Parus entre 1825 et 1828, les trois volumes des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, collectés par l’antiquaire Thomas Crofton Croker, se sont rapidement imposés comme un classique du folkore irlandais. Son premier volume de traditions populaires fut très favorablement accueilli par Walter Scott, qui cita l’ouvrage à de nombreuses reprises dans ses œuvres ultérieures. Il devint tout naturellement le dédicataire du deuxième volume, et la lettre de remerciements qu’il avait envoyée à l’auteur fut reproduite dans toutes ses rééditions.
 
 
 

UNE LETTRE INÉDITE DE WALTER SCOTT

 
 

_____

 
 

On ne connaît que Walter Scott auteur lorsqu’on ne connaît que ses ouvrages imprimés. Poète, romancier, historien, Walter Scott s’efface toujours devant ses personnages ; c’est dans ses journaux inédits, dans ses nombreuses lettres, dans tout ce qui compose les éléments de curieux mémoires, qu’il faudra chercher l’homme ; c’est là qu’après avoir admiré l’imagination de l’écrivain on admirera encore, dans l’homme du monde et l’homme d’esprit, ce mélange de bonhomie et de finesse qui rendait ses rapports de société si pleins de charmes. Les auteurs ses contemporains, dans toutes les classes et dans toutes les opinions, Lord Byron comme Southey, ont tous été d’accord pour proclamer chez Walter Scott une qualité bien rare parmi les enfants irascibles de la muse ; jamais le moindre sentiment d’envie secrète ne lui fit perdre un seul ami. Il avait la simplicité d’être poli avec tout le monde ; il méprisait le charlatanisme de la fausse modestie comme celui de l’orgueil ; il se passait de séides et de thuriféraires ; il ne se drapait pas en grand homme, et répondait sans diplomatie à tous les jeunes talents qui lui adressaient l’hommage de leurs œuvres. La lettre suivante fut écrite en 1825 à M. Crofton Croker, en réponse à l’envoi de ses trois volumes de légendes irlandaises (1) :
 

À M. CROFTON CROKER.
 

Monsieur,
 

Vous m’avez envoyé votre intéressant ouvrage sur les superstitions irlandaises ; je vous suis obligé de votre courtoisie ; mais je ne vous le suis pas moins de l’amusement que vous m’avez procuré par vos histoires et pour la manière piquante dont elles sont racontées. Vous devez considérer ce que je vous dis là, Monsieur, comme un compliment non sans valeur de la part d’un homme qui, sur le chapitre des lutins, des revenants, des apparitions, etc., se croit presque aussi fort que William Churne du Staffordshire,
 

« Who every year can mend your cheer

With tales both old and new. »

 

(Qui chaque année a l’art de charmer vos esprits

Par ses contes anciens et de nouveaux récits.)

 

L’extrême ressemblance de vos fictions avec les nôtres est très frappante. Le Claricaune est un admirable sujet pour une pantomime. Mais je suppose que l’on ne vit pas assez joyeusement dans nos foyers d’Écosse pour y attirer ni le Claricaune, ni ce singulier démon appelé par Heywood l’Esprit du garde-manger, qui diminuait les profits d’un aubergiste injuste en dévorant toutes les provisions qu’il faisait pour ses hôtes.

La belle superstition de la Banshee semble appartenir plus particulièrement à l’Irlande, quoiqu’il y ait un spectre semblable dans quelques familles de la Haute-Écosse, et surtout dans celle de Mac Lean de Lochbuy ; mais je croirais pouvoir assortir tous vos autres contes par des contes analogues.

Je puis vous assurer, monsieur, que le progrès de la philosophie n’a pas encore tout à fait « arraché la vieille femme de nos cœurs, » comme dit Addison. Les sorcières sont toujours raisonnablement détestées en Écosse, quoique nous ne brûlions plus, quoique nous ayons même renoncé à les marquer au front. Quant au taureau aquatique, il y a encore des personnes qui l’ont vu sortir d’un petit lac, sur la limite de ma propriété d’Abbotsford, que j’aurais cru à peine assez large pour le contenir. Quelques traits de sa description semblent répondre à l’hippopotame, et l’on s’accorde pour les reproduire dans le récit des basses terres comme dans celui des montagnes. Il serait assez étrange que nous puissions retrouver dans une tradition si générale une vague relation avec les ossements de ces animaux fossiles qui sont si souvent retirés des lacs et des fondrières.

