I

 
 

Dans tout le Royaume-Uni, il n’existe pas de voie plus quelconque que la route de Londres à Nesthall, entre Station Road et Beryl Avenue. Une rangée de petits pavillons minables et une rangée de boutiques récentes et exiguës se font face, de part et d’autre des lignes de tramway qui relient Hammersmith à un faubourg éloigné, autrefois simple ville de campagne. Presque toutes ces boutiques pratiquant indifféremment le commerce de bonbons, de tabac et de journaux, il paraît surprenant qu’on puisse trouver en aucune d’elles un réel moyen d’existence.

Charles Trimmer tenait la cinquième boutique vers le bas, en les comptant le dos tourné à Londres. Son nom banal s’étalait au-dessus de sa devanture, encadré par « maison de la presse » d’un côté et « bureau de tabac » de l’autre. Sa vitrine exhibait un assortiment de boîtes ouvertes et de bocaux remplis de confiseries bon marché, de cartes postales d’un goût douteux, de nuées de mouches quand c’était la saison, et de paquets factices de tabac et de cigarettes.

D’esprit et d’apparence banals, Trimmer était lui-même parfaitement assorti à son cadre de vie et à son métier. Si j’insiste particulièrement sur ce point, c’est parce qu’il contribue à renforcer la singularité de ce surprenant récit. C’était un petit homme au crâne légèrement dégarni, portant une fine moustache brune et cirée ; il avait dépassé la quarantaine. Ses passe-temps consistaient essentiellement à suivre les matchs de football professionnel (à ses heures de loisir, c’était un fervent “supporter” de Brentford) et à miser quelques shillings sur des chevaux qui gagnaient rarement. Comme il n’avait qu’une seule bouche à nourrir, la sienne, la boutique suffisait à ses besoins. Il vivait seul, mais une femme d’un certain âge venait chaque jour lui préparer son dîner et faire le plus gros du ménage. Quant au reste, vous pouvez l’imaginer comme un individu terne, inconsistant, presque dénué de personnalité, et naturellement affligé d’un accent à couper au couteau, mélange de cockney et d’accent particulier à la banlieue du Middlesex. Ce fut pourtant à ce petit homme insignifiant dans son cadre sordide, qu’il advint un beau jour une aventure défiant toute imagination.

Il était huit heures du soir ; c’était un mercredi du mois de mars. La journée avait été venteuse et bruineuse, sans un soupçon de printemps dans l’air. Trimmer avait presque fini sa journée. Son dîner froid l’attendait, et dans une demi-heure il serait libre de pousser jusqu’à l’hôtel de la Gare pour y boire, comme à son habitude, ses deux demis de bière anglaise. Une cigarette au coin des lèvres, il s’approchait de la porte et s’apprêtait à fermer boutique, lorsque deux personnages déguenillés firent leur apparition.

Le premier était une femme basanée de petite taille, aux cheveux gris, d’une saleté indescriptible. Son œil gauche louchait horriblement et paraissait figé dans une perpétuelle contemplation de l’arête de son nez. Elle était suivie d’un grand garçon rachitique, en haillons, qui aurait pu être son fils ou son petit-fils. Sachant par expérience qu’il était peu probable qu’il ait affaire à des clients, Trimmer se renfrogna aussitôt.

« Vous auriez pas une p’tite pièce ou un p’tit quelque chose à manger, mon bon monsieur ? gémit la vieille femme. J’ai deux adorables petits bébés qui meurent de f… »

Trimmer fit un geste en direction de la porte.

« Fichez-moi le camp ! lança-t-il. J’ai rien pour vous ; déjà que je roule pas sur l’or !…

– Je vous accorderai un souhait en échange, mon beau monsieur. Un bon souhait, un merveilleux souhait pour vous ! Vous refuseriez pas une bouchée de pain à mes chers enfants, mon beau monsieur ? Vous… »

Trimmer marcha sur elle, presque menaçant.

« Filez ! rugit-il. Vous avez entendu ? Je vous ai dit de filer ! »

La femme en haillons, se redressant tout à coup, parut soudain beaucoup plus grande. Elle lui jeta un regard si foudroyant qu’il recula brusquement d’un pas, comme s’il s’était heurté à un obstacle tangible. Ouvrant les mains, elle les éleva au-dessus de ses épaules.

« Alors, puisses-tu être maudit, maudit jusqu’à… »

En un éclair, le garçon avait saisi l’une de ses mains et s’efforçait de lui fermer la bouche :

« Mère, mère ! hurla-t-il, pour l’amour de Dieu !… »

Trimmer fixa le couple d’un regard presque horrifié. Il ne croyait pas aux malédictions ; il avait tout le matérialisme du vrai Cockney. Mais la virulence de la vieille femme, la soudaine étrangeté de ses yeux que le strabisme n’expliquait pas complètement, la peur apparente du garçon influaient désagréablement sur sa piètre imagination.

