Nous avons la bonne fortune de pouvoir offrir à nos lecteurs une des scènes les plus oppressantes de cette pièce surhumaine, classique presque avant de naître, La Fiancée du Gorille, que les spectateurs des Folies-Didactiques acclament chaque soir avec une frénésie angoissée.

On sait, par d’enthousiastes comptes rendus, quel sujet nous présente La Fiancée du Gorille. Un jeune savant, de très noble famille, a dû sa quasi-mondiale renommée à une série d’études qu’il vient de publier, en réfutation des théories évolutionnistes.

Il y démontrait, à l’aide d’assez forts arguments, que l’homme ne descendait pas du singe, et qu’il y avait entre ces deux êtres, également dénommés primates, d’essentielles dissemblances. Pour le docteur de Tonnelet, le singe n’était qu’une simple bête, et rien de plus…

Or, en plein triomphe de ses idées, le jeune docteur reçoit tout à coup une révélation qui le foudroie : il apprend que sa grand-mère, la comtesse Eremburges de Tonnelet, mariée jadis à un colonel de l’armée coloniale, a été, il y a plus de cinquante ans, violée par un gorille… Le colonel, fou de douleur, s’est brûlé la cervelle. De l’union hors nature, il est né un être monstrueux, le père du jeune docteur, que ce dernier n’a jamais connu. Une jeune fille pauvre, de très grande famille, avait accepté généreusement d’être la femme de l’hybride, qui se trouva être prolifique, à l’encontre des usages établis. On va lire ici même l’émouvante confrontation de Hugon de Tonnelet et de sa grand-mère. C’est l’une des scènes les plus hautes de cet ouvrage ultra-magistral, où l’auteur a porté sur la scène le plus magnifique problème qui ait troublé jusqu’ici les anthropologistes.
 
 

ACTE II

 

BENOÎT, vieux domestique, qui a élevé le jeune Hugon.

HUGON DE TONNELET.

L’instant plus tard, la COMTESSE DE TONNELET.
 
 

SCÈNE IX

 
 

HUGON, entrant, très agité. — Bonjour, Benoît. Vois donc si la comtesse, ma grand-mère, n’est pas sortie ?

BENOÎT. — Elle est ici, mon Hugon, mon cher petit Hugon. Vous savez qu’elle ne sort plus. Elle a quatre-vingt-sept ans… Mais, mon cher Hugon, vous paraissez mal à votre aise ?

HUGON, se maîtrisant. — Ce n’est rien. Avertis ma grand-mère de ma venue.

BENOÎT. — Justement, mon cher Hugon, la voici venir.
 

(Exit Benoît. La comtesse entre peu après. Son visage est d’un blanc argenté, aussi blanc que ses beaux cheveux d’emprunt.)
 

HUGON, tombant à genoux. — Chère aïeule, je n’éprouve plus en vous voyant qu’un grand respect, une infinie piété, et aussi une communion attendrie en vos souffrances. (La comtesse le regarde, inquiète déjà.) Je sais l’histoire du gorille…

LA COMTESSE, sursautant, pleine d’une sollicitude émue et d’une surprise navrée. — Ah !

HUGON. — Écoutez… Je sais l’horrible chose de jadis. Et je suis venu entendre de votre bouche vénérée la détestable confirmation de ce qu’on me révéla… Ainsi, l’atroce était donc vrai ? Je suis le petit-fils…

LA COMTESSE. — Que dites-vous là ? Je vous affirme…

HUGON. — Pas un mot, aïeule respectée. Vous nierez ensuite, quand je vous aurai tout dit… J’étais fiancé… J’allais épouser la pure Irène, fille de l’austère marquis de Branchaîney, qui, si haut et si droit, maintient l’étendard de notre caste. Vous savez qu’Irène m’a aidé dans mes travaux, et que j’ai combattu avec elle les odieuses théories de l’évolution. Et voici maintenant que, moi, je me trouve donner à mes propres idées le démenti le plus éclatant, grâce à cette abominable naissance…

LA COMTESSE. — Ne dites pas cela, Hugon !

HUGON. — Vous nierez après, vous dis-je ! Depuis hier, madame, j’habite en un cauchemar vivant. Tout ce que j’examine en moi vient confirmer l’affreuse légende… Ce matin, en prenant mon tub, je me suis senti secoué d’un frisson, en remarquant l’envergure vraiment anormale de mes bras. Fébrilement, je me suis mesuré. Mon envergure, grand-mère, dépasse de vingt-trois centimètres la hauteur de mon corps… J’ai regardé mes pieds, et j’ai remarqué la stupéfiante souplesse de mon gros orteil ! Oh ! ma bonne mère, écoutez-moi bien : j’ai le pouce du pied opposable ! Vous comprenez ce que cela veut dire… Puis, des souvenirs d’enfance me sont revenus à la mémoire. Je me suis rappelé cette agilité dont j’étais si fier, et qui me permettait d’atteindre les branches les plus élevées de nos arbres centenaires. Comme vous avez dû frémir, n’est-ce pas, en me voyant grimper tout en haut ? Et ce n’était pas, comme chez d’autres aïeules, la crainte de me voir tomber qui vous torturait… C’était, au contraire, l’affreuse constatation de mon adresse séculaire… Et mon coccyx ! Nous n’avons pas parlé de mon coccyx ! À vrai dire, aucun appendice ne s’y trouve… Mais il me semble y sentir une petite protubérance anormale – que, depuis hier, j’ai tâtée plus de cent fois. Car vous sentez bien qu’une peur, qu’une phobie incessante s’en est mêlée…

LA COMTESSE. — Oh ! mon Hugon ! C’est cette neurasthénie qui a fait tout le mal… Vous ne m’avez pas permis de vous interrompre. Vous n’avez pas laissé mon cri de dénégation jaillir de ma faible poitrine. Vos craintes sont fausses, Hugon ! Votre père n’était pas le fils du gorille !

HUGON. — Des preuves ! des preuves ! Vous sentez bien qu’il me faut des preuves !… Pourquoi n’ai-je jamais vu mon père ?

LA COMTESSE. — Votre père était très souffrant de cette même neurasthénie qui s’exaspère en vous. On ne lui laissait voir personne.

HUGON. — Mais un portrait de lui…

LA COMTESSE. — Il avait tant dépéri que nous avions brûlé tous ses portraits, pour l’empêcher de constater son appauvrissement physique… Mais pourquoi vous donné-je toutes ces raisons, alors qu’il suffit d’une seule : Hugon… lors de cette fameuse rencontre avec le gorille, j’étais grosse déjà…

HUGON. — Serait-il vrai ?

LA COMTESSE. — Pourrais-je mentir ? Je le jure sur cette image sacrée…

HUGON. — Alors, tous ces signes que j’ai remarqués… Le pouce opposable…

LA COMTESSE. — Illusion !

HUGON. — La protubérance…

LA COMTESSE. — Je l’ai aussi…

HUGON. — Mon immense envergure…

LA COMTESSE. — Viens dans mes bras. Tu verras s’ils sont assez longs pour t’étreindre. (Hugon tombe dans les bras de sa grand-mère et pleure de joie.)

HUGON. — Je m’en vais. J’ai hâte de rassurer ma fiancée. (Exit Hugon.)
 
 

SCÈNE X

 

LA COMTESSE, SON CONFESSEUR

 
 

LA COMTESSE, faisant sortir le confesseur d’un petit réduit secret. — Oh ! mon père, Dieu me pardonnera-t-il mon mensonge ?

LE CONFESSEUR. — Oui, ma fille. Il est le Dieu de toutes les créatures. Sa large et miséricordieuse bonté s’étend sur les enfants des hommes et sur ceux des gorilles…
 
 

RIDEAU

 
 

Le copiste :

Tristan BERNARD
 
 

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(Tristan Bernard, in Comœdia, deuxième année, n° 386, mardi 20 octobre 1908 ; Emmanuel Frémiet, « Gorille enlevant une femme, » plâtre, 1887)