Mais afin de laisser les histoires antédiluviennes pour les plus fraîches nouvelles du pays des fées, je ne puis résister à la tentation de vous envoyer un rapport de la cour du roi Obéron, qui fut, il y a quinze jours, vérifié devant moi, comme magistrat du comté, avec toutes les solennités d’une cour de justice. Un jeune berger, garçon d’environ 18 ans, bien élevé, assez capable, et (pour être aussi exact que possible) au service d’un ami, très respectable fermier à Oakwood, sur le domaine de Hugh Scott, Esq. de Harden, vint déposer sous serment qu’allant chercher quelques moutons, que son maître lui avait ordonné de mettre dans un champ de navets, et traversant au point du jour un petit bois taillis, sur le bord de la rivière Ettrick, il fut surpris d’apercevoir quatre ou cinq petits personnages d’environ deux pieds ou trente pouces de haut, qui étaient assis sous les arbres et paraissaient engagés dans une conversation sérieuse. À cette apparition singulière, il s’arrêta jusqu’à ce qu’il eût ranimé son noble courage par une prière et quelques souvenirs du sermon du dimanche précédent ; puis il s’avança sur ces petits inconnus. Mais, observant qu’au lieu de disparaître ils semblaient devenir de plus en plus distincts, de plus en plus magnifiques, et ne doutant pas le moins du monde, d’après leurs habits étrangers et leurs splendides décorations, que ce ne fussent les seigneurs d’élite de la cour de féerie, il tourna bellement les talons et s’en alla crier aux armes, comme si les Anglais eussent fait une incursion en Écosse. On vint en nombre à son secours, mais le cortège féerique attendit silencieusement ce renfort avec calme et dignité. Je voudrais pouvoir conclure ici, car au diable toutes les explications ! elles arrêtent les duels et détruisent le crédit d’une apparition, ne permettant pas qu’on fasse des revenants d’une manière honorable, ni qu’on y croie (pauvres âmes !), lorsqu’ils s’évanouissent sur un rayon de la lune.

Je vais cependant m’expliquer, comme tant d’autres honorables gentlemen. Vous saurez donc qu’à l’instar de nos voisins, nous avons une école d’arts et métiers pour nos ouvriers à Galashiels, petite ville manufacturière de ce pays, et que, là comme ailleurs, l’arbre de la science produit sa moisson ordinaire de Bien et de Mal. Le jour avant cet avatar (2) d’Obéron était un jour de foire à Selkirk, et, entre autres divertissements populaires, il s’en trouvait un qu’au temps jadis j’aurais appelé un spectacle de marionnettes (puppet-show) et son propriétaire l’homme qui montre les marionnettes ; mais ce digne personnage m’a appris à mieux parler en m’informant qu’il s’intitule artiste du Vauxhall et qu’il dirige les fantoccini. Appelez-les comme vous voudrez ; il paraît que ses marionnettes ou fantoccini avaient beaucoup amusé les ouvriers de Galashiels. Autrefois, ceux-ci se seraient contentés d’admirer et d’applaudir ; mais ils ne s’en sont pas tenus là dans notre siècle moderne d’investigations philosophiques. En effet, ils firent irruption dans le sanctuaire de Polichinelle, lorsqu’il fut mis de côté après la représentation, se saisirent violemment de sa personne, l’enlevèrent, lui et sa femme, avec Dieu sait combien de captifs, qu’ils emportèrent pliés dans leurs manteaux pour les examiner à loisir.

En cela, ils n’avaient agi (forçant une porte) qu’excités par l’esprit de la science seule ou, tout au plus, stimulés légèrement par celui du whisky distillé de la drêche, dont nous avons dernièrement vu tomber un déluge dans nos cantons. La froide réflexion leur revint pendant qu’ils se retiraient le long des bords de I’Ettrick ; ils reconnurent alors pour la première fois qu’ils ne pouvaient pas plus faire marcher Polichinelle que certain Lord ne put le faire parler, et se souvenant, je crois, qu’il y avait dans le monde un magistrat appelé shériff, ils abandonnèrent leurs prisonniers avec l’espoir (ont-ils prétendu) qu’il seraient retrouvés et rendus sains et saufs à leur maître légitime.

Il n’est plus besoin que d’ajouter une chose ; l’artiste a été indemnisé de ses pertes par une souscription, et les curieux scientifiques en ont été quittes pour une petite amende, qui leur apprendra à ne plus se livrer à un amour illégal de la science.

Comme cette histoire un peu longue contient les dernières nouvelles du pays des fées, j’espère que vous voudrez bien l’agréer, et je vous prie de me croire,

Monsieur,

Votre très obligé et reconnaissant serviteur.
 

WALTER SCOTT

 

Abbotsford Melrose, 27 avril 1825.
 
 

_____

 
 

(1) Il s’agit en fait de l’envoi de son premier volume. [Note de Monsieur N]
 

(2) Avatar, dans la langue des Indous, signifie incarnation ; c’est Vishnou ou Brama qui se fait homme et descend sur la terre.
 

_____

 
 

(in Revue universelle, quatrième année, tome I, 1835 ; cette lettre a été reprise dans La Revue britannique en décembre 1866, à la suite de l’article « Huit jours aux lacs de Killarney. » Anonyme, portait de Thomas Crofton Croker, huile sur carton, c. 1849)

 
 

 
 

Autre gage de l’importance de la publication, un choix des deux premiers tomes avait été traduit en allemand dès 1826 par les frères Grimm, sous le titre Irische Elfenmärchen ; Thomas C. Croker ne manqua d’ailleurs pas de leur dédier le dernier volume des Fairy Legends, dont la préface sur le petit peuple irlandais est une traduction commentée de celle qu’avaient signée Jacob et Wilhelm Grimm pour l’édition allemande.
 
