LE POTIRON-CERCUEIL

 

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C’est demain que, suivant l’antique usage, on couronne aux Halles centrales le « roi des Potirons, » nommé par le suffrage universel dans le pavillon de la Vallée.

Le roi de cette année est un souverain de belle prestance, natif de Montgeron, et possédant trois mètres soixante-huit de tour. Il faut trois hommes pour le porter. Il a aussi sur les autres rois cet avantage que ceux-ci ne peuvent souvent être supportés par des millions de personnes. Son propriétaire, son père, celui qui l’a élevé enfin, lui a donné le doux nom d’Amédée. Un joli nom. Il y a eu un roi d’Espagne qui s’appelait comme ça, et que ses sujets ont mis à la porte. Lui, le roi des Potirons, c’est dans la soupe qu’il sera mis.
 

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Remarquez la triste et curieuse ressemblance de son sort avec celui du bœuf gras !

Tous deux sont comblés d’honneur et de gloire, couverts de fleurs, et, après un triomphe qui rappelle celui des consuls romains victorieux, tous deux finissent dans la marmite. L’un fait une soupe grasse, l’autre une soupe maigre, voilà toute la différence. Et tous deux périssent ainsi misérablement, après avoir connu le faîte des grandeurs, par cette seule raison qu’ils étaient plus gros que les autres.

Voilà de quoi faire réfléchir ceux que la nature a gratifiés d’une corpulence trop majestueuse, ce qui est le cas de beaucoup de nos plus célèbres contemporains. M. Sarcey, par exemple.

Le bœuf a cependant sur le potiron cet avantage qu’au dernier moment, en s’y prenant bien, il a la chance de pouvoir administrer un bon coup de cornes à quelqu’un de ses bourreaux, tandis que le pauvre potiron est sans défense contre le couteau de l’égorgeur.
 

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Je sais cependant une histoire de potiron qui se venge… Une histoire des plus dramatiques, et que, précisément pour cela, on pourrait croire inventée à plaisir. Je vous la garantis d’une authenticité absolue.

En 1849, à Nîmes, bien qu’on fût tout fraîchement en République, on avait résolu de couronner un Roi des Potirons à l’instar de Paris. Et, à l’unanimité, on avait décerné le « trône » à un potiron gigantesque appartenant à un agriculteur du village de Rocaveyre, nommé Peyrus ou Peyrusse. Je ne sais plus bien l’orthographe du nom.

Celui-ci n’avait guère envie de se mêler aux réjouissances qu’allait occasionner le couronnement du Roi, parce que, depuis quelques semaines, lui et tous les siens étaient plongés dans une profonde douleur. Sa petite fille, âgée de deux ans, avait subitement disparu, et toutes les recherches faites pour la retrouver étaient restées inutiles.

Le pauvre homme finit cependant par mener sa femme à la fête, pour la distraire un peu de ses chagrins. Et puis, à côté de sa douleur de père, il y avait son amour-propre de cultivateur… Ils firent donc partie du cortège, et s’assirent à la place d’honneur, à un banquet à la fin duquel devait être éventré le Roi des Potirons pour être distribué à tous les assistants.

Ce fut naturellement à Peyrus que revint l’honneur d’enlever la première tranche.

Il la détacha au milieu des vivats. On vit alors l’intérieur du monstrueux cucurbitacé, et, dans cet intérieur, une tête d’enfant toute déformée, mais encore reconnaissable cependant. C’était celle de la petite fille disparue.

L’enquête, commencée immédiatement, démontra que l’auteur de l’assassinat était une bonne du nom de Marie Capade, qui avait été la maîtresse de Peyrus avant son mariage, et qui était restée au service de celui-ci pour se venger. La misérable avait tué l’enfant, l’avait coupée en morceaux à la façon de Menesclou, avait fendu le plus gros des potirons de son maître, alors en train de mûrir, puis, après y avoir fait un trou assez grand pour contenir la petite tête, elle avait resserré les deux côtes. La nature avait bien vite ressoudé les lèvres de la plaie, et le potiron avait continué à s’arrondir sans que personne se doutât de rien.

Immédiatement arrêtée, Marie Capade ne nia rien, et, pendant qu’on instruisait son procès, se pendit dans sa prison…
 

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Voilà, n’est-il pas vrai, une histoire bien lugubre à propos d’une solennité joyeuse ?… Que voulez-vous ? c’est que le destin de ce pauvre Amédée m’a tout attristé.

