OU QUATRE DIMENSIONS…

 

par le docteur MAGNAN

professeur au Collège de France

 
 

Quand on étudie l’existence de l’homme sur la terre, on ne se préoccupe que de l’espace à trois dimensions, car, comme chacun sait, notre espace a trois dimensions. De même, les trois canaux semi-circulaires de notre oreille éveillent, par leur orientation, l’idée de trois plans de coordonnées rectangulaires deux à deux qui semblent avoir été faites exprès à l’usage des mathématiciens. D’après certains auteurs, ces trois paires de canaux auraient pour unique fonction de nous avertir que l’espace a trois dimensions. Les souris japonaises n’auraient que deux paires de canaux, ce qui les amèneraient à croire que l’espace n’a que deux dimensions. Ce serait pour manifester cette opinion qu’elles se rangeraient en cercle, chacune d’elles mettant le nez sous la queue de la précédente, et qu’ainsi rangées elles tourneraient rapidement. Enfin, les lamproies, qui ne posséderaient qu’une seule paire de canaux, croiraient, de leur côté, que l’espace n’a qu’une dimension.

Le mathématicien connu, M. Sainte-Lagué, s’est demandé comment pouvaient être faits des espaces différents du nôtre et comment nous apparaîtraient des êtres évoluant dans de nouvelles dimensions.

La méthode la plus usuelle pour étudier de telles questions constate à procéder par analogie et à nous demander ce que seraient, par exemple, par rapport à nous, des animaux infiniment plats, vivants sur une surface que nous supposerons être un plan indéfini.

On peut admettre que ces animaux ont un corps formé d’une seule couche de molécules qui constituent leurs cellules. Ce sont ainsi des plaques protoplasmiques vivantes, à contours extérieurs fixes. Nous pouvons d’ailleurs, s’il nous plaît, leur donner une intelligence égale à la nôtre, leur accorder une vie intellectuelle ou sociale aussi complexe que nous le voudrons, avec des sens analogues aux nôtres, ce qui leur permettra, par exemple, par l’appréciation des distances, de fort bien discerner les contours des autres êtres plats qui les entourent et avec lesquels ils vivent en société.

Il va sans dire que, pour eux, nous qui sommes dans l’espace à trois dimensions et à moins que nous ne touchions le plan où ils évoluent, nous n’existons pas, puisque les mots « à droite, à gauche, » « en avant ou en arrière » seuls ont un sens, alors que « haut et bas » n’en a pas si leur univers est horizontal. Si nous posons le bout de notre doigt dans leur univers ou si nous y plaçons un fil, un cheveu, ces êtres verront là un miracle subit et une matérialisation inexplicable.

Si l’un d’eux enferme un trésor dans un coffre-fort de leur conception, sous de doubles verrous, il nous suffira d’y plonger notre main qui, elle, est dans l’espace à trois dimensions, pour le leur ravir sans que jamais leurs détectives puissent y rien comprendre.

De façon complètement analogue, s’il y a une quatrième dimension, un être qui y vivrait serait pour nous absolument invisible et inexistant. C’est dans cette quatrième dimension que ceux qui croient qu’une armée de fantômes tourbillonnent sans cesse autour de nous devraient loger ceux-ci, qui auraient ainsi de la place pour ne mouvoir sans se heurter trop souvent. De tels êtres, s’il en existait, vivant dans cette dimension nous paraîtraient, en effet, mystérieux et incompréhensibles. Ils pourraient venir nous tirer les oreilles sans qu’on voie peut-être le bout de leurs doigts.

On pourrait citer bien d’autres faits curieux. C’est ainsi que dans l’espace à deux dimensions, on appelle nœud le point double d’une corde, et si les deux extrémités d’une corde sont supposées hors d’atteinte et fixes, le nœud ne peut que se déplacer dans cet espace mais non ne défaire. De même pour nous, un nœud reste intact si les extrémités de la corde sont fixes et inaccessibles. Cependant, on a établi par des raisonnements corrects que ce nœud se défait facilement dans l’espace à quatre dimensions. On a prétendu que certains médiums pouvaient ouvrir de tels nœuds. Si ces faits étaient contrôlés, ils constitueraient un argument en faveur de la quatrième dimension.

Mais revenons à nos êtres plats. Supposons que nous en prenions un et que nous le reposions délicatement dans son univers plan après l’avoir retourné. Il occupera ainsi une position exactement symétrique de sa position primitive et continuera à vivre comme auparavant, puisque la couche de molécules qui le compose n’est pas différenciée sur ses deux faces ou, si l’on veut, que cet être n’a ni dos ni ventre. Admettons maintenant qu’un géant à quatre dimensions prenne doucement l’un de nous, hommes, entre le pouce et l’index, puis le repose après retournement. L’individu ainsi retourné aurait le cœur à droite au lieu de l’avoir à gauche.

On sait que cette anomalie existe, quoique très rarement, chez certaines personnes. Mais nul n’a songé jusqu’à présent à soutenir que c’est parce qu’elles avaient fait une pirouette dans la quatrième dimension et étaient retombées ensuite du mauvais côté.
 
 

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(Docteur Magnan, professeur au Collège de France, in Le Petit parisien, journal quotidien du soir, n° 21200, 16 mars 1935. Sur le thème des univers multidimensionnels, le lecteur pourra se reporter aux quelques textes que nous avons déjà publiés ici, notamment « Cauchemars à trois dimensions, » extrait du Voyage au pays de la quatrième dimension de Gaston de Pawlowski, la nouvelle « Dans le monde voisin » de Gabriel de Lautrec et la série de Maurice Renard, intitulée « La Trilogie de l’invisible »)