 

 


 

_____

 
 

(in Revue encyclopédique, ou Analyse raisonnée des productions les plus remarquables dans les sciences, les arts industriels, la littérature et les beaux-arts, par une réunion des membres de l’Institut et d’autres hommes de lettres, tome XXXI, juillet 1826)

 
 
 

 
 

En France, l’ouvrage de Croker fut abondamment référencé par les folkloristes du XIXe siècle et certains de ses contes furent traduits en revue, mais il ne remporta pas le même succès.

Pourtant, un choix des Fairy Legends était paru en deux volumes chez Moutardier en 1828, dans une traduction de P. A. Dufau, (avocat à en croire la Revue encyclopédique, ou second instituteur à l’Institut royal des jeunes aveugles de Paris, né à Bordeaux vers 1890, d’après Quérard).

Cette publication est généralement ignorée en France, pour deux raisons, me semble-t-il : cette unique traduction française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland est devenue extrêmement rare de nos jours ; en outre, l’ouvrage a toujours été attribué à son traducteur. Dans sa préface, Dufau s’attarde longuement sur la situation politique et religieuse irlandaise, mais ne cite nulle part le véritable auteur du recueil, se bornant à mentionner à deux reprises un « éditeur anglais », sans plus de précisions.
 
 

 

 
 

Les Contes irlandais ont néanmoins connu une postérité littéraire assez singulière pour être soulignée. Le récit le plus célèbre de Thomas Crofton Croker, « Daniel O’Rourke, » a été pillé sans vergogne par Alexandre Dumas dans son « Voyage à la lune » ; nous rééditerons très prochainement ces deux textes sur ce blog. Une autre de ses légendes, « Le Dos Courbé, » a été plagiée en 1862 par un certain comte de Pontécoulant, qui la transposa en terre bretonne sous le titre « L’Aventure d’Anne Kervalec. » C’est cette histoire de pooka que nous vous proposons aujourd’hui dans sa double version.
 
 

 
 

L’AVENTURE D’ANNE KERVANEC

 

_____

 
 

Que faire en chemin de fer, sans pouvoir jouir de ce qui se passe à l’extérieur, contrarié que l’on est par l’air qui vous souffle au visage ? On n’a que deux alternatives : ou dormir ou faire connaissance avec ses voisins et entamer la conversation. La tournure souffreteuse de ma vieille voisine m’inspira quelque intérêt et ce fut vers elle que se portèrent d’abord mes attentions. Dans les chocs qui accompagnent presque toujours les temps d’arrêt, un paquet assez volumineux fixé à une patère du wagon se détacha et tomba sur ma pauvre compagne ; nous nous informâmes aussitôt si cette chute ne lui avait pas fait mal…

« Voyez, nous dit-elle, comme Dieu fait bien tout ce qu’il fait ; si comme vous autres, j’eusse été droite, ce fardeau me fût tombé sur la tête, et peut-être m’eût-il blessée, au lieu de cela il est tombé sur mon dos, qui n’a rien à craindre, il en a porté bien d’autres.

– Comment cela ? lui dis-je, vous lui avez donc fait faire un service de porte-faix ?

– Non pas tout à fait, mais un service de porte-diable. C’est une histoire un peu longue, mais véritable, malgré tout l’extraordinaire dont elle est accompagnée. La route est longue et pas très amusante, il me prend fantaisie de vous la conter pour peu que cela puisse vous être agréable. »

Le voisin de droite dont le hasard m’avait favorisé était un charmant Écossais, aux favoris près, Capitaine dans le Régiment des sans culottes de la Garde, décoré en Crimée d’un magnifique coup de sabre qui lui sillonnait le visage jusqu’à l’oreille;  il retournait à son régiment après un congé qu’il venait de passer sur le continent. À la proposition de notre aimable vieille, il vint se placer devant elle pour ne pas perdre une seule de ses paroles, qui avaient de la peine à parvenir à notre oreille vu la direction opposée vers laquelle elles étaient dirigées.

« Je m’appelle Anne Kervanec et suis née dans un petit village des environs d’Auray. Je fus autrefois grande, bien faite et même jolie à ce que m’ont dit et mon miroir et les amoureux. Je possédais deux qualités qui se rencontrent rarement ensemble, celles d’être une bonne ménagère et la meilleure danseuse du village. Aujourd’hui, j’ai plus de soixante-dix ans, et, depuis vingt ans, il ne m’a pas été possible de me tenir droite. Quoique mon dos soit courbé de façon à être parallèle avec la terre, ma santé est bonne, et ma tête encore vigoureuse. Je vis dans la famille de mon fils aîné et je vais à Calais recueillir un petit héritage. J’aurais bien pu envoyer une procuration, mais j’ai appris, durant toute mon existence, qu’on ne fait bien que ce que l’on fait soi-même. Ne croyez pas que, chez mon fils, je reste oisive ; je m’y rends utile ; je remplis tous les services domestiques que mon âge et mon infirmité permettent. Je lave les pommes de terre, je fais le feu, je balaie la maison, travaux pour lesquels je trouve mon dos voûté fort avantageux ; je joue avec les enfants ; je conte des histoires, pendant les longues soirées d’hiver, à la famille et aux amis du voisinage, et j’aime beaucoup conter, vous vous en apercevez, Messieurs, puisque sans vous connaître, je vous condamne à être mes auditeurs.

Le 30 avril 18.., j’allai dans le jardin attenant à la maison de mon fils sarcler et biner des pommes de terre. Ce fut avec regret que je me rendis à ce travail ; je n’aurais pas voulu sortir, j’étais triste et ennuyée ; j’avais envie d’être seule. Tous les garçons et les filles riaient et plaisantaient dans la maison en préparant leurs jeux et leurs rubans pour le Mai du lendemain. Cette joie, je ne sais pourquoi, me donnait envie de pleurer.

Je venais de perdre mon mari et je pensais combien j’étais contente et joyeuse bien des années avant, le premier mai précédant nos noces, quand, avec Ivan à mes côtés, j’étais assise occupée à coudre et à nouer les rubans que je devais donner aux garçons le jour suivant pour la fête. J’étais fière d’être préférée à toutes les autres jeunes filles du village par les plus jolis garçons et les meilleurs danseurs de l’endroit.

Je quittai donc la maison, fort triste de ces souvenirs, et je fus au jardin ; j’y restai toute la journée et ne rentrai que pour souper. Je ne sais comment cela se fit, je continuai tout le temps à sarcler, et à chanter tristement quelques-unes de ces vieilles chansons que je disais autrefois… dans l’ancien temps, et qu’aujourd’hui je ne saurais me rappeler. Je restais si longtemps dehors parce qu’il me peinait d’aller m’asseoir, silencieuse et triste, parmi les gens joyeux de la maison ; la nuit était arrivée que je ne songeais pas encore à quitter le jardin. Cependant, la lune commençant à paraître au ciel me rappela à moi-même et je pris le chemin de notre demeure. Le ciel était pur, exempt de nuages ; et, quoique les étoiles scintillassent çà et là au firmament, le jour n’était pas encore assez éloigné pour permettre à la lune de darder vivement ses feux argentés. Ils brillaient néanmoins assez pour rendre tout un côté du ciel pâle, d’une couleur blafarde ; un léger brouillard commençait à s’étendre sur les champs. Du côté où le soleil s’était couché, le ciel était plus clair, il paraissait rouge et semblait à travers les arbres comme éclairé par une ville en feu.

Un silence profond régnait autour de moi ; on entendait seulement, de temps à autre, l’aboiement d’un chien égaré ou le mugissement d’une vache demandant son étable. Aucune créature humaine ne se montrait ni sur la route ni dans les champs. Je fus d’abord assez étonnée de cet isolement, mais je me rappelai que c’était la veille de mai, que chacun restait chez soi pour éviter les mauvais génies qui rôdent d’ordinaire cette nuit-là, et je hâtai le pas pour éviter également leur rencontre. J’arrivai bientôt au bout du mur qui entoure le parc. Là, sur chaque côté du chemin, les arbres s’élèvent haut et touffus et se joignent presque à leur sommet. Le cœur me faillit quand je me vis sous cet ombrage épais. La lumière parvenait encore, parfois, par le haut des arbres et l’on pouvait distinguer les pierres de la route.

Tout à coup, j’entendis, sur ma droite, un bruit étrange parmi les branches, et je vis quelque chose qui ressemblait à un petit bouc noir, dont les cornes démesurément longues étaient tournées en dehors, au lieu d’être courbées en arrière ; il se tenait sur les pieds de derrière sur le haut du mur et me regardait. Je perdis la respiration, et le saisissement me rendit immobile pendant quelques instants, sans pouvoir détourner mes yeux de dessus cet animal qui ne bougeait pas et qui continuait à me regarder fixement. À la fin, ma raison prenant le dessus, je fis un effort et je me mis à marcher.

Je n’avais pas fait dix pas lorsque le même objet se montra sur le mur à gauche, se tenant exactement dans la même position ; mais il était trois ou quatre fois plus haut, et presqu’aussi grand qu’un homme d’une taille élevée : ses cornes paraissaient formidables. Mes jambes tremblaient, mes dents claquaient et je croyais à tout moment que j’allais tomber morte. À la fin, je me sentis entraînée comme si j’étais obligée d’avancer et je marchai, mais sans sentir comment je remuais les jambes, ou comment elles me portaient.

Au moment où je passais vis-à-vis le lieu où se tenait cette apparition horrible, j’entendis un bruit semblable à celui que ferait quelqu’un en sautant à bas de la muraille et je sentis comme si un animal pesant tombait sur moi, se tenant avec ses pieds de devant collés à mes épaules et ceux de derrière accrochés dans les plis de mon jupon que j’avais relevé autour de ma ceinture. J’ignore comment j’ai pu résister à ce choc. Je ne tombai pas, je n’ai pas même chancelé sous ce poids ; mais je me traînai avec force et je ne perdis pas un instant le sentiment de moi-même. J’aurais voulu m’arrêter que je ne l’aurais pu ; je sentais une force invincible qui me poussait en avant. J’essayais de regarder derrière moi, mais ma tête et mon cou étaient comme paralysés, je pouvais à peine tourner mes yeux de chaque côté, et alors je pus voir aussi clairement et aussi parfaitement que si la lumière du soleil m’eût éclairée, un pied noir et fourchu sur chacune de mes épaules ; j’entendais à mon oreille le bruit de sa respiration, je sentais le souffle de son haleine échauffer mes joues. À chaque pas que je faisais, ma jambe rencontrait derrière elle les pieds de l’animal qui se trouvait sur mon dos et dont le poids m’obligeait à rester courbée ; je parvins enfin près de la maison dont la vue me ranima, car j’espérais que je serais alors délivrée de cette affreuse étreinte.

Arrivée près de la porte, je voulus ouvrir, mais elle était fermée ; je voulus regarder par une petite croisée qui est auprès, mais elle était close également ; tout le monde était occupé aux préparatifs de la fête de Mai. La lumière se laissait apercevoir à travers les fentes de la porte ; j’entendais les jeunes filles et les garçons parler et rire ; ils étaient là tous, prêts à me délivrer si j’avais appelé, mais il m’était impossible d’articuler une parole ni faire usage de mes mains, et veuille le Seigneur me préserver d’éprouver jamais une seconde fois ce que je ressentis durant cette affreuse nuit ! Mes mains semblaient être attachées à mes côtés et mes pieds cloués au sol.

À la fin, je parvins à faire le signe de la croix, mais le fardeau était toujours sur mon dos ; je me signai de nouveau sans éprouver pour cela aucun soulagement ; je parvins enfin à saisir l’image de la Dame d’Auray et, avec cette relique entre les doigts, je fis pour la troisième fois le signe du chrétien. Ma main n’eut pas plutôt fini que, tout à coup, je sentis le fardeau sauter de dessus mes épaules ; la porte s’ouvrit subitement, comme si un coup de tonnerre l’eût renversée, et je fus précipitée dans le milieu de la salle, la face contre terre… Étourdie de la chute, je me relevai mais sans aucun mal, mon dos seulement était voûté et, jamais depuis, je n’ai pu parvenir à me redresser. Voilà, Messieurs, mon histoire, histoire véritable à laquelle vous pouvez croire, car à mon âge on ne ment plus. »

Ici, il y eut une pause ; mon voisin, l’officier écossais, sembla écouter notre bonne vieille avec beaucoup d’intérêt ; je le voyais s’agiter sur son siège et changer souvent de posture pendant la narration. Quand notre compagne eut fini de parler :

« Qu’en pensez-vous ? me demanda-t-il, croyez-vous au surnaturel ?

– Non, lui répondis-je, mais je présume que la peur est une des premières causes de l’aventure de notre compagne, et que ses suites sont dues à une commotion électrique dont elle aura été la victime.

– Peut-être avez-vous raison, mais je ne saurais rejeter totalement la réalité des apparitions. Je suis né dans un pays où elles ont, dit-on, existé en grand nombre ; elles forment le sujet de nos chants et de nos légendes ; j’ai été bercé avec ces histoires. Dans mon pays, tout le monde croit au monde surnaturel et ce serait risquer de se faire huer que d’en douter…. Mais voici Calais, nous n’avons que le temps juste nécessaire pour nous rafraîchir et nous embarquer. »

Nous prîmes congé de notre bonne vieille Bretonne, la remerciant de nous avoir, par son récit, rendu moins longue la distance de Paris à Calais.
 
 

_____

 
 

(Comte Ad. de Pontécoulant, Douze jours à Londres : voyage d’un mélomane à travers l’Exposition universelle, Paris : Frédéric Henry, 1862 ; illustration de Frank C. Papé pour The Cream of the Jest: A Comedy of Evasions de James Branch Cabell, 1927)

 
 
 

 
 

LE DOS COURBÉ

 

_____

 
 

Peggy Barrett était autrefois grande, bien faite et d’une figure agréable. Deux qualités, rarement réunies, la faisaient remarquer dans sa jeunesse ; elle était en même temps la meilleure femme de ménage et la meilleure danseuse de Bally-Hooley, lieu de sa naissance. Mais elle est à présent âgée de plus de 70 ans, et depuis qu’elle en a soixante, elle ne peut plus se tenir debout. Son dos a pris une position presque horizontale ; cependant, elle jouit du libre usage de ses membres, autant du moins que le comporte une pareille infirmité ; sa santé est robuste et sa tête fort saine. On la voit dans la maison de son fils aîné, avec lequel elle est allée demeurer à la mort de son mari, s’occuper d’une foule de détails domestiques dont sa vieillesse pourrait la dispenser. Elle allume le feu et balaie la maison, travaux auxquels, dit-elle gaiement, la disposition de son dos semble se prêter si volontiers. Elle joue avec les enfants et raconte des histoires aux voisins, qui souvent s’assemblent autour du foyer de son fils, pendant les longues soirées d’hiver. On vante beaucoup sa manière de conter des anecdotes plaisantes, qui ont quelque rapport à la position obligée dans laquelle elle se tient, ou aux circonstances qui ont ainsi gâté sa taille, et qui lui servent ordinairement de texte. Entre autres choses, elle se plaît à raconter comment un jour, à la suite d’une mauvaise récolte, des tenanciers de la terre dans laquelle elle résidait résolurent de faire, en plein air, une pétition pour obtenir une diminution de la rente, et placèrent leur papier sur son dos, pour l’écrire, comme le meilleur des pupitres qu’on pût se procurer dans la circonstance.

Peggy savait, comme tout habile conteur, choisir le sujet de ses histoires suivant l’occasion, et les proportionner au nombre et à la qualité de ses auditeurs. Elle savait bien que, par un beau jour, lorsque le soleil darde ses rayons sur la terre, que les arbres commencent à bourgeonner et que les oiseaux font entendre autour de nous leur doux ramage, lorsque les plaisirs ou les travaux exercent toute notre activité, elle savait, dis-je, sans trop en connaître la raison, que tandis que nous sommes tout entiers aux réalités de la vie et de la nature, nous manquons de cette disposition à la crédulité, sans laquelle les histoires du plus grand intérêt perdent à nos yeux tout leur mérite. Alors Peggy se bornait à raconter les faits exactement et brièvement, et elle laissait de côté le merveilleux. Mais auprès du foyer pétillant d’une soirée de Noël, lorsque le souffle glacé du noir décembre siffle tristement autour des murs et au travers des portes mal jointes de la chaumière, lorsque l’imagination rembrunie de ceux qui l’habitent est portée facilement à croire, que, de même que le monde est bouleversé par des éléments si supérieurs aux forces humaines, il peut être aussi visité par des êtres d’une nature supérieure, alors Peggy ouvrait un champ libre à son imagination et à sa mémoire ; et ce fut dans une semblable occasion qu’elle raconta, dans les termes suivants, l’événement qui avait ainsi courbé son dos.

« C’était la veille du premier jour de mai ; j’allai dans le jardin pour sarcler des pommes de terre. Je n’y serais point allée ce jour-là, mais j’étais triste et rêveuse et j’avais besoin d’être seule ; les jeunes garçons et les jeunes filles riaient et jouaient dans la maison, préparant des mails (1) et ajustant des rubans, pour les jeux et mascarades (2) du lendemain. Tout cela me semblait insupportable, car c’était seulement à la fête de Pâques qui venait de se passer (il y a eu dix ans de cela à Pâques cette année) que j’avais perdu mon pauvre homme.

Je pensais combien j’étais contente et heureuse, cette même veille du jour de mai, avant notre mariage, lorsqu’ayant Robin à mon côté, je coupais et cousais les rubans que je devais donner le lendemain aux jeunes gens, et combien j’étais fière d’avoir été préférée aux autres filles du pays par le plus beau garçon et le plus habile du village, au jeu du mail. Je restai donc ainsi dans le jardin toute la journée, et je ne le quittai même pas pour dîner. Le temps s’écoula sans que je m’en fusse aperçue, moi continuant toujours à sarcler mes pommes de terre, et quelquefois m’arrêtant pour me livrer à de tristes rêveries, puis fredonnant quelques-unes de ces vieilles ballades, que je chantais si souvent dans le temps passé, à des gens qui ne peuvent plus revenir pour les entendre. Le fait est que je ne voulais pas paraître triste et silencieuse, au milieu des gens de la maison qui étaient tous jeunes et gais, et avaient de belles années devant eux. Il était tard lorsque je pensai à rentrer à la maison, et je ne quittai le jardin que quelques moments après le coucher du soleil. La lune paraissait sur l’horizon, mais quoique aucun nuage ne vînt voiler sa lumière, et qu’on vît même quelques étoiles çà et là dans le ciel, il ne faisait pas encore assez sombre pour qu’elle brillât de tout son éclat ; ses rayons étaient cependant assez forts pour faire paraître, du côté de son lever, tous les objets pâles et argentés, au sein d’un brouillard épais qui commençait à se répandre dans les vallées.

Du côté du couchant, les derniers feux du jour brillaient encore au travers des arbres, et le ciel, d’un rouge sombre, semblait réfléchir les flammes d’une ville embrasée. Tout était tranquille et silencieux comme un cimetière ; de temps en temps, on entendait seulement quelque chien aboyer au loin, ou mugir une vache qu’on venait de traire. On ne voyait personne ni sur la route ni dans les champs. J’en fus d’abord surprise, mais je me souvins que c’était la veille du jour de mai, et que les esprits bons ou mauvais ont coutume d’errer toute cette nuit-là, et que je courais par conséquent quelque danger. (3) Je marchai donc aussi vite que je pus, et j’arrivai bientôt au bout du jardin, à cet endroit où des arbres hauts et touffus s’élèvent de chaque côté du chemin et parviennent à la hauteur du mur. J’étais à peine sous leur ombre que mon cœur me fit pressentir quelque chose de fâcheux : il venait d’en haut tant de clarté que je pus facilement voir une pierre qui tomba dans le moment devant moi. Tout à coup, j’entendis un bruissement parmi les branches du côté droit de la route ; je regarde et j’aperçois, posée au haut du mur sur ses jambes de derrière, une espèce de petite chèvre noire, dont les deux longues cornes étaient tournées en dehors ; elle tenait ses yeux fixés sur moi. Ma respiration fut arrêtée, et pendant quelques minutes je restai immobile, tenant aussi mes yeux fixés sur elle, sans pouvoir, je ne sais pourquoi, les en détacher ; de son côté, elle ne se lassait point et continuait à me regarder fixement de la même manière. À la fin, je fis un mouvement brusque et je m’en allai ; mais je n’avais pas fait dix pas que je vis de nouveau la chèvre noire sur le côté gauche du mur, dans la même position et me regardant de même ; seulement, elle me parut trois ou quatre fois plus grande qu’auparavant, aussi grande qu’un homme de la plus haute taille ; ses cornes menaçantes me faisaient frémir : mes jambes s’affaiblirent, mes dents commencèrent à claquer d’effroi, et je crus que j’allais tomber morte d’un instant à l’autre. Cependant, il me sembla que quelque chose au-dedans de moi me forçait à marcher, et je marchai, mais sans m’apercevoir si mes jambes faisaient le moindre mouvement. Comme je me trouvais devant l’endroit même où se tenait l’être effrayant qui avait frappé ma vue, j’entendis un bruit, comme si quelque chose s’élançait du haut du mur, et je sentis bientôt sur mon dos un lourd animal dont les jambes de devant s’allongèrent sur mes épaules, et celles de derrière se fixèrent dans les pans de ma robe, que j’avais relevés et attachés autour de moi. Ce qui m’a toujours étonnée, c’est comment je pus supporter le choc ; la chose fut ainsi, pourtant, et je ne tombai ni ne chancelai même sous ma charge, mais je marchai comme si j’avais eu la force de dix hommes : j’allais, sentant qu’il m’était impossible de faire autrement, et j’aurais fait de vains efforts pour m’arrêter. Cependant, quoique à demi-morte de peur, je savais aussi bien qu’à présent ce que je faisais. J’essayai de crier, mais je ne fis que murmurer confusément ; je voulus courir, impossible ; je cherchai à regarder en arrière, mais ma tête et mon cou semblaient avoir été tournés dans une vis : il ne m’était possible que de rouler les yeux de chaque côté, et alors je pouvais facilement apercevoir, comme en plein jour, deux pattes noires et fendues qui s’avançaient sur mes deux épaules ; j’entendais un léger souffle à mon oreille ; je sentais mes jambes se frotter en marchant contre les pieds de la créature que je portais ainsi sur le dos. Je ne pouvais donc rien faire que marcher droit devant moi. J’arrivai à la fin en vue de ma maison, ce qui me fut bien agréable, car je pensai que j’allais être soulagée de mon fardeau ; j’arrivai près de la porte, mais elle était fermée ; je voulus regarder par la petite fenêtre, elle l’était aussi, car mes enfants avaient été, cette veille du jour de mai, plus prudents que moi. Je vis de la lumière à travers les fentes de la porte ; j’entendais causer et rire en dedans ; je me sentais à quelques pas d’eux et ils ne pouvaient venir à mon secours, eux qui auraient donné leur vie pour moi ! À Dieu ne plaise que je ressente encore les angoisses que j’éprouvai ce soir-là en me voyant ainsi en la puissance d’un animal qui ne pouvait être rien de bon, sans qu’il me fût possible ni d’appeler ni d’avancer la main ou le pied pour frapper à la porte, ni enfin de faire le moindre mouvement qui pût instruire ma pauvre famille que j’étais là ! Il me semblait que mes bras avaient toujours été joints à mes côtés, et que mes pieds avaient pris racine. À la fin, je pensai à faire le signe de la croix, et ma main droite, sans vouloir me rendre aucun autre service, se prêta du moins à cet acte de piété. Cependant, le fardeau resta sur mon dos et tout fut comme auparavant ; je fis encore le signe de la croix, et rien de nouveau. Alors, je me crus perdue. Enfin, je fis un troisième signe de croix ; mais à peine ma main le finissait-elle, que je sentis tout à coup le fardeau s’élancer de dessus mon dos : la porte s’ouvrit comme si elle avait été frappée par le tonnerre, et je fus jetée le front par terre au milieu de la chambre. Quand je me relevai, mon dos était courbé ; et jamais, depuis cette nuit-là, je n’ai plus marché droite. »

Il y eut un moment de silence quand Peggy eut fini son histoire. Ceux qui l’avaient déjà entendu raconter avaient écouté avec un air de curiosité à demi satisfaite, mêlé de cette expression de physionomie grave et solennelle qu’excite une histoire merveilleuse, quoiqu’elle soit déjà connue. Ils quittèrent la position qu’ils avaient gardée pendant le récit, et prirent une attitude qui semblait marquer que le fonds de cet étrange événement n’avait rien de nouveau pour eux depuis longtemps. Ceux qui l’entendaient pour la première fois conservaient encore leur air inquiet et attentif même après que la vieille eut cessé de parler. Un petit-fils de Peggy, âgé de neuf ans, l’avait écoutée avec attention ; à mesure que l’histoire était devenue plus intéressante, on l’avait vu se rapprocher toujours plus près de sa grand-mère, et à la fin il tenait ses yeux fixés sur elle, presque à ses genoux, et la figure animée d’un regard où une inquiète curiosité semblait lutter contre l’envie de répandre des pleurs. Après un silence de quelques minutes, il ne put plus longtemps contenir son impatience, et, écartant avec une de ses mains ses blonds cheveux, il montra un œil où brillait une larme, et s’écria :