Ce n’est pas lui, allez, qui réserverait pareille surprise à son maître ! Je l’ai vu ce matin, et je vous donne bien ma parole d’honneur qu’il est impossible d’avoir meilleure figure de roi.

Adieu, Amédée ! je ne veux pas abuser de votre situation pour vous faire remarquer combien la Roche Tarpéienne est près du Capitole… Tâchez, pour vous étourdir, de vous griser d’honneurs pendant votre dernière journée !
 
 

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(Gaston Vassy, in Gil Blas, quatrième année, n° 778, mercredi 4 janvier 1882 ; cet entrefilet a été repris sous le pseudonyme de « Sifflet, » sous le titre « Un Potiron funèbre, » dans le « Courrier de Paris » du Radical, troisième année, n° 337, lundi 3 décembre 1883. Gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)

 
 
 

 

LE MELON TOMBAL

 

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Personne n’avait jamais pu comprendre pourquoi M. Poireau-Béni, l’horticulteur bien connu, avait tant d’amour pour sa femme.

Oncques on n’avait vu personne plus quinteuse, grincheuse, épineuse, laide, inabordable et désagréable.

Mme Poireau-Béni était longue et sèche, avec un nez pointu ; il y avait des années qu’elle était atteinte d’un spleen perpétuel, par suite d’une défectuosité de sa nature. L’estomac de Mme Poireau-Béni était d’une réserve telle que sa propriétaire était quelquefois un mois sans entendre parler de lui ni de ses accessoires. Ce silence anormal réagissait sur son caractère, et il arrivait parfois que, lorsque six semaines s’écoulaient entre deux visites à un joli petit kiosque que M. Poireau-Béni avait fait élever dans son jardin, elle se mettait à battre son mari.

La vue du kiosque, cette manière de terre promise où elle pénétrait si rarement, avait fini par tellement l’horripiler, qu’un jour sa colère dégénéra en attaque de nerfs. Et elle mourut, après une agonie pleine de miaulements et de piaillements.
 

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Le tendre Poireau-Béni fondit en larmes, et déclara qu’il ne se consolerait jamais. Sa famille fut, d’ailleurs, parfaite pour lui en ces tristes circonstances. C’était une famille de braves gens, au caractère jovial, tout ronds, et susceptibles de s’attendrir facilement. Les uns après les autres, ils pleurèrent dans les bras de l’horticulteur désolé, et l’on prit la route du cimetière de la commune, où M. Poireau-Béni avait fait préparer à la défunte un bon petit coin. Mme Poireau-Béni confortablement installée dans sa dernière demeure, on la recouvrit proprement d’excellente terre végétale, et M. Poireau-Béni déclara en sanglotant qu’il ne voulait laisser à personne d’autre le soin de cultiver sa tombe.

Trois semaines après, en effet, les plus belles fleurs s’y épanouissaient. L’horticulteur venait lui-même leur donner à boire tous les matins avec un petit arrosoir qu’il avait fait peindre en noir.
 

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Un jour, il constata qu’entre les roses des radis étaient poussés spontanément. Il les arracha avec horreur, et s’aperçut qu’ils étaient magnifiques. Jamais il n’en avait vu de si roses et de si gros à la fois…

Ma foi ! pendant un instant, l’horticulteur prit le dessus sur le veuf, et il se dit qu’il était vraiment dommage de laisser une si bonne terre improductive de légumes.

Le lendemain, en arrivant, il vit que, sans y prendre garde, il avait mis dans ses poches de la graine de melon. Il hésita bien un peu avant de la semer, d’abord parce que ça lui faisait l’effet d’une profanation, ensuite parce qu’il ne savait trop ce que dirait le conservateur du cimetière… Mais il calma sa conscience en se rappelant à quel point la défunte aimait les melons, dont elle mangeait fréquemment dans l’espoir qu’ils finiraient par triompher de sa… stérilité.

Quant au conservateur, il ne verrait rien… Il suffirait d’entourer le melon de fleurs à mesure qu’il grandirait.

Ainsi fut fait.

Dès lors commença pour M. Poireau-Béni une série successive d’étonnements. Jamais, dans toute sa carrière d’horticulteur, il n’avait vu de melon pousser si vite et devenir si gros. Le légume finit par prendre une taille tellement phénoménale que M. Poireau-Béni eut l’idée de l’envoyer à un concours agricole. Mais il pensa qu’il serait plus digne de lui de le faire manger à sa famille, à cette excellