Il n’était bruit dans la petite ville universitaire de Kœnigsberg que de la disparition singulière du professeur de philosophie kantienne Herr Florimond-Justus Rosspelger. On se perdait en conjectures sur cet événement, car enfin maître « Justus, » comme l’appelaient abréviativement ses élèves, avait la réputation d’un savant rangé, minutieusement exact, et qui prenait sa tasse de café quotidienne, à midi sonnant, au cabaret de Kœnigs-Platz, au lieu même où son illustre patron, auteur de la « Critique de la raison pure, » avait pris les siennes, jadis, et juste à la même heure du jour.

Or, les douze coups de midi avaient retenti, déjà, sur le timbre de la grosse horloge, ce vendredi, le premier d’avril ; et Florimond-Justus n’arrivait pas. Ce retard, étant connues les habitudes horologières du personnage, avait, tout suite, quelque chose d’inquiétant, presque de sinistre… Dix minutes pourtant tombèrent dans l’éternité, et trois fois le café du maître, refroidi sur la table vide, dut être replacé sur le feu. L’hôte du Kœnigs-Platz-Kneipe gémissait, se frappait le front, et puis sortait, interrogeait l’horizon, fouillait, d’un air de capitaine de navire, les quatre coins de la grand-place…

Elle avait l’air tout changé, cette place : bien qu’un neuf soleil de printemps l’inondât de blancheur, il y planait je ne sais quelle mélancolie… Peut-être les cinq notables de la cité qui vidaient là leurs chopes monumentales, lentement, en lorgnant de temps à autre les rayons d’or au travers de la liqueur blonde, avaient-ils le pressentiment que Kœnigsberg, veuve d’un premier Kant, allait le devenir encore d’un second…

La journée passa tout entière comme avaient passé les dix premières minutes, et Rosspelger ne parut pas. Nulle part, du reste, il n’avait laissé d’indication, de justification de son absence. À l’Université, nul petit placard manuscrit qui prévînt les gens que le professeur, empêché soit par un rhume, soit par quelque autre cause légitime, ne ferait pas son cours ce jour-là sur les « paralipomènes de la logique transcendantale. » À la maison, pas de nouvelles non plus sur cette fugue bizarre, improbable, qui mettait la chambrière en émoi ; car le bon monsieur Justus se faisait vieux, et qu’adviendrait-il du monde, de la ville de Kœnigsberg, et d’elle-même, s’il était parti pour toujours, et sans testament ?

Quelques-uns, plus pessimistes encore, pensèrent au fleuve qui coulait là-bas, sous les arches du vieux pont solitaire, et le soir, armé de longues gaffes, on fouilla la vase le long des berges, croyant, à chaque paquet d’herbes qu’on décrochait, repêcher le corps du savant docteur.

À bout d’efforts et de recherches, il fallut enfin s’en aller coucher, et c’est à quoi les Kœnigsbergeois se décidèrent. Mais bien peu dormirent paisiblement cette nuit-là. Même, l’illustre commentateur de Kant apparut en songe à plusieurs : suivant le rang social ou le tempérament de chacun, il se montra vêtu de sa plus belle redingote, et son chapeau droit à grandes ailes auréolé d’un lustre céleste, – ou se manifesta dans la nudité classique des héros, abstraction faite de tout vêtement objectif, et comme il sied aux gens entrés dans la gloire.
 

*

 

Or, tandis qu’on rêvait ainsi dans la ville du professeur, le professeur était loin, – oh ! très loin… moralement du moins, car pour la distance physique, il n’était pas, à l’heure où je parle, à moins de huit kilomètres du poteau d’octroi sud de Kœnigsberg. Mais quelle immense étendue de terrain moral et philosophique il avait mis entre soi et la petite cité universitaire !

Que lui était-il donc arrivé ? Voici : d’abord un incident fort banal, mais qui devait avoir sur le maître kantiste en particulier, et le kantisme en général, les plus énormes conséquences.
 