« Qu’était-ce donc, Granny ? »

La vieille femme sourit d’abord à son auditoire et à l’enfant ; puis, lui donnant un petit coup sur le front, elle dit :

« C’était le Phooka. »
 
 

 

_____

 
 

(1) Goal ou hurling, jeu qui a quelque ressemblance avec le golf écossais ; seulement, la balle est beaucoup plus large, ayant en général quatre pouces de diamètre. L’instrument dont on se sert est aussi plus grand, et, au lieu de former un angle au bout, est simplement recourbé. Il faut que le nombre des joueurs soit au moins de vingt ; il peut être de cent, et plus. On joue habituellement dans une vaste plaine, et les joueurs forment deux partis égaux en nombre et en dextérité. Le jeu consiste à lancer la balle au-delà de deux haies qui forment la limite respective de chacun des deux partis.

« Baire comortais » signifie en irlandais des partis de deux contrées voisines qui s’assemblent les dimanches ou les jours de fêtes après l’office pour jouer. Alors, au lieu de haies, c’est un grand chemin ou un bois qui limitent la carrière, et le jeu commence dans ce petit espace avec une telle ardeur qu’il en résulte souvent une querelle sanglante, surtout s’il existe entre les deux partis opposés une de ces vieilles rivalités de clans, si communes parmi les paysans irlandais.
 

(2) Mummers. C’est ce qu’on appelle en Angleterre danses moresques : elles ont lieu en tout temps en Irlande, mais surtout le premier jour de mai. La troupe varie en nombre selon les circonstances ; elle se compose des jeunes filles et garçons du village ou des environs, les plus remarquables par leur bonne mine et leur habileté, les unes dans la danse et les autres dans les jeux que nous venons de décrire, ainsi que dans les autres exercices du même genre. Ils marchent en procession deux de front, et en trois divisions. Une première troupe de jeunes gens forme l’avant-garde, et une seconde termine la marche ; leurs vêtements sont blancs ou d’une couleur brillante. Ils portent des rubans à leurs manches et à leurs chapeaux, les jeunes filles aussi sont parées de robes de couleur, et deux d’entre elles portent le mai sacré auquel sont suspendues plusieurs balles neuves, présent qu’elles font aux jeunes garçons. L’arbuste est décoré d’une multitude de rubans et de découpures de papier. La procession va toujours au son d’une musique champêtre ; c’est quelquefois une cornemuse, et plus souvent un fifre, accompagné d’un tambourin. Ajoutez à tout cet appareil un rustre portant un masque effrayant, armé d’une grande perche terminée par une espèce de tête de loup en chiffons, qu’il trempe de temps en temps dans l’eau comme un goupillon, et dont il arrose les assistants, au grand contentement de la bande joyeuse, qui célèbre ses exploits par de bruyants éclats de rire. Ces troupes courent pendant le jour de village en village dans les environs, et vont danser devant les maisons des gentilshommes pour en recevoir quelque argent. La soirée, comme on le suppose bien, se termine en buvant.

Une autre coutume du premier jour de mai appartient au sud de l’Irlande : les écoliers, ce jour-là, courent en troupe comme des forcenés avec une poignée d’orties, et en frottent les mains et la figure des passants.
 

(3) La nuit de la veille du 1er de mai est considérée comme dangereuse, parce que les esprits ont alors, dit-on, un pouvoir presque sans limite pour mal faire. On pense aussi que le mauvais œil a cette nuit-là une influence plus fâcheuse. La nourrice qui se promènerait alors en plein air avec son nourrisson serait considérée comme une insensée ; car l’enfance est surtout exposée dans cette circonstance. Mais personne n’est à l’abri de ces persécutions. Les cheveux blonds et la grâce d’une jeune fille ne sauraient la préserver du blast perfide, large tumeur qui se forme sur-le-champ à l’endroit du corps où l’esprit malin a soufflé malicieusement, et la main brunie du laboureur en ressent aussi quelquefois l’atteinte. Le jour de mai est appelé la na Beal tina, et la nuit de la veille neen na Beal tina, c’est-à-dire jour et veille du feu de Beal, de ce que ces deux jours étaient consacrés dans les temps du paganisme à la divinité Beal ou Belus, qui a aussi donné son nom au mois de mai en irlandais, mi na Beal tine. La cérémonie généralement usitée de faire sauter les vaches, la veille du jour de mai, par-dessus des fagots allumés, a été primitivement instituée en l’honneur de cette divinité , et elle a maintenant pour but d’empêcher les esprits de dérober leur lait.
 

_____

 
 

(Thomas Crofton Croker, « The Crookened Back, » in Contes irlandais, précédés d’une introduction par M. P. A. Dufau et ornés de gravures, tome second, Paris : Moutardier, 1828 ; ce conte a été également traduit par les frères Grimm sous le titre « Das gebückte Mütterchen. » « Si ce doit être la dernière danse, que ce soit avec une chèvre, » illustration extraite du London Society Illustrated Magazine, 1870)

 
 

 
 

Notons enfin qu’une version abrégée du conte de Thomas Crofton Croker a été recueillie dans les Contes populaires de la Grande-Bretagne de Loys Brueyre, Paris : Hachette et Cie, 1875.