Toute fin de vie est à la fois une certitude et la négation de toute certitude. Les choses du passé prennent une figure d’écho, dans une confusion de son et d’image. Ainsi me semble-t-il étonnant d’avoir, une fois, été rédacteur en chef d’une revue littéraire. Je dis bien rédacteur en chef et non directeur. Directeur, c’est une chose inconcevable dans la durée, et il m’est impossible d’imaginer ce fait que moi, tel que j’ai été, j’aurais pu diriger une revue, ou quoi que ce soit d’ailleurs. Être directeur, c’est un rêve bienfaisant, qui entretient la jeunesse, mais dans ce monde que nous avons construit, suivant les lois de l’invraisemblable nature dont nous faisons partie, comporte ses inconvénients majeurs. Homo Faber est né avec une âme de directeur : on en a la preuve (souvent catastrophique) à chaque seconde qui passe.

Curieux que moi, homo faber de naissance, je sois hors-la-loi. Il est vrai que la mentalité de directeur a comme doublure la mentalité d’esclave. Il est vrai aussi que l’état d’esclave n’est pas si mauvais qu’on le dit, puisque c’est à lui que nous devons la révolte. Et sans la révolte…
 
 

 

En tout cas, n’ayant pas été directeur, j’ai été rédacteur en chef, ce qui comporte sa part de semble-direction et sa part de révolte. Ainsi j’ai l’impression, et pour cause, d’avoir dirigé une revue qui s’appelait Bifur et qui dura deux ans (1929-1930). Une si courte existence ne peut se voir que de loin. De près, sans doute cela paraissait-il long de deux siècles. Ainsi aussi se forme l’Histoire. On voit de quoi c’est fait. Qu’on soit Périclès, Voltaire, Bonaparte, de Gaulle ou le chiffonnier du coin, c’est un drôle de poudingue, comme disent les géologues. L’amas poussiéreux d’événements hétéroclites se dépose sur les pages du manuel, comme une crasse aux traînées chanceuses ou malchanceuses. C’est ce qu’on appelle le dessin de l’aventure. Sur le moment, ce n’est que de la poussière qui se dépose.

Pourquoi ces paroles ? Parce que cette tranche de temps que représente Bifur pour moi n’est pas autre chose qu’un de ces amas où j’ai une place, où fatalement j’ai eu mon rôle à jouer : mais chaque goutte d’eau joue son rôle dans la formation d’une rivière. On ne sait pas ce qu’on fait, même lorsqu’on sait ce qu’on veut, on ne sait pas où on va. On est de singuliers directeurs…

Mais quand on est à la tête d’une revue, on a tout à coup beaucoup d’amis. C’est extraordinaire ce qu’on vous apprécie, ce qu’on vous aime. Quand on se regarde dans la glace, on se reconnaît à peine.
 
 

 

Vers 1928, J’avais quelques difficultés avec la vie quotidienne. Les mêmes, bien sûr, que tout le monde. C’est pourquoi je me livrais, comme l’a écrit André Breton, à de basses besognes cinématographiques, c’est-à-dire que je rédigeais, pour un éditeur, de courts romans d’après les films du jour. La publication se nommait le Film complet, et faisait les délices de l’étonnante transhumance qui emprunte le métro. D’autre part, mes relations avec le surréalisme officiel s’étaient fort délabrées. Je fréquentais les dissidents, les expulsés, les renégats, les maudits, les voyous, les libertins, comme on aurait dit au temps de Gassendi.

C’est à ce moment qu’un certain Pierre Levy, que je ne connaissais pas jusqu’alors, me fit savoir qu’il désirait fonder une revue représentative des idées de l’époque, en dehors de toute faction littéraire, et qu’il aimerait m’avoir comme rédacteur en chef, Nino Frank étant secrétaire de rédaction. Il fallut un certain temps pour définir le champ d’action, les tendances du nouvel organe. L’horizon n’était pas très clair. Quel serait le niveau de notabilité représentative de l’époque ? Il s’agissait plutôt d’un niveau flottant, d’une notoriété encore assez étroite, mais cependant pas d’avant-garde. Aucune attache fixe avec le surréalisme, ni avec les purs littérateurs verbaux. Aucune attache non plus avec un mouvement politique au sigle connu. Enfin, aucun particularisme national : tous les pays auraient voix au chapitre, la revue s’assurant la collaboration de « conseillers étrangers. » Enfin, pour bien marquer la distance littéraire, on publierait des reproductions de photos observant la même distance vis-à-vis du document visuel.

Il avait fallu un certain nombre de réunions pour bien établir le domaine de la revue en question, mais il en fallut autant pour fixer le titre. Pierre Levy tenait au luxe de la présentation, ce qui entraînait un prix assez élevé. Tout de même, au-dessus du format, des caractères, du papier, des illustrations, devait se poser le titre. Un titre de luxe ?… Alors apparaissait la lutte sournoise entre les tendances générales de la revue qui s’avérait de « gauche, » comme on dit, et son extérieur alléchant pour les porte-monnaie bien garnis des bien nantis. Qui prononça le premier les deux syllabes de Bifur ? Je n’en sais rien. Mais elles ne furent pas acceptées sans douleur. Bifur, cela n’a rien de noble, cela se lit sur certains disques de la S. N. C. F., à l’approche d’une bifurcation. Mais cela fixait l’esprit de la revue. On se situait à un moment de l’intellectualité, de la pensée, de la littérature, de l’art, où rien ne pouvait plus être gratuit. Littérature et art cherchaient leur fondement non plus dans l’esthétique, mais dans une eau profonde irriguant la collectivité. On ne s’occupait pas encore de sociologie ni de politique, mais on se trouvait devant le signal. Attention, Bifur. À droite, l’homme. À gauche, l’homme parmi les hommes. Cela fait une nuance. Et, de fait, c’était bien à gauche qu’on voyait la voie libre. Sans doute une telle enseigne comporte ses dangers. Ils apparurent rapidement avec les sommaires à renouveler et toujours à remettre sur une voie libre. Et, de plus en plus, la notion de gauche se précisa. On ne peut rester immobile sur une voie de chemin de fer. Il faut avancer. Longtemps indécise, la gauche ne pouvait pas ne pas se précipiter vers l’extrême-gauche, c’est-à-dire vers certain phare dressé à l’Est de l’Europe et tout ce qu’il représentait, avec ce qu’on avait sous la main pour y parvenir, c’est-à-dire le matérialisme historique. L’homme parmi les hommes, oui, mais c’est le pluriel qui l’emporte. Cela ne va pas sans crises, nulle part. En tout cas, pas à Bifur. Mais cela ne devint flagrant qu’au bout d’une année, quand la revue se sabota.
 

ENTRE LA CRÉATION ET LA RUINE

 

Les « conseillers étrangers » de Bifur étaient Bruno Barilli pour l’Italie, Gottfried Benn pour l’Allemagne, Ramon Gomez de la Serna pour l’Espagne, James Joyce pour la Grande-Bretagne, Boris Pilniak pour l’U. R. S. S., William Carlos Williams pour l’Amérique.

En feuilletant les sept numéros parus de la revue, je suis pris d’étonnement devant la diversité des sommaires. C’est tout un bazar hétéroclite dont il est difficile d’établir après coup ce qui justifie l’enseigne. Le premier numéro, à l’ombre de la bifurcation dont j’ai parlé, réunit Gottfried Benn, Blaise Cendrars, Henry Michaux, Léon Pierre-Quint, Isaac Babel, Fernand Divoire, Philippe Soupault, Ch.-A. Cingria, Tristan Tzara, Jean Toomer, Jean Lurçat, Paul Rosset, André Salmon, Bruno Barilli, Georges Limbour, Ilya Ehrenbourg et moi-même, avec des photos de Germaine Krull, A. Kertesz, Eli Lotar, Maholy-Nagy, M. Tabard.
 
 

 

Je ne citerai pas tous les auteurs publiés. Mais il faut tout de même fixer le panorama qu’on offrait au public, en donnant quelques noms. On verra, grâce à la loi des grands nombres, que Bifur n’était tout de même pas une vaine entreprise, et que sa brève existence a marqué un moment d’une époque en voie de transformation : Giorgio de Chirico, René Daumal, Robert Desnos, Jean Giono, Michel Leiris, Francis Picabia, Pilniak, Emmanuel Berl, Marc Bernard, Massimo Bontempelli, Alejo Carpentier, Victor Chklowski, O’Neil, Léon Bopp, Jean Giraudoux, Huidobro, Vaillant-Coyturier, Hans Arp, Luc Durtain, V. Ivanov, Roger Vitrac, M.-A. Asturias, Heminway, George Neveux, Darius Milhaud, Malraux, Supervielle, Franz Hellens, Jean Cassou, Langston Hughes, H. Guilbeaux, Drieu la Rochelle, etc.

Le dernier Bifur, qui portait le numéro 7, comprend F.-C. Weiskopf, Michel Matveev, Paul Nizan, S.-M. Einsenstein, Jacques Prévert, Paul Sabon, Efim Vikhriov, Léon Pierre-Quint, Jeanne Bailhache, Pierre Audard. Parmi ces écrivains, plusieurs sont communistes ou sympathisants, et manifestent ouvertement à la fois le peu d’intérêt qu’ils éprouvent pour la littérature et le goût qu’ils ont pour l’engagement politique.

Une entreprise comme celle de Bifur ne pouvait être de tout repos puisqu’elle était basée sur le mouvement. Le dernier numéro marque un seuil atteint. Le numéro virtuel suivant ne pouvait plus que faire fi de toute littérature, quelle qu’elle fût. Bifur se devait de se saboter : d’ailleurs, les difficultés de trésorerie y aidèrent !

Je ne puis clore cet article en l’honneur d’une revue qui me fut chère, sans jeter un dernier regard en arrière. C’est plus qu’un adieu ; c’est la constatation chaque jour plus évidente du mécanisme fait d’une oscillation continue entre la création et la ruine. Constatation assez déchirante en l’occurrence, car ma position dans la vie et dans le monde, qui consiste en une négation de toutes les valeurs, un refus de collaboration avec l’affirmation morale et une communion constante avec l’existence la plus humble de l’univers, cette position n’est pas communicable, elle ne peut que faire faillite, elle est sans espoir, mais comme il ne s’agit pas de céder au désespoir, il y a un moment où la conscience de la solitude dans la plus totale faillite et la plus profonde ruine procure un sentiment de tristesse à la fois tendre et sans retour. Rien n’est plus proche du désespoir, rien n’en est plus séparé. Mais comme la vie avance, on hoche la tête…

Eh bien, soit ! Inscrivons ces mots in memoriam : Ici repose Bifur. Ils pourraient aussi bien s’écrire : Ici repose la vie.
 

G. R.-D.
 

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(Georges Ribemont-Dessaignes, in La Gazette de Lausanne, cent soixante-troisième année, « La Gazette littéraire, » n° 291, samedi et dimanche 10-11 décembre 1960)