Drapés de toges blanches, la tête serrée dans un voile de lin pelucheux, les bras nus et les pieds chaussés de sandales en corde tressée, deux hommes, frais et le teint rose, se rencontrèrent au bord de la piscine, et sourirent. Tous deux avaient la face bien rasée, et leur petit ventre béat s’en allait devant eux, avec satisfaction. Le plus grand avait les prunelles bleues du marin, qui voient au loin ; l’autre avait de petits yeux noirs et pointus, qui voient au fond.

Les deux hommes, drapés de blancheurs, après s’être un instant regardés, éclatèrent de rire.

« Ami, est-ce bien toi ?

– Tu n’as pas changé.

– Depuis vingt siècles !

– On s’est vus pour la dernière fois au pied du Capitole.

– Tu descendais la Voie Sacrée.

– Je te retrouve rue des Mathurins.

– Ensemble, nous allâmes aux Thermes.

– Ensemble, nous voici au Hammam.

– J’aime ce lieu de paix et de recueillement, avec ses lits de repos, au bruit de la fontaine qui chante, pour me rappeler l’âge antique.

– Le bain assouplit la chair, et l’on boit mieux. »

Ils dirent, puis s’allongèrent sur les lits bas, tandis qu’un esclave cubiculaire leur enveloppait les pieds de linges secs, et qu’un nègre syrien disposait devant eux les boissons agréables.

« Exerces-tu toujours le sacerdoce, en maniant la baguette sans nœuds qui trace des temples dans le ciel ?

– Tu veux rire, ami ! Le métier ne vaut plus rien, et Pline, le dernier, a pu dire que nous étions payés sur le Trésor public. Je ne prophétise plus.

– Ni moi, et cependant je perçois les choses à venir. »

L’homme qui voyait au loin demanda : « Ces choses sont lointaines ? »

L’homme qui voyait au fond répondit : « Très lointaines et très proches, et je vois tout un siècle, qui va durer un lustre : car l’homme, désormais, marche plus vite que le temps.

– Il est vrai, reprit l’autre, et j’ai contemplé, moi aussi, l’événement futur.

– Ô mon frère, parle, tandis que je t’écouterai ! »

Ayant dit avec politesse, l’homme aux prunelles noires détourna imperturbablement la tête, pour sourire sans être aperçu, et son confrère, qui voyait l’avenir, ne vit pas le présent. Avec confiance, il continua, et ses yeux étaient fixés sur la rosace du grand vitrail multicolore.

Il disait :

«  Nous entrons dans l’âge nouveau.

Un peu de guerre encore, pour finir l’ère belliqueuse de Mars, et nous voici dans le siècle de Mercure. Le Commerce est dieu. La Bourse est un temple, en même temps qu’un champ de bataille, et les peuples s’y livrent des combats. L’échange international a rapproché les hommes, mais la lutte dure quand même. On se bat avec des produits. La transaction règne sur le monde animé. Le télégraphe porte aux quatre points du monde la nouvelle des escarmouches. Hausse et baisse, victoires et défaites ! Un krash est l’échec d’une nation : elle languit un moment, se relève et repart. Elle lance sur le globe ses commis-voyageurs, qui sont les derniers conquérants. Le génie inventif de l’homme, plus fécond parce qu’il peut s’adonner tout entier à l’œuvre des découvertes, crée, invente, multiplie la force, décuple l’expansion, couvre la terre, s’étale, triomphe. Au plus industrieux la gloire, et la défaite aux indolents ! Ou ne tue plus, mais on se tue : les vaincus rentrent chez eux et se font sauter la cervelle, discrètement.

– Cela est lointain, dit l’autre.

– Cela est proche, et l’heure est venue.

– Oublies-tu qu’à cette heure on se bat au Transvaal ?

– Le dernier sang, et je dis qu’on le répand pour rien, car le résultat définitif sera le même, à qui qu’appartienne la victoire. Les Anglais vainqueurs auraient commercialement exploité le pays qu’ils voulaient prendre, et, vaincus, ils l’exploiteront quand même. Quand les Boers auront proclamé l’indépendance de leur sol, et fondé les États-Unis de Sud-Afrique, les Anglais, flegmatiquement, diront : « All right ! » Puis, tranquilles, comme si rien ne se fût passé, ils installeront leurs boutiques et enverront leurs produits ; ils n’auront d’abord que la seconde place, parce que les Allemands, mieux accueillis, auront occupé la première ; mais enfin ils prédomineront, comme ailleurs, car le Dieu des Affaires, dont le règne est venu, a déserté le Midi pour monter vers le Nord, et Mercure s’appelle à présent Business.