 

 

Il était arrivé qu’en sortant pour une petite course d’un quart d’heure, un souffle de vent brusque, comme il en vient parfois en cette saison, enleva le chapeau de dessus la tête du philosophe ; et, comme le chapeau portait de grandes ailes, il s’en servit pour voler, par-dessus les haies et les berges fleuries, jusque dans le lit du Prégel.

C’était assurément, au point de vue tout « objectif, » c’est-à-dire à celui des gamins qui faisaient par là l’école buissonnière, un spectacle curieux que celui de ce chapeau magistral roulant de-ci, volant de-là, donnant tantôt du corps, et tantôt des ailes, pour fuir et malicieusement échapper aux mains tendues pour le saisir.

C’est alors, quand, de ballon fait esquif, il flotta sur les eaux du fleuve, au lointain, qu’il fallut au commentateur de Kant rassembler sa philosophie. La situation était, en vérité, fort critique. Se montrer dans les rues de Kœnigsberg sans coiffure, c’était une de ces choses auxquelles il n’osait songer… Sa dignité, celle du corps universitaire tout entier, serait compromise ; une émeute de chuchotements et de rires l’attendrait à sa première entrée dans l’amphithéâtre ; peut-être y perdrait-il sa chaire ; ou bien, au minimum, on en jaserait tout un mois ; et quelle contenance pourrait-il garder devant ses cinq partenaires du Kœnig’s-Platz-Kneipe ?

Il sentait déjà sur lui le regard du patron, lui versant, à midi, son café dans la petite tasse, et constatant, d’un œil narquois, un chapeau nouveau modèle sur son chef… Car, pour reconstituer l’ancien, avec sa calotte en vase Borghèse et ses bords à large envergure, il ne faudrait pas moins de deux semaines au chapelier à brevet de l’Université.

Dans sa détresse, Herr Florimond-Justus avait quitté le bord de la chaussée, et, comme un criminel poursuivi, il s’engageait maintenant à fond dans le fourré, malheureusement peu garni de feuillage encore… De ses pieds, de ses mains, il poussait toujours en avant, sans savoir où, perdant en route son allure et sa dignité philosophiques. Ses pieds s’empêtraient de lianes, ses mains saignaient, piquées par les aiguillons de roses sauvages… Sans la pesante redingote, et le crâne chauve au sommet, et la rosette multicolore au revers, on eût dit la plaintive Hermione, lasse d’une course impitoyable, et demandant grâce.

À ce moment, un bruit de voiture se fit entendre. Aussitôt, la tête nue du professeur errant émergea, d’instinct, des églantiers et des aubépines en fleur. C’était peut-être le salut pour elle, soit que, coiffée du vaste capotage, elle pût réintégrer la ville décemment, soit que, par un de ces traits dont le théâtre de drame est rempli, cette tête doctorale empruntât au cocher, pour un jour, son chapeau professionnel à cocarde, et, déductivement, son carrick à triple collet, – puis, qu’en cet équipage…
 
 

 

Hélas ! le regard de l’automédon (s’était-il aperçu que l’on convoitait sa livrée ?) vint à tomber juste sur le point du hallier où, curieux rocher couronné de lichens pendants, le crâne du professeur affleurait. Alors, d’un mouvement réflexe, le chef un moment émergé s’immergea. Tout espoir avait fui… Se blottissant pudiquement dans la feuillée mal close, Justus attendit que la nuit tombât, la nuit qui couvre tout de ses voiles.

À peine Vesper eut-il allumé dans le ciel son flambeau que notre professeur, endolori, se dépêtra de sa cachette et vint se reconnaître à l’air libre. Le pauvre homme aurait fait pitié si quelqu’un, dans l’ombre qui s’épandait, discrète, eût pu le surprendre. Son ample redingote, toute décousue, s’était aussi tailladée par le bas ; telles ces jupes de Folies dentelées en scie sur les bords, les manches s’entrouvraient en crevées, mimaient des manches de pourpoint ; les bas se déroulaient en torsades sur les chaussures ; la chemise et la cravate s’insurgeaient, en artistique débraillé… Plus rien dans la tenue, ni dans les traits, qui rappelât la rigueur des principes méthodiques de Kant.

Où fallait-il porter ses pas ? Il n’en savait rien… La nuit, maintenant, était tombée tout à fait ; elle avait glissé, plutôt, cette jolie nuit d’avril, sur la campagne, en voile de deuil élégant où perce le sourire des étoiles ; et sous ce voile féminin les rudesses du sol s’adoucissaient, les contours brusques mollissaient, les couleurs trop précises fonçaient dans un gris lavande indécis.
 

*

 

Florimond-Justus Rosspelger, né d’un père géomètre et d’une mère sentimentale, avait de bonne heure étouffé, par un système de culture bien entendu, les menus germes poétiques, toujours imminents au jeune âge ; de telle façon qu’au lieu de devenir, comme tant d’autres, un insupportable petit rêveur, infatué de ses états d’âme et rimant des vers à la lune, – il avait, à seize ans déjà, lu toutes les Physiques et Métaphysiques de la bibliothèque de son aïeul, pris vingt cahiers de notes sur Kant, et même fait imprimer deux essais, l’un sur les intégrales abéliennes, et l’autre sur la théorie des fluxions de Newton… À vingt ans, il parcourait l’avenue qui mène du Kayserling aux remparts avec trois ou quatre traités ontologiques sous son bras, et dans sa tête un plan complet de l’univers. Au Kœnigs-Platz, où d’habitude il prenait ses repas, on l’écoutait disserter comme un ange sur l’origine première des mondes, ou le mécanisme latent de l’esprit ; et, quoi qu’il en fût, cependant, lorsque le garçon apportait, à bras tendu, la chope d’honneur, il ne manquait pas de porter un toast au dieu Kant ; sur quoi, voluptueusement, il mouillait ses lèvres savantes à la savoureuse mousse bavaroise ; car, au fond, comme tout Allemand de race, il était idéaliste et buveur de bière.

Aussi ne doit-on pas s’étonner si l’obscurité douce, le silence et la solitude aient, en fort peu de temps, fait leur œuvre sur Florimond. Ce nom de Florimond, choisi à quelque cinquante années de là par sa mère, il se le rappelait à présent : ce souvenir provoquait en lui certain attendrissement agréable ; il en était fier ; il se sentait rajeunir. Et voilà que le professeur de Kœnigsberg se laissait aller tout doucement à rêver, et de toutes espèces de choses très douces : il se revoyait, enfant blond, des boucles sur l’épaule, câliné dans le chaud logis maternel, se balançant des heures sur un grand cheval à bascule, et d’autres fois chiffonnant les feuillets d’un beau livre, avec les majuscules de l’alphabet germanique en rinceaux, en lianes, en guivres, une vraie forêt vierge typographique. Et, dans cet abécédaire gracieux, il avait appris à lire Kant, Hegel, Herbart et d’autres aussi rébarbatifs que ceux-là. Or, ces lettres ornées, oubliées depuis si longtemps, il les retrouvait, à présent, en ce clair de lune, calligraphiées par le feuillage sur la page blanche du ciel. Et soudain, il s’avisa de penser que ces vivantes arabesques pouvaient en être les signes de quelque chose d’inconnu, – peut-être un abécédaire de beauté…

Devant lui, cependant, il marchait, toujours devant lui ; ses longs cheveux gris éméchés par les folles brises, les bras croisés, l’œil aux étoiles, il arrivait à ressembler à un poète !