« Ça va, m’dame, dit-il, un peu surpris de son accent conciliant. C’était pas la peine de le prendre sur ce ton. »

L’agressivité de la femme retomba un peu.

« Un peu de nourriture pour moi et mes enfants qui meurent de faim. J’demandais rien d’autre. »

Trimmer, qui n’était pas foncièrement méchant, se persuada qu’elle était à plaindre. Il cherchait ce qu’il pourrait bien lui donner sans se démunir, quand il s’avisa de quelques biscuits qui, ayant un peu souffert de l’humidité, s’étaient ramollis pour les avoir gardés trop longtemps en stock. Se dirigeant vers une boîte en fer-blanc, il en vida le contenu dans un grand sac qu’il tendit à la femme.

Elle le prit sans un mot de remerciement, se choisit un biscuit et se mit à le grignoter. Il vit l’inquiétante lueur réapparaître dans ses yeux.

« Vous m’avez fait là un étrange présent, maître, dit-elle, et je vous offrirai en retour un étrange présent… Quand la nuit se changera en matin, entre la minute et l’heure –  sonnera ton heure ! »

Une fois de plus, le jeune homme parut nerveux.

« Mère ! protesta-t-il.

– Ce qui est dit est dit, répondit-elle. Il trouvera la fin qu’il recherche. Entre la minute et l’heure ! »

Lentement, les deux personnages sortirent alors de la boutique. Trimmer, en refermant la porte derrière eux, se fit la réflexion que c’était un “drôle de départ”. Il s’aperçut que sa main tremblait en tournant la clef.
 

II

 

Inexplicablement, sans qu’il puisse le formuler clairement, les paroles de la vieille femme hantaient Trimmer. Il se refusait à admettre qu’il puisse être effrayé ; il s’estimait simplement curieux de comprendre le sens de ses paroles. Avait-elle vraiment une idée en tête ou avait-elle seulement cherché à l’intimider par des sornettes ?

Quelques jours s’écoulèrent. Trimmer, à ses heures perdues, se creusait la cervelle pour résoudre cette énigme. Il finit par y apporter un commencement de réponse. L’heure à partir de laquelle la nuit se changeait en matin était en principe minuit ; on passait ensuite aux heures appelées ante meridiem, ce qui pour lui n’avait aucun sens. « Entre la minute et l’heure » devait donc logiquement désigner la minute précédant minuit. Mais pourquoi était-ce son heure ? Qu’avait-elle voulu dire par cette vague menace, si tant est qu’elle ait vraiment voulu dire quelque chose ?

Généralement, Trimmer était couché avant onze heures et s’endormait presque aussitôt, mais une dizaine de jours plus tard il dut veiller tard dans sa boutique après l’heure de fermeture, pour terminer sa comptabilité. Il avait presque fini au moment où il leva les yeux sur sa petite pendule, posée sur l’étagère derrière le comptoir. Dans deux minutes exactement, il serait minuit.

Trimmer n’était pas d’un naturel impressionnable, mais il est excusable qu’un homme veillant tard dans la nuit à travailler seul, puisse se retrouver en proie à d’étranges lubies. Encore une minute, et viendrait ce que la vieille femme avait appelé son heure : une fois de plus, il se demanda ce qu’elle entendait par là. Avait-elle voulu dire que ce serait sa dernière heure ?

Il se leva et marcha jusqu’à la porte de la boutique, sans quitter l’horloge du regard. Les panneaux supérieurs de la porte, vitrés, étaient masqués par un store de toile verte. Au-dehors, il put entendre passer un dernier tramway, qui rentrait au dépôt en grinçant. Ce bruit amical, surgi d’un monde familier, quotidien, lui réchauffa le cœur.

Il souleva le rideau pour regarder par la vitre mais, avant que ses yeux se soient accoutumés à l’obscurité extérieure, avant même qu’il ait pu distinguer autre chose que le pâle reflet de sa silhouette, il se produisit soudain quelque chose qui lui fit refluer le sang au cœur. Le bruit du tram avait cessé, si brutalement cessé que la détonation d’un pistolet aurait été moins alarmante que ce brusque silence. Ce n’était pas que le tram se soit tout à coup arrêté. Par la suite, cherchant ses phrases, il rapporta que le bruit avait “disparu”, ce qui peut sembler paradoxal, mais traduit assez bien ce qu’il voulait exprimer.

La seconde d’après, le monde qu’il contemplait avait changé. Il n’y avait plus trace de tramway, plus trace de trottoir, des maisons d’en face. Il aperçut des herbes frustes, grisâtres, balayées par un vent qui gémissait d’une voix inconnue. En tremblant, il ouvrit la porte et regarda au-dehors.