– Eh quoi ? Les Latins, nos aïeux…

– Ils marcheront derrière et seront distancés. Les latitudes de la force se déplacent : la valeur de Venise, de Gênes, de Madrid, remonte vers Londres, Berlin, New-York. Ô frère, n’as-tu pas vu déjà que l’Amérique s’est vengée de Christophe Colomb, de Ferdinand, de l’Espagne, et qu’elle a pris sa revanche ? Elles feront moins bien que les races saxonnes ; elles ne savent pas faire, les races latines d’Espagne, d’Italie, de France…

– De France ? L’Exposition qui se prépare ne sera-t-elle donc pas le triomphe de Paris ?

– Ville de fête, ville de joie ! Paris reste le Mabille du monde : on y vient rire, encore, et chercher son baiser ! Le Champ de Mars est toujours une foire, mais n’est plus un marché.

– La ville y gagnera de l’or et du renom.

– Elle les paiera cher. Bénéfice pour tous, parce que les peuples se seront une fois de plus rencontrés et rapprochés, l’Exposition fera dans Paris du bien pendant un mois et du mal pendant trois années.

– Tu vois noir.

– Je vois clair.

– Et que vois-tu ?

– Trois mots accolés à trois dans l’Exposition de 1900, l’Épidémie de 1901, la Révolution de 1902.

– Ah ! sinistre augure, mon frère…

– Aux semelles de leurs bottines, aux plis de leurs vêtements, au souffle de leur haleine, les passants apportent la mort ! Dans les tentes qu’on dresse et dans les tapis qu’on déploie, la mort est cachée, et la mort s’envole dans les poussières ! Elle retombe et couve dans la boue chaude. L’Exposition de 89 fit en France plus de trépas que la guerre de 70 : un mal nouveau s’abattit sur la ville, et ne la quitta plus. Pendant trois années consécutives, la mort travailla tant que la vie ne pouvait plus, en France, lutter contre elle, et pendant trois années le chiffre des naissances ne sut pas égaler le chiffre des décès… Le passé montre l’avenir. Si tu as quelque part une chaumière dans la forêt, sur la montagne, loin, et si tu tiens à vivre, sauve-toi.

– Je resterai, pour voir.

– Après les heures navrantes, tu verras les heures tragiques. Car l’histoire doit écrire en rouge la date de 1902.

– Pourquoi donc celle-là ?

– Compte avec moi, mon frère. Sous les lilas de 1900, il arrivera des passants ; à l’automne, ils s’en vont, et l’hiver commence les décombres du grand bazar. Des mille de milliers de bras font des tas avec du plâtras ; parmi l’air de 1901, on éparpille les microbes, qui pullulent, pullulent dans le printemps. Les héritages sont nombreux, mais on les gardera très peu. Des mille de milliers de bras font des trous et bouchent des trous, au champ de foire dévasté, pendant le printemps et l’été… 1902, l’hiver a froid, l’hiver a faim, et les mille de milliers de bras n’ont plus d’échafaudages à abattre ni de trous à combler. Donnons-leur à combler les fossés des remparts, et les murailles d’enceinte à abattre !Voici le printemps, et les têtes fermentent. Les hommes sont venus, trop nombreux, vers la ville, et des voix disent vers les bras : « Ne vous reposerez-vous pas ?… » Grève, grève ! Et partout la grève ! Celui qu’on nomme Prolétaire, frappant du pied, frappe la terre ! Puis il frappe l’homme, et 93 devient rose, tant est pourpre 1902 !

– Tu exagères.

– Quatre-vingt-treize fut contre la noblesse et la royauté, quelques têtes ; dix-neuf cent deux est contre la bourgeoisie, millions de têtes ! Il en tombe, il en tombe, et les villes flambent ! Regarde-les monter, les flammes jaunes dans le ciel bleu ; regarde-le couler, le sang rouge dans l’herbe verte, et regarde les morts aux lèvres violettes ! Je vois ! »

L’augure, halluciné, tendait l’index rigide vers la rosace jaune et bleue, rouge et verte, et violette.

Son confrère lui répondit :

« Tu ne me montres là que du soleil sur un vitrail.

– Non, je te montre l’avenir… »

Il se laissa retomber sur le divan, très las en apparence, et comme épuisé par l’effort.

Mais, ayant ensuite glissé vers son confrère un mince filet de regard, il vit une bouche railleuse et deux petits yeux noirs qui se moquaient de lui.

Il tourna franchement la tête, et les deux augures, s’étant regardés face à face, éclatèrent de rire.

Puis ils fumèrent un cigare, dans le calme de la grande salle haute, tandis que la fontaine susurrait dans sa vasque de marbre blanc.
 
 

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(Edmond Haraucourt, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, neuvième année, n° 2664, samedi 13 janvier 1900)