Son chapeau ? Mais il n’y songeait déjà plus : son crâne délivré de ce conventionnel et laid accessoire, il lui semblait que la pensée, dessous, s’éclaircissait, se sublimait en quelque sorte ; du tréfonds de son alambic cérébral montait une écume métaphysique dont les bulles venaient crever l’une après l’autre à la surface… Tout le subjectivisme idéaliste s’en allait par là, laissant cristalliser, à sa place, un ancien résidu de clair bon sens et d’enthousiasme. Si l’œil humain pouvait percevoir la figure des esprits animaux, il aurait vu, s’évadant du crâne de Florimond, un million de petits diables très bizarres et très difficiles à saisir… C’étaient les formes de la nomenclature kantienne en déroute ; et pour une oreille plus subtile que la nôtre, tous ces vocables, venant expirer à l’air libre, devaient produire un pétillement singulier.
 
 

 

La lune, cependant, montait au zénith, éteignant les constellations, prenant tout le ciel ; et son rayonnement de blancheur tout unie créait un paysage idéalement homogène. Plus de ces nuances innombrables qui spécifiaient, à la clarté solaire, les essences d’arbres, les écorces, les corolles diverses, les pans de ciel ou de rochers. Toute cette variété polychrome s’unifiait, sous le regard de Phœbé, dans la gamme du noir au blanc. Ainsi d’une aquarelle qui se serait transformée en lavis.

Ce parti de lumière très simple idéalisait à la fois l’objectif et le subjectif : à savoir le site, d’une part, où tant de détails se fondaient en un clair-obscur harmonique, – et l’âme de Florimond, d’autre part, où les clartés du Vrai faisaient, avec les ombres du Préjugé, le plus beau contraste.

Le processus s’accomplissait des deux côtés synchroniquement, et le pouls de l’ex-philosophe battait du même rythme que la Création tout entière. Même, il battait, je dois le dire, un peu plus vite ; et si j’étais horloger, je dirais que la détente, ici, du grand ressort précipitait la mesure du balancier.

Car, sans plus songer un instant qu’il était Rosspelger de Kœnigsberg, professeur titulaire à l’Université, qu’il avait perdu si légèrement son chapeau dans le Prégel et vagabondait depuis deux heures en rase campagne, Florimond, ivre de silence et de lune, reconstituait dans sa cervelle un monde nouveau. Toute une Esthétique y germait, semée par la même brise qui faisait tomber sur le sol, déjà, les graines de plantes hâtives. Le Beau s’offrait à lui vivant, intégral, victorieux. Ses fastidieuses analyses se résolvaient dans une vision simultanée, comme l’éclair, dans un orage de nuit, révèle instantanément l’horizon. Les plantes qui vivaient là, dans ces champs, ces bois, à l’entour, représentaient un peuple immense, aux mille tribus, diverses et pourtant parentes ; et cette population, prisonnière du sol, ayant la vie sans avoir le sentiment (chose étrange), elle recevait comme simple stimulant vital ces rayons de soleil – ou de lune, que nous aimons, nous, comme lumière, ou savourons comme chaleur. Supérieurs, déjà, par la sensation, – et par la souffrance, les insectes ailés, avant de mourir, bourdonnaient, butinaient avec diligence, guidés par le coloris de la flore, et non captivés par son charme.

Et le maître, dépouillant sa personnalité sans vergogne, se mettait, en esprit, sous l’épiderme argenté des bouleaux ou sous le corselet des phalènes ; il s’essayait à végéter comme les uns, ou bien à vivre, comme les autres, une vie simple, sans commentaire…

Alors, ridée d’un Utilitarisme idéal, organisant tout pour le bien, pour le mieux possible, et trouvant ce succès de surérogation, la Beauté, – cette idée-là domina la scène pour notre penseur. Ne se lisait-elle pas avec évidence en ce cercle parfait de la pleine lune, en ce partage rigoureux des ombres et des clairs, en cette symétrie nécessaire des feuilles sur le rameau, des ailes autour du corps de l’insecte ? Tout cela ravissait l’âme des hommes qui, pareils à M. Rosspelger, se promenaient la nuit par les champs, et tout cela se mouvait pourtant, s’entremêlait, se concertait à part, sans se préoccuper le moins du monde ni de M. Rosspelger ni d’aucun rêveur de la même espèce…

Maître Florimond lisait à présent le livre de la Nature, aussi couramment que n’importe quel in-quarto de Kant, – avec cette différence que naguère il tournait les feuillets lentement, les besicles sur le nez et dignement assis dans son fauteuil, tandis qu’à cette heure, à cette heure très avancée de la nuit, il errait sous la voûte des cieux, à la belle étoile, les habits en désordre et nu-tête, comme un lunatique.
 