Un mince croissant de lune et quelques étoiles éclairaient un paysage désert, un lieu horrible, totalement inconnu. En face, à l’endroit où auraient dû s’élever les villas, s’étendait la lisière d’une forêt touffue, sombre et menaçante. Il sortit et son pied, glissant à travers l’herbe spongieuse, s’enfonça dans la boue et la vase jusqu’à la cheville. Jetant un coup d’œil craintif par-dessus son épaule, il aperçut sa boutique qui se dressait solitaire, la porte grande ouverte. Les autres échoppes attenantes en carton-pâte avaient disparu. Elle avait l’air abandonnée, ridicule, incongrue – une boutique miniature s’élevant, isolée, au milieu d’une étendue déserte.

Un liquide froid dégoulina sur sa main et le fit tressaillir. Il comprit aussitôt que c’était une goutte de sueur. Ses cheveux étaient trempés, son visage ruisselait. Il se dit que c’était un cauchemar, qu’il se réveillerait s’il parvenait seulement à crier à voix haute. Il poussa un cri, et entendit le son rauque de sa voix résonner au-dessus de la solitude environnante. De la forêt, le cri d’une bête sauvage lui répondit.

Non, ce n’était pas un rêve – ou alors, si c’en était un, c’était un rêve entièrement nouveau. Où était-il ? Par quel miracle, en franchissant le seuil de sa porte, s’était-il retrouvé dans ce lieu inconnu, à des milliers de miles de Nesthall ?

Mais étaient-ce des milliers de miles… ou des milliers d’années ?… Une intuition inhabituelle, fulgurante, le traversa. Le paysage qui l’entourait était plat, suivant la morne configuration du Middlesex. Juste en face de lui, à quelques miles, s’élevait la colline qu’il avait eue quotidiennement sous les yeux ; il en connaissait par cœur le contour contre le ciel. Pourtant, ce n’était plus Harrow Hill. Une épaisse forêt en escaladait le versant. Et sur toute cette scène planait un silence douloureux, chargé d’épouvante.

La curiosité finit malgré tout par l’emporter sur la peur. Timidement, il fit quelques pas hors de sa boutique, sans cesser néanmoins de jeter de petits coups d’œil en arrière pour s’assurer qu’elle était toujours là, tout en marchant légèrement et prudemment sur le sol marécageux. Au loin, sur la gauche, s’étendaient des marécages à ciel ouvert et il pouvait embrasser du regard un large arc de l’horizon. Aucune rivière n’était visible, mais il devinait vaguement les contours de ce qu’il savait être la vallée de la Tamise. Et toujours pas la moindre maison, le moindre être vivant en vue !

Il se retourna encore une fois pour regarder sa boutique. Elle était toujours là ; sa porte béante répandait un flot de lumière sur les herbes des marais croissant sur le seuil. Au moment où il se retourna, il aperçut au loin une colline basse, un peu sur sa gauche – une colline qu’il ne connaissait pas. Il avait fait une douzaine de pas dans sa direction quand le cœur lui manqua, et il entendit son hurlement monter dans un paroxysme d’épouvante.

La colline bougeait !

Ce n’était pas un mouvement furtif. Il se dégageait de cette élévation subite de l’énorme monticule une sorte d’instinct féroce et impétueux. Avec le mouvement, la masse informe se précisa. Il vit se découper sur le ciel sombre deux oreilles épointées fixées sur une tête reptilienne, plate et stupide. Des pattes palmées rudimentaires griffèrent le sol, et la gigantesque carcasse de la bête se souleva maladroitement. Deux lueurs d’un rouge terne brillèrent soudain en direction de Trimmer, et il réalisa brusquement que le monstre le fixait du regard.

Tandis qu’il le contemplait, hébété, il aperçut la longue fente d’une gueule ouverte ; il vit une large langue, d’un blanc sale, pourlécher des babines verdâtres, en bavant de convoitise. Ce spectacle répugnant lui souleva le cœur ; son sang ne fit qu’un tour.

Une horreur nouvelle le submergea. Le charme fut rompu : il retrouva aussitôt l’usage de ses jambes. Il fit volte-face et, les bras lancés en avant, se rua vers la porte ouverte de sa boutique, en hurlant à pleine gorge.

Derrière lui, il entendit la monstrueuse créature s’ébranler lourdement à sa poursuite. Le sol résonna soudain sous ses énormes pattes palmées : le long corps reptilien était lancé pesamment sur ses traces. D’étranges cris rauques s’échappaient de sa gueule béante, pleins d’un désir ignoble.
 
 

 

La bête se déplaçait vite, elle aussi. Elle gagnait du terrain, les bruits se rapprochaient avec une rapidité folle. Déjà, il pouvait sentir son haleine chaude et fétide. Dans un ultime effort, il atteignit désespérément la porte de sa boutique et franchit d’un bond le seuil de cet abri illusoire. D’un grand coup de pied, il referma frénétiquement la porte derrière lui avec fracas, et s’effondra à bout de souffle derrière le comptoir.

Presque aussitôt, la petite horloge se mit à sonner sur l’étagère. Au même instant, il entendit distinctement une rumeur soudaine s’élever au-dehors. Son cœur éprouvé bondit à nouveau dans sa poitrine ; mais, en une fraction de seconde, Trimmer avait identifié ce bruit : c’était le tram qui, apparemment, reprenait son trajet interrompu.

Le carillon de la pendule continuait de tinter. Il la contempla, abasourdi. Elle sonnait minuit.

Or, il n’avait guère prêté attention à l’heure, mais il estimait avoir passé environ une demi-heure dans ce monde inconnu et terrifiant qui s’étendait à l’extérieur de sa boutique. Il était pourtant un peu plus de minuit moins une quand le changement s’était produit, et voici qu’à présent son horloge sonnait seulement minuit !

D’un pas chancelant, il se dirigea vers la porte ; le tram passa au même instant, égrenant un chapelet de lumières scintillantes en haut de sa vitrine. Le rideau de la porte était encore légèrement relevé, à l’endroit où il avait guetté au-dehors. Il y risqua un œil et aperçut les rails luisants du tramway, la boîte aux lettres familière à l’angle de la rue et, en face, le portail du jardin de Holmecroft. Où qu’il ait été, il était de retour dans l’instant présent, Dieu merci !

Le carillon de la pendule se tut, les bruits du tram s’évanouirent peu à peu dans le lointain, et le silence reprit ses droits sur la nuit.

Trimmer s’éloigna furtivement de la porte. Il transpirait encore à grosses gouttes, et son cœur continuait à battre douloureusement. Il abaissa le regard sur ses pieds. Ses chaussures bon marché, usagées, étaient parfaitement sèches.

« Bon Dieu ! s’exclama-t-il tout haut. Quel rêve ! »

Il fut parcouru d’un tremblement convulsif.

« Pouah ! Quelle horreur ! On aurait dit une de ces bestioles comme sur les cartes postales, que chassent les types d’la préhistoire … en pire ! Je n’ai pourtant pas rêvé ! Ça pouvait pas être un rêve ! Jamais j’aurais pu courir et hurler comme ça dans un rêve. Jamais j’aurais pu être aussi surpris et raisonner aussi clairement ! D’ailleurs, comment j’aurais pu m’endormir comme ça, d’un coup d’baguette magique ? Non, ce n’était pas un rêve ! Alors, qu’est-ce… au nom de Dieu, qu’est-ce que c’était ? »
 

III

 

Le lendemain, les rares habitués de Trimmer remarquèrent qu’il avait l’air souffrant et préoccupé. Il leur tendait le mauvais article, se trompait en rendant la monnaie. Ses lèvres remuaient comme s’il se parlait à lui-même.

En réalité, il cherchait à se convaincre que son expérience de la veille n’était qu’un rêve, sans y parvenir. Ce qu’il était tenté de croire était quelque chose contre lequel s’insurgeait son vieux bon sens cockney. Par quelque loi contraire à celle de la Nature, il avait eu le privilège d’errer librement dans une autre époque pendant que le Temps, tel que nous le concevons, s’était aboli et l’avait attendu. De deux choses l’une : soit c’était la stricte vérité soit il était fou à lier.

Il résolut de régler sa pendule sur l’heure de Greenwich, et de se tenir à l’affût cette nuit-là juste avant minuit pour voir si la même chose se reproduirait. Mais il se garderait bien cette fois de s’aventurer hors de l’instant présent : il ne se risquerait pas hors de sa boutique, afin de ne pas s’exposer aux dangers innommables qui le guettaient dans une autre époque.

Il attendit la venue de la nuit, dans un mélange d’anxiété et d’impatience. À neuf heures, il descendit à l’hôtel de la Gare où il resta jusqu’à l’heure de fermeture, à boire du brandy. Une fois de retour au magasin, il en arpenta fébrilement l’arrière-boutique jusqu’à minuit moins dix, heure à laquelle il retourna chercher une bougie et se mit à attendre.

Il risqua alors un œil par le store entrebâillé de la porte, le regard rivé à l’extérieur, de l’autre côté de la route goudronnée. Une pluie fine tombait doucement ; il voyait le clapotis des gouttes danser à la surface d’une flaque d’eau. Il les contempla jusqu’à en être presque hypnotisé, jusqu’à ce que…

Il tressaillit violemment. C’était comme si, tout à coup, la route et la maison d’en face avaient été prises d’un soubresaut, d’une convulsion subite. Soudain, aussi surprenant que cela puisse paraître, ce n’était plus la nuit mais le crépuscule. En face de lui, au lieu de l’alignement des maisons, s’élevait une haie dans laquelle s’ouvrait une barrière rustique. Il se surprit à regarder à travers champs. Il aperçut un petit troupeau de vaches, une meule de foin et, derrière une haie plus lointaine, les brancards retournés d’une charrue abandonnée.

