En ce moment, le majordome se leva.

« Monsieur le docteur boira bien un verre de vin ? dit-il en s’appuyant au dos de mon fauteuil.

– Je vous remercie, je ne bois jamais avant d’aller voir un malade.

– Quoi ! pas même un petit verre de vin ?

– Pas même un petit verre de vin. »

Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d’un air tout surpris.

« Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui : j’aime mieux boire en mangeant, et prendre un verre de cognac après. Dans mon pays, les dames prennent leur cognac ; c’est plus distingué que le kirsch ! »

Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entrouvrit la porte et me fit signe de le suivre.

Je saluai l’honorable compagnie, et, comme j’entrais dans le couloir, j’entendis la femme du majordome dire à son mari :

« Il est très bien, ce jeune homme ; ça ferait un beau carabinier ! »

Sperver paraissait inquiet, il ne disait rien ; j’étais moi-même tout pensif.

Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoutte : pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l’ornithomyse, sous l’aile puissante du vautour.

Bientôt Gédéon m’ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d’or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d’un globe de cristal dépoli, l’éclairait vaguement. D’épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas ; on eût dit l’asile du silence et de la méditation.

En entrant, Sperver souleva un flot de lourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l’abîme et je compris sa pensée : il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine ; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.

Moi, j’avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade : c’était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l’art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.

Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue ? Je l’ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses. À mon approche, Odile s’était levée.

« Soyez le bienvenu, monsieur le docteur, » me dit-elle avec une simplicité touchante ; puis m’indiquant du geste l’alcôve où reposait le comte : « Mon père est là. »

Je m’inclinai profondément, et, sans répondre, tant j’étais ému, je m’approchai de la couche du malade.

Sperver, debout à la tête du lit, élevait d’une main la lampe, tenant de l’autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.

Dès le premier instant, je fus saisi de l’étrange physionomie du seigneur de Nideck, et, malgré toute l’admiration respectueuse que venait de m’inspirer sa fille, je ne pus m’empêcher de me dire : « C’est un vieux loup ! »

En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d’une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face ; l’étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base ; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l’œil terne et froid ; la barbe courte et drue s’épanouissant autour des mâchoires osseuses : tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l’esprit.

Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade ; il était sec, nerveux ; la main était petite et ferme.

Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.

Que faire ?

Je réfléchissais ; d’un côté, la jeune comtesse anxieuse ; de l’autre, Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes… m’imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu’il n’y avait rien de sérieux à entreprendre.

Je laissai le bras, j’écoutai la respiration. De temps en temps, une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours, s’accélérait, et devenait haletant. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme : épilepsie ou tétanos, qu’importe ?… Mais la cause… la cause… voilà ce qu’il m’aurait fallu connaître et ce qui m’échappait.

 
 

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(Erckmann-Chatrian, Hugues-le-Loup, in Contes et romans populaires, Paris : Hetzel [1867] ; Herbert Thomas Dicksee, « Étude de loup sur un promontoire »)