La nuit était singulièrement obscure, la contrée sauvage, l’heure déserte.

Mon moteur ronflait. Les phares poussaient devant eux du jour de conserve, sans vie et figé. Dans leur clarté crue, les ombres se découpaient comme à la surface de la lune.

Paysage de studio, un carrefour surgit au sortir d’un défilé.

Je stoppai. Le moteur mourut. Je descendis assez lourdement. Le silence opprimait les ténèbres. J’étais saupoudré d’humidité. On distinguait des vapeurs, telles de nonchalantes écharpes. Il y avait, à l’écart, des rocs, au bas d’une forêt montante.

Le poteau blanc, triple girouette grippée, ouvrait ses trois écriteaux que je lus tour à tour.

Le bon chemin : celui-là.

Mais un bruit lent, cadencé, pendulaire, régla le silence.

Insolite ?…

Quelque part, du côté des vapeurs.

Âpre, rauque, régulier. Quoi donc ?…

Un oiseau nocturne, parbleu ! La faulx qu’on aiguise fait cela. Grand-duc ? Chat-huant ? Baroque imitation. Une faulx qu’on aiguise, tout à fait. Quelqu’un ? Allons donc ! J’étais seul et loin, très loin, au cœur des solitudes…

Une espèce de mouche descendit entre mes épaules, en zigzags légers.

« Pas chaud ! » murmurai-je pour expliquer.

Le froid m’avait saisi en pleine ivresse, si le mot « ivresse » n’est pas trop fort pour caractériser l’excitation lucide qui suit un fin dîner somptueusement enrichi des vins les plus vieux.

Cette mouche, le froid ? Bien sûr… J’aurais pu baisser la capote. Bah ! Je savais que, le long du fleuve, la route, exposée au soleil toute la journée, serait plus clémente. Et puis, j’allais pouvoir filer bon train ; maintenant, le chemin m’était familier.

Je revins sur les phares, dans la silencieuse violence de leur lumière.

Le bruit cessa. J’entrai dans l’obscurité, pour reprendre ma place… Un froissement, je ne sais où, – un vol peut-être, – passa, furtif.

Ma voiture était alors cette torpédo si rapide…

La portière claqua. Un écho inattendu retentit. J’enfonçai du pied le démarreur, avec une hâte involontaire. La pétarade des quatre cylindres fit un vacarme sociable, auquel je souris dans le noir, comme aux aboiements d’un chien fidèle.
 

*

 

Les vitesses, une à une, coup sur coup, se succédèrent ; et la voiture allègre glissa, créant devant elle un spectacle éphémère.

Je transperçai des zones d’air, alternativement tièdes et fraîches. Puis la route épousa les contours du fleuve, prise entre la berge et de hautes pentes abruptes qui grimpaient, farouches. Désert renommé. Jadis, au temps des chevaux, on ne s’aventurait pas….

Tout à coup, je sentis, je devinai… Je m’étais d’abord demandé pourquoi rien ne sortirait, – rien d’hostile, – des herbes de la rive ou des buissons qui s’étageaient. La voie sinueuse décrivait des courbes masquant de l’inconnu… Mais, brusquement, j’avais pris conscience du mystère qui s’épaississait derrière moi. Et aussitôt je fus certain de n’être plus seul dans la voiture. Une présence s’affirmait à mon intuition.

La petite mouche redescendit en suivant mon échine, et la peur me sauta dessus, m’entra dedans, – la peur verdâtre, avec son dos de frissons, son ventre de coliques et ses jambes de sauve-qui-peut.

D’un regard instantané, par-dessus l’épaule, j’interrogeai l’arrière. Je ne vis que la nuit.

Allais-je sentir deux mains m’empoigner le cou ?

Que faire ? Fallait-il s’arrêter ? Devais-je, au contraire, simuler l’inconscience ?… Mes doigts se crispaient au volant. Je m’aperçus que j’avais donné tous les gaz, toute l’avance ; que l’accélérateur était à fond, et que je me précipitais vers l’avenir à tombeau ouvert.

Je rentrai la tête dans les épaules. Ah ! ce dos, ce dos aveugle, ce hideux envers de nous-mêmes, cette moitié morne, ce demi-cadavre que nous remorquons !… Qu’aurais-je vu, en me retournant ? La question se posait d’une manière fantastique. Car l’idée d’une créature humaine ne dominait pas mon esprit. Tout cela s’embrumait d’une incertitude, d’un flou que je ne saurais exprimer. Les brouillards du délire estompaient ce prodigieux quart d’heure. Il y avait quelqu’un derrière moi, mais, en vérité, sur quel plan du monde ? L’intrus était-il de nature à s’asseoir sur des coussins de cuir ? Ou portais-je en croupe un invisible Roi des Aulnes ? Quel être était sorti de l’ombre pour m’escorter ? Est-ce que j’avais la fièvre ? Étais-je ivre ? Souffrant ?
 

*

 

Il y avait quelqu’un derrière moi. Quelqu’un ou quelque chose d’inconcevable. J’en étais sûr. Et, courbé, raidi, suant une sueur de damné, je ne pensais qu’à fuir. Je n’avais plus qu’un but, qu’un espoir forcené : arriver le plus tôt possible, si toutefois le voyageur effrayant me le permettait…

La voiture bondissait, nous emportant, moi et l’autre, à une vitesse de folie. Des pierres lapidaient les garde-boue sonores, comme si la route se fut révoltée contre ma démence. Je prenais les virages sans ralentir, dérapant dans la poussière ou sur le gazon.

« Ooooh ! »

Un gémissement m’échappa, tant l’horreur m’apparut de ce qui allait se passer. J’étais perdu ! Au détour d’un coude rocheux, des blocs de pierre, énormes, barraient le passage. Un éboulement dressait en face de moi une muraille inopinée.

Instinctivement, je bloquai les freins. L’automobile sembla s’affaisser sur les jarrets. Elle se traversa, franchit quelques mètres de biais, dans un ripage où deux pneus éclatèrent, versa, rebondit, roula sur elle-même…

Je me retrouvai debout. La nuit m’enserrait. On ne voit plus rien… Une hébétude accablante pesait sur ma pensée. Je n’étais ni désolé de l’accident, ni joyeux d’avoir échappé à la mort. Ma mémoire ne me retraçait pas le danger que j’avais couru. Je ne me souvenais – mais obstinément – que d’une chose ; et c’était d’avoir entendu au-dessus de ma tête, parmi les fracas du désastre, une sorte de sifflement, comme celui d’une faulx qui coupe l’air.

Je pense qu’il n’y avait pas de faulx. Ce qui est certain, pourtant, c’est que la Camarde m’a manqué cette nuit-là.
 
 

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(Maurice Renard, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-septième année, n° 16755, dimanche 20 juin 1926 ; gravure illustrant l’article « Danse des morts » pour la sixième édition du Dictionnaire infernal de Collin de Plancy [Henri Plon, 1863])