La route était toujours là, mais elle était devenue méconnaissable. Elle était plus étroite, creusée d’ornières et bordée d’herbe. Il entendit soudain un tintement de grelots, et vit passer gracieusement devant lui un phaéton à grandes roues jaunes, tiré par un cheval blanc qui allongeait le pas.

Il éprouvait plus d’étonnement que de peur. L’avertissement musical d’une corne le fit sursauter, et il reconnut le trot sonore d’un attelage, accompagné d’un lourd grincement d’essieux.

Il vit alors apparaître une diligence à quatre chevaux, transportant des passagers ; le cocher se tenait à l’extérieur, enveloppé de plusieurs capes, et un postillon était juché à l’arrière de la voiture, braquant sa mince trompe en direction de Harrow Hill. Il avait aussitôt reconnu leurs costumes : ils ressemblaient à ceux qu’il avait pu voir sur les couvertures de ces récits d’aventures pour enfants qu’il lisait et vendait, racontant des histoires de bandits de grand chemin.

« Au moins, je ne risque pas grand-chose, se dit-il avec une étrange allégresse. Ça ne doit pas remonter à plus de cent cinquante ans ! »

Ouvrant tout grand la porte, il sortit de son échoppe, au crépuscule d’un soir de juin du XVIIIe siècle. En regardant derrière lui, il vit que sa boutique se trouvait de nouveau isolée, mais qu’elle rompait cette fois l’alignement d’une haie d’aubépines dont les fleurs roses et blanches commençaient à se faner et à se flétrir ; leur parfum se mêlait à l’odeur du foin fraîchement coupé.

Il se sentait à présent parfaitement rassuré, plein d’audace et d’impatience. Il n’avait plus rien à craindre de la monstruosité préhistorique qui l’avait attaqué la nuit précédente. Allons, il se trouvait dans un siècle qui connaissait la bière, les agents de police et les matches de cricket !…

D’un pas léger, il se mit à suivre la route en direction de Londres. Il avait désormais le privilège de flâner en toute quiétude dans une autre époque, et de contempler un spectacle auquel aucun être vivant n’avait encore pu assister. Un vieux paysan, adossé à une barrière, lui lança un regard insistant et prolongé ; à son approche, il enjamba la clôture et franchit précipitamment un champ de foin. Cet incident lui rappela qu’il devait paraître aussi incongru aux gens de cette époque qu’ils le semblaient à ses propres yeux. Si seulement il avait su, il aurait pu louer un vieux costume pour passer inaperçu.

Il avait dû parcourir un demi-mile sans reconnaître un seul point de repère. Un poteau indicateur lui apprit ce qu’il savait déjà : il se trouvait à quatre miles de Ealing Village. Il s’arrêta un instant devant une auberge, le temps de lire un placard annonçant que la diligence express, qui reliait Londres à Oxford, faisait halte au Saint-George à Ealing (Deo volente) à 10 h 45 les lundis, mercredis et vendredis matin. Au moment où il se détournait de l’écriteau, il aperçut pour la première fois Mlle Marjory.

Sauf votre respect, elle ne comptait pas moins de dix-sept printemps et se trouvait à la fleur de l’âge – celle du mariage, suivant les usages de l’époque. Elle était coiffée d’un très respectable petit chapeau à brides, vêtue d’une tenue bleu roi, et portait une ombrelle de soie qui, une fois ouverte, devait sembler ridiculement petite. Il lança un regard appuyé à son joli minois et surprit, pendant une fraction de seconde, ses grands yeux bleus qui le dévisageaient avec étonnement. Dès qu’elle vit qu’il l’avait remarquée, elle les baissa ostensiblement, d’un air pudique.

Jusqu’ici, pour autant que la singularité des circonstances le permettait, Trimmer s’était senti parfaitement normal. C’est-à-dire que ses sentiments et ses conceptions étaient en accord avec un homme de son âge, de sa condition, de son éducation et de sa tournure d’esprit. Or voici qu’à présent il était confronté à un changement brutal, déconcertant, presque accablant.

Il avait déjà connu une fois cet état que, faute d’une expression plus appropriée, il nommait “être amoureux”. Il était “sorti” avec une jeune fille, employée d’un magasin de nouveautés. Elle lui avait préféré quelque temps après les attraits supérieurs d’un jeune commis d’entrepôt. Son amour-propre en avait souffert, mais il s’était remis sans grande difficulté : le mariage n’était pas dans son tempérament ou, comme il se plaisait à le dire, il pouvait se passer des femmes. Au cours de ces seize dernières années, il n’avait pas accordé une seule pensée à l’amour, jusqu’à ce jour où Mlle Marjory lui était enfin apparue – à lui, l’enfant abandonné, la triste épave d’un autre siècle.