*

 

Soudain, dans cette chasse de Pan, d’après la formule de Bacon, le philosophe s’arrêta ; pris de peur, il tendit l’oreille, attendit que le même bruit qu’il venait d’entendre se répétât… La solitude était complète et rien ne bougeait. Cependant un sanglot, bien caractérisé, sortit de la haie qui bordait le chemin. C’était même un sanglot d’enfant ; et, sautant par-dessus l’aubépine, Florimond découvrit, agenouillée dans l’herbe, une petite fille qui se désolait et pleurait à chaudes larmes, les yeux dans son tablier.

Au bruit que fit le corps du professeur en sautant, l’enfant fut prise à son tour d’une terreur et, vite, détala de ses petits pieds. Rosspelger eut bien du mal à la rattraper, et lorsque enfin il lui mit la main sur la collerette :

« Oh bien ! Est-ce possible ? s’écria la fillette, les yeux brillants, encore mouillés… Monsieur Justus !…

– Chut ! mon enfant, fit le maître, essayant de se ressaisir. Garde-toi de dire à personne que tu m’as trouvé dans ce lieu, à cette heure !… »

Et comme il reconnaissait la petite Rose, la fille de l’appariteur :

« Eh quoi ? Rosenlein, fit-il en lui tapant sur la joue, te voilà si tard errante en pleine campagne ? Tes parents doivent être en des transes… Mais tu t’es donc perdue ?

– C’est, dit-elle simplement, que mon père m’avait envoyée vous chercher à l’Université, pendant qu’il allait lui-même du côté de l’eau, car il pensait que vous aviez pu vous noyer. Ne vous trouvant pas à votre bureau, j’ai voulu rejoindre mon père ; j’ai longtemps marché tout au long du fleuve, guettant ; puis, voyant votre chapeau flotter au milieu du Pregel, je me suis dit : Père avait bien prévu ; M. Justus est tombé juste au mauvais courant ; il n’a pas pu se rattraper… Et c’était bien dommage pour tout le monde à Kœnigsberg… Alors, je me suis assise par terre et j’ai pleuré… Mais voilà que l’idée de rattraper votre chapeau m’est venue, je ne sais pourquoi. Comme il allait vite sur l’eau, j’ai couru, ma gaule à la main ; mais je n’ai pu le joindre, et tout d’un coup je me suis trouvée loin, très loin de la maison. Alors, j’ai pris peur ; la nuit est tombée ; et je traversais les champs à tâtons, quand je vous ai rencontré bien à point, monsieur Justus ! »
 
 

 

Et, disant cela, la fillette avait mis sa main, gentiment, dans celle du professeur. Avec cette candeur de l’enfance qui ne s’étonne pas longtemps du fait accompli, elle continuait de marcher tout droit devant elle, sans bien savoir au juste si c’était M. Rosspelger qui la ramenait chez elle, ou si c’était elle qui ramenait M. Rosspelger à son domicile…

Lui, Justus-Florimond, ne se posait même pas la question. Les découvertes esthétiques transcendantes qu’il avait faites, inespérément, en cette nuit et ce clair de lune mémorable, avaient mis son cerveau dans un état d’exaltation indicible… Il se laissait mener comme Œdipe par Antigone, ébloui par son rêve, et la pensée perdue dans les étoiles, au point qu’il eut un soubresaut, lorsque Rosenlein, lui quittant la main, dit : « Bonsoir, monsieur Justus, vous êtes à votre maison. Et moi, je rentre chez mon père. »
 

*

 

Toute à la joie d’avoir retrouvé son maître, la servante ne songeait pas encore à le questionner ; elle pensa qu’une grasse matinée de sommeil, dans un lit tiédi par la bassinoire, une tasse de vin chaud sur l’estomac, et les volets bien clos, lui rendraient les esprits et, avec les esprits, la parole.

Effectivement, le lendemain, quand le profesesseur s’éveilla, – soit la douce moiteur des draps, soit la vertu de la tisane, ou bien la tyrannie renaissante de tant de bruits familiers, tic-tac d’un cartel, ronronnement d’un chat, craquement d’une antique armoire saxonne, – Herr Rosspelger se sentit ce qu’il avait toujours été, patient commentateur de Kant, et titulaire de l’Université de Kœnigsberg. Tous les épisodes de son équipée fondaient en la demi-teinte d’un rêve excentrique et point très orthodoxe, à vrai dire, qu’il aurait fait… Il revêtit sans barguigner la redingote de rechange qu’il trouva prête sur sa chaise, s’enveloppa le cou des trois tours d’une cravate neuve, et, sans quitter des yeux le deuxième chapitre de la Raison pratique, dont le volume s’était ouvert de lui-même à la page, il saisit le chapeau qui se trouvait là, et, le posant machinalement sur sa tête, il sortit.

Des « Bonjour, maître Rosspelger, » variés de : « Ah ! c’est vous, Justus ? » et d’autres formules, amicales ou cérémonieuses, lui firent cortège de sa maison jusqu’aux bâtiments de l’Université ; car il allait y faire son cours, comme d’habitude… Et, s’acheminant, il saluait les gens de la main, simplement, car c’étaient des intimes ou des inférieurs. Au tournant de la rue, par exemple, Florimond-Justus se découvrit, car cette fois, c’était Monsieur le Recteur en personne qui l’abordait.

« Je vous en prie, mon cher collègue, fit avec une noble condescendance le personnage, gardez votre chapeau… »

Ce mot de chapeau fit soudainement sur le professeur un effet extraordinaire… Ce son, qu’il n’avait pas entendu depuis son retour de là-bas, lui remit en mémoire, d’un coup, tous les incidents de son escapade : il se vit, dans un millième de seconde, perdant cet objet conventionnel, mais indispensable, dans le Prégel, puis, affolé, courant à l’aventure dans la campagne au sud de Kœnigsberg, se grisant de silence et de solitude, amoureux du disque lunaire, et découvrant la beauté du monde…

Et l’idée qu’il avait trahi Kant, en ce clair de lune, le saisit un moment comme un remords… Il regarda, craintif, le chapeau dont il allait, sur l’invitation du doyen, se couvrir. L’objet (il ne s’en était pas encore aperçu) s’offrit à sa vue tout battant neuf, d’un beau luisant, avec un corps bien évasé et des ailettes conquérantes. Au fond de la coiffe, ses deux initiales J.-R. se détachaient en or sur soie blanche… Après un moment d’hésitation bien naturelle, Justus Rosspelger se coiffa de ce couvre-chef exactement pareil à l’ancien… C’était à croire que le chapelier, par précaution, en avait jadis fabriqué deux du même modèle ; ainsi font certains artistes prévoyants pour un chef-d’œuvre qu’ils redoutent de voir périr… Puis, éludant le questionnaire obséquieux de l’appariteur, il fit son entrée brusquement dans l’amphithéâtre.

Là, s’étageant sur les gradins, du bas au sommet, une centaine d’auditeurs attendaient, dans un murmure de ruche effervescente. C’étaient, d’abord, les élèves inscrits, au complet, puis quelques bourgeois désœuvrés ; enfin, de ces dames érudites, armées de lunettes, qu’on appelle – oh ! peu respectueusement – « puces d’amphithéâtre. »

Tout ce monde applaudit en longue salve à cette rentrée d’un maître dont la disparition avait plongé Kœnigsberg dans le deuil, et qui, Dieu merci, pour la gloire de Kant et le salut de l’Idéalisme transcendantal, lui était rendu en ce jour. Il y avait bien, dans certain angle de la salle, un groupe malicieux, qui se promettait la joie d’interrompre et d’interpeller ; mais cette partie discordante de l’orchestre ne pouvait qu’être étouffée sous l’unisson de pieux enthousiasme.

Justus-Florimond salua, puis s’assit ; il s’installa dans sa chaire comme de coutume, agita l’eau sucrée de son verre et, comme il l’avait fait depuis trente ans, se mit en devoir d’expliquer le sens d’un paragraphe sur la distinction entre la beauté libre et la beauté adhérente… Le texte était ouvert devant lui, la page cornée d’avance ; on attendait.

Ah ! mais que se passe-t-il donc, et quel démon jaloux, subitement, voile de son bandeau la pensée du commentateur ? Voici que Rosspelger ne peut plus le déchiffrer, ce texte archiconnu, qu’il savait par cœur, et qu’il croyait gravé dans ses fibres… Ses yeux fixent avec angoisse les caractères typographiques, qui, par un accident incroyable, apparaissent à son esprit vides de leur sens… Pris de vertige, il se lève, essaie de balbutier des excuses… puis, se sentant perdu, descend de chaire et gagne la porte…

Une clameur s’élève, menace ou pitié… et, d’un angle de l’amphithéâtre, part une bordée stridente de sifflets…

Justus-Florimond tressaillit ; puis, après une seconde d’hésitation, il se retourna, fit face au public, et là, debout, au pied de sa chaire, comme un chevalier désarçonné qui tient tête à l’ennemi, les cheveux en crinière et la voix frémissante, il parla.

Ce qu’il dit ? — Des choses si neuves et si séculaires, si supérieures et si simples, si mystérieuses et si lumineuses à la fois, que l’auditoire ébloui, transporté, ne pouvait plus tenir en place. Les timides habitués des derniers bancs descendaient doucement les degrés, se rapprochaient, aimantés par cette éloquence ; et quant aux gradins immédiats, ils étaient abandonnés des fidèles : ceux-ci s’étaient peu à peu dégagés, et maintenant, groupés autour du professeur, ils écoutaient, le regard absorbé, dans les poses idéales de l’École d’Athènes.

Et lui parla longtemps, d’un verbe d’abord impétueux, puis qui se dilatait en extases. C’était moins un discours qu’une symphonie, – un de ces fougueux allegros entrecoupés d’adagios solennels, où Beethoven tire un monde du chaos, puis s’arrête à le contempler dans l’espace… Et c’était bien un monde qu’il reconstruisait là, Florimond, qu’il faisait surgir violemment du chaos des anciens systèmes et des philosophies surannées. Le public s’amusait à le voir battre en brèche des théories que, la veille encore, il aimait à lui voir défendre ; il l’encourageait dans sa verve à démolir le mur universitaire et sacré ; et lui-même, grisé de ses propres hardiesses, lançait ses munitions sans compter ; peu à peu, sous l’accumulation des débris, fut comblé le fossé qui séparait la Science de la Poésie. Alors, la Nature apparut dans sa magnifique unité, telle que Florimond l’avait découverte au soir précédent, sous les rayons candides de la lune. Et Florimond en faisait sentir les parfums à son auditoire ; il égayait le triste amphithéâtre de ses lumineuses couleurs, y donnait l’illusion de ses silences harmonieux, la montrait belle par sa bonté, séduisante parce qu’elle était bienfaisante. Puis il dressa le parallèle de ses succès, et de nos échecs artistiques, confronta la grâce ingénue des feuillages avec le lourd, prétentieux pédantisme des livres, peignit la fleur se dégageant, sans syllogisme, du bouton, épanouissant sa gloire sans rhétorique, aimable avant d’être admirable. Non point que le calcul fût absent, mais il restait caché ; dans cette algèbre bien supérieure à la nôtre, les signes avaient le tact de ne pas se montrer à nu, leur transcendance était vêtue de charme ; en cette architecture savante, aucun échafaudage visible, pas de ceintre provisoire, ou définitif, pour appuyer la voûte céleste, et nul treuil, nul palan, nul appareil d’aucune sorte pour élever les fûts végétaux dans l’espace. Non, pas même la trace de doigts d’ouvrière en ces festons vivants et parfaits, ces tissus inimitables de la flore… L’homme avait beau se pencher, attentif, sur le germe en fermentation, ou la tige en pleine croissance, il assistait toujours aux résultats, et ne surprenait jamais le moyen. Jusque dans la cellule, que son microscope indiscret croit forcer, les derniers fragments matériels s’attirent, se repoussent, se séparent ou s’associent tacitement. Aussi bien, conclut magnifiquement l’orateur, est-elle profonde autant qu’édifiante, cette parole qui n’a pas été dite par Kant, ni par Hégel, ni par aucun philosophe de profession, mais par Jésus-Christ :