Ce fut comme la révélation de quelque étrange secret : l’extase de l’amour, qui le submergea comme une vague, lui apprit que c’était là sa véritable épouse, son âme sœur, venue au monde cent cinquante ans trop tôt pour lui, hélas ! Or, malgré tout cela, par un sortilège miraculeux, par un renversement des lois naturelles, un pont avait été jeté sur l’abîme qui les séparait l’un de l’autre, et ils se tenaient à présent face à face. Il marcha vers elle, cherchant dans son esprit quelque chose à dire, quelque propos galant pouvant servir de prélude aux amourettes de rue comme il s’en produisait chaque jour autour de lui.

« Bonsoir, Mademoiselle », dit-il.

Il vit sa joue s’empourprer, et elle répondit sans le regarder :

« Oh, je vous en prie, Monsieur, ne me molestez pas. Je suis une honnête jeune fille, seule et sans défense.

– J’ai pas l’intention de vous importuner, Mademoiselle. D’ailleurs, à moins de le vouloir, y a rien qui vous oblige à rester seule et sans défense. »

Les paupières de la jeune fille cillèrent, puis s’abaissèrent de nouveau.

« Fi, Monsieur ! quelle audace ! se récria-t-elle. Sachez que mon père est un marchand d’étoffes hautement respecté et qu’il se rend tous les jours à Londres dans son propre cabriolet. J’ai reçu la meilleure éducation. Il serait tout à fait inconvenant de ma part de marcher et de parler avec des inconnus.

– Il n’y a pas de règle sans exception, Mademoiselle. »

Une fois de plus, elle lui jeta discrètement un rapide coup d’œil.

« Non, Monsieur, mais vous ne manquez pas d’esprit. On dit que la curiosité est une faiblesse qui nous est permise, à nous autres femmes : je jurerais que vous êtes étranger. Votre langage et votre singulier accoutrement vous trahissent. J’avoue cependant n’être pas assez perspicace pour deviner votre pays d’origine, ni assez hardie pour vous le demander.

– Je suis aussi anglais que vous, Mademoiselle », protesta Trimmer, un peu froissé.

La joue de la jeune fille s’empourpra de nouveau.

« Je vous demande pardon, Monsieur, si je vous ai pris pour un de ces Français affectés. Je ne voulais pas vous offenser. Je me suis laissé dire qu’on trouve chez les Français un je ne sais quoi de particulièrement séduisant, aussi si j’ai fait erreur, je… Oh, pourquoi faut-il que ma langue trahisse ma modestie ?

– Je sais pas, Mademoiselle. Ça vous dirait d’aller faire un tour ? »

Elle eut un petit rire charmant.

« Votre langage, Monsieur, est aussi étrange que les vêtements que vous portez. Je reconnais cependant ne pas y être insensible. Vous vous demandez sans doute ce qui peut bien pousser une jeune fille comme moi à se promener seule à la tombée de la nuit. Ô mon Dieu, Satan s’est glissé dans mon cœur, j’en ai bien peur ! J’agis ainsi pour punir papa. »

Trimmer fit entendre un gargouillis inintelligible.

« Il m’avait promis de m’emmener à Bath, et il a manqué à sa parole, poursuivit-elle. Ah ! Monsieur, les Affaires !… que de crimes la jeunesse doit-elle endurer en leur nom ! Il n’a pas le temps, la belle histoire ! Pour lui apprendre, il saura que sa fille se promène seule sans surveillance, comme la première servante venue. Si cela vous fait plaisir, Monsieur, vous pouvez m’accompagner quelques yards – quelques yards seulement : je ne voudrais pas que papa soit trop fâché contre sa petite Marjory. »

Il perdit dès lors toute notion du temps. Il marchait auprès d’elle comme dans un rêve, dans une sorte d’extase, tandis que l’obscurité laissait tomber ses voiles, un à un, sur les prés et les champs de blé vert. Lorsqu’elle lui fit enfin comprendre qu’il était temps de se séparer, il parvint à lui dérober un baiser : elle y consentit à moitié et lui avoua, dans un murmure, qu’elle n’était plus aussi sûre de son cœur qu’elle l’avait été au coucher du soleil.

Ivre de bonheur, Trimmer retourna à l’endroit où s’élevait sa boutique, incongrue et solitaire. Il venait de découvrir le sens véritable de l’amour et se grisait d’un sentiment dont il n’avait bu jusqu’ici que d’infimes gorgées. Ils s’étaient donné rendez-vous le lendemain soir, car il était persuadé que cette rencontre était un signe du destin et que la porte de son échoppe s’ouvrirait de nouveau pour le ramener au XVIIIe siècle.

Quand il arriva près de sa boutique, il prit conscience d’un phénomène étrange : alors qu’elle était visible pour lui, elle paraissait invisible pour les autres – dans le monde dont elle lui permettait l’accès. Il s’attendait à trouver un attroupement autour d’elle à son retour, tant son apparence devait sembler surprenante aux spectateurs du XVIIIe siècle ; mais seul un couple de paysans se promenait nonchalamment au clair de lune, de l’autre côté de la route. Au moment où il en franchit le seuil, ils durent croire qu’il s’était volatilisé, car il entendit monter derrière lui un hurlement strident, qui s’arrêta net à l’instant où la pendule sonna le premier coup de minuit.

Il était de nouveau de retour dans le XXe siècle, le cœur rempli d’une jeune fille que cent cinquante années séparaient de lui ; il était comme un enfant après son premier baiser au creux d’une haie éclairée par un rayon de lune. Il se promit que s’il pouvait retourner dans le XVIIIe siècle le lendemain soir, il y resterait : il épouserait alors Marjory et y demeurerait pour le reste de ses jours, car il avait désormais la certitude que le Temps se tiendrait en suspens pour attendre son retour.
 

IV

 

Le lendemain matin, le changement chez Charles Trimmer fut encore plus perceptible. Son regard avait une expression lointaine, et un sourire énigmatique errait sur ses lèvres.

« Si je connaissais pas c’ vieux Charlie, confia M. Bunce, le boucher, à un ami en se penchant par-dessus son verre de midi, je jurerais qu’il est amoureux. »

Mais Trimmer ne se souciait guère de ce que ses voisins pensaient de lui, et négligeait complètement son commerce. Son esprit se concentrait tout entier sur la venue de minuit, de cette heure où, peut-être, il pourrait franchir les siècles pour serrer Marjory dans ses bras. Il n’y avait place en lui pour rien d’autre. N’ayant jamais entendu parler de La Belle Dame Sans Mercy, cette obsession lui paraissait tout à fait inoffensive. Quand bien même elle ne l’eût pas été, cela n’y aurait rien changé.

Curieusement, il ne s’inquiétait pas outre mesure de la manière dont il avait acquis ce don singulier. Il ne se préoccupait guère de la vieille sorcière qui le lui avait octroyé, pas plus qu’il ne s’interrogeait sur ses surprenants pouvoirs : il lui suffisait d’en avoir hérité.

Cette nuit-là, lorsqu’il regarda furtivement à travers le store, Trimmer découvrit un monde d’une blancheur aveuglante. Il ne put s’empêcher de tressaillir, car il ne s’attendait pas à voir de la neige. Il lui était dès lors impossible de déterminer à quelle époque il allait se retrouver en sortant de sa boutique. La neige était plaquée comme un masque sur le visage de la Nature.

Perplexe, il hésita quelques instants : il se demandait s’il allait s’aventurer dehors, mais la crainte de faire faux bond à Marjory eut raison de ses réticences. Il claqua des dents en s’enfonçant jusqu’aux genoux dans une congère, mais parvint tant bien que mal à se hisser sur un petit remblai : la neige ne lui arrivait qu’aux chevilles, et ses pieds reposaient sur une surface dure, peut-être celle d’une route. Il tourna son visage en direction de Londres, en se demandant si la neige masquait les pâturages accueillants du XVIIIe siècle ou l’étendue sauvage de quelque époque impossible à évaluer.

Au loin sur sa gauche, en regardant en ligne droite à mi-distance entre Harrow Hill et Londres, il pouvait apercevoir les frondaisons enneigées d’une forêt. Il ne se rappelait plus s’il avait vu un bois dans cette direction lors de sa rencontre avec Marjory. Il s’efforçait de rassembler ses souvenirs tout en poursuivant sa marche pénible, tremblant de froid, les mains enfoncées dans les poches.

Il avait peut-être progressé d’un demi-mile sur ce qui semblait effectivement une sorte de chemin, sans croiser aucune maison ni âme qui vive, lorsqu’un son, qu’il associa à la civilisation, frappa ses oreilles. C’était le hurlement d’un chien, rauque et sinistre.

Le hurlement fut repris par d’autres chiens, il n’aurait su dire combien, mais ce chœur produisait un effet mystérieux et infiniment lugubre. Pour autant qu’il puisse les localiser, les sons semblaient provenir de la forêt.

Il se demanda vaguement à qui appartenaient ces chiens et pourquoi ils hurlaient ainsi. Pauvres diables, peut-être avaient-ils froid ! À ces époques moins avancées, les hommes se montraient volontiers cruels envers leurs chiens ; même par des nuits aussi rigoureuses, ils n’hésitaient pas à les laisser dehors.

Il continua à avancer péniblement dans la neige, en écoutant ces hurlements et ces aboiements intermittents ; ils se faisaient maintenant plus fréquents et paraissaient se rapprocher. De vagues appréhensions commencèrent à l’assaillir. Il n’avait pas peur des chiens domestiqués par l’homme, réduits au rôle d’animaux de compagnie – les Fido, Mirza et autres Médor de cet heureux XXe siècle. Mais s’ils étaient sauvages… féroces ?…

Indécis, il s’arrêta ; au même instant il en aperçut quelques-uns pour la première fois. Ils étaient six à surgir de la forêt, à débouler à travers le champ de neige, avec un peu d’avance sur les autres. Ils aboyaient, poussaient de petits jappements aigus, comme une meute lancée sur une piste. Leur chef, une bête maigre et grise, leva la tête vers le ciel et lança un aboiement sonore. Trimmer s’aperçut alors que ses prunelles étaient phosphorescentes et flamboyaient comme deux charbons ardents.

En réponse à cet appel de l’animal, toute la lisière du bois parut s’animer tout à coup. L’ombre fut constellée d’une myriade d’yeux lumineux et malveillants. La meute s’élança sur l’étendue neigeuse, comme un nuage noir traversant le ciel. Trimmer poussa un petit cri déchirant, un cri de terreur.

« Les loups ! s’écria-t-il, d’une voix blanche. Les loups ! »
 
 

 

À l’instant où il faisait volte-face et se mettait à courir, l’écho d’une vieille leçon d’histoire lui revint en mémoire. Il se rappela avoir appris qu’il y a des siècles et des siècles les forêts anglaises étaient infestées de loups qui, exacerbés par la faim en hiver, attaquaient et tuaient ceux qui osaient s’aventurer dehors. Il poursuivait sa course folle en aveugle, glissait, trébuchait, le cœur soulevé d’horreur et de désespoir.

Au loin, il pouvait apercevoir sa boutique, dont la lumière sereine et réconfortante brillait comme un fanal, mais il savait qu’il était trop tard, qu’il ne l’atteindrait jamais à temps. Le jappement de ses poursuivants se rapprochait d’instant en instant. Déjà il pouvait entendre leur galopade effrénée dans la neige, sur ses talons. La seconde d’après, un corps efflanqué bondit après sa cuisse, le manquant de justesse. Au moment où la bête roulait dans la neige, il entendit ses mâchoires se refermer sur le vide avec un claquement sec. Puis des crocs acérés saisirent et déchirèrent l’un de ses mollets ; du fond de sa terreur, il entendit monter un grognement hargneux tandis qu’il cherchait à se dégager.

D’autres crocs se refermèrent sur son épaule. Il sentit une masse pesante s’abattre sur son dos… s’alourdir… Sa terreur annihilait la souffrance physique. L’un de ses bras fut happé juste au-dessus du coude. À présent, ils s’acharnaient tous après lui, s’efforçant de mordre, grondant en montrant les crocs, broyant et déchiquetant la chair. Ils le traînèrent à terre… à terre, dans la neige… à terre…
 

En passant devant la boutique de Charles Trimmer à neuf heures du matin, l’agent de police s’étonna de ne pas la trouver ouverte. Les journaux avaient été empilés sur le seuil par le livreur qui, de guerre lasse, avait visiblement renoncé à se faire entendre. Soupçonneux de nature, le policier examina la porte et constata que le store vert était légèrement relevé. À travers l’interstice, il parvint à distinguer un œil qui regardait à l’extérieur ; mais cet œil paraissait aveugle.

Après avoir appelé à plusieurs reprises et cogné à la vitre sans obtenir de réponse, le policier enfonça la porte de derrière. Il découvrit Charles Trimmer agenouillé contre la porte de sa boutique, regardant au-dehors sous le store vert. Il était raide mort.

On ne releva aucune blessure sur le corps. Lors de sa déposition devant le coroner, un médecin expliqua que Trimmer avait le cœur malade, que c’était devenu pour lui un fardeau bien trop lourd à porter, et qu’il pouvait succomber d’un jour à l’autre. Le moindre choc, un simple cauchemar auraient pu lui être fatals à tout moment.

On classa l’affaire.
 
 

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(Alfred MacLelland Burrage, « Between the Minute and the Hour » ; traduit de l’anglais par Norbert Gaulard, in Le Visage vert n°7, octobre 1999. La nouvelle est parue dans Premier Magazine, le 28 novembre 1922 ; elle a ensuite été recueillie dans Some Ghost Stories, London : Cecil Palmer, 1927, avant d’être reprise dans Between the Minute & the Hour: Stories of the Unseen, London : Herbert Jenkins [1967]. Norman Rockwell, « The Clock Mender, » couverture du Saturday Evening Post, 3 novembre 1945 ; Herbert Thomas Dicksee, « A Pack of Wolves Howling at the Moon, » fusain et gouache ; Harry Rountree , « He was at my very heels. I was lost, » illustration pour The Lost World d’Arthur Conan Doyle, [The Strand Magazine, août 1912])