« Considérez comment croissent les lys des champs : ils ne travaillent ni ne filent ; et cependant, je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. »

Sur ce « finale » inattendu, le professeur Rosspelger s’évada, laissant l’auditoire en rumeur. Frémissant, tout en nage, et presque effrayé de ce qu’il avait fait, il entendit, de la rue, l’explosion prolongée des bravos.

Et le soir, quand il eut regagné son logis, après un tour de ville, un pli timbré du cachet rectorial lui fut remis par sa servante. Or voici ce qu’il contenait :

« Par décision du chef de l’Université, le Dr Justus-Florimond Rosspelger, professeur de philosophie kantiste à Kœnigsberg, est relevé de ses fonctions, et sa chaire est déclarée vacante dès ce jour.

Cette mesure est motivée par les opinions subversives et la conduite scandaleuse dudit Rosspelger, dans la nuit du 1er avril, et la journée du 2 qui suivit ; opinions et conduite de nature à contrister tous les fidèles sectateurs de Kant, et à détourner la jeunesse kœnigsbergeoise du culte qu’elle professe et doit éternellement professer pour le père du subjectivisme idéaliste. »
 

*

 

Florimond-Justus, accablé, sortit de sa maison sans trop savoir ce qu’il faisait. Le hasard le mena sur le dernier pont du Prégel, à la nuit tombante. L’air était lourd ; le ciel couvert, sans lune, sans étoiles. Longtemps il regarda, sans penser à rien, l’eau plombée du fleuve qui courait et s’engouffrait tristement sous les arches… Soudain, ses yeux tombèrent sur un objet de teinte sombre, enchevêtré dans les roseaux, et que le flot soulevait chaque fois, en passant…

Par un trait de psychologie qui, certes, paraîtrait improbable chez tout autre qu’un philosophe, le désespoir de Florimond s’était transformé, depuis peu d’instants, en je ne sais quel ennui d’inoccupation très banal… Il descendit du pont sur la berge, pour voir ce que cela pouvait être ; et comme cela restait encore hors de portée, il se tailla tranquillement une gaule avec son canif, comme font les enfants, puis tâcha de harponner l’épave. Elle présentait, en vérité, quelque ressemblance avec le chapeau perdu l’avant-veille… Il redoubla d’autant ses efforts ; et comme il tendait son bras avec la ténacité du pêcheur à ligne qui « sent mordre, » un de ses pieds glissa sur la vase, et le reste fut entraîné… Ce fut alors très vite fait : un petit cri de détresse, aussitôt étouffé par l’eau montant à ses lèvres, un éclair de pensée là-haut, vers le ciel… et dans l’ombre d’un faubourg écarté, à six cents mètres à peine de Kœnigsberg, l’ex-professeur Florimond disparut, – cette fois pour toujours.
 
 

 

_____

 
 

(Maurice Griveau, Histoires d’Art, Paris : Alphonse Lemerre, 1908 ; illustrations d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? [1888] de Lewis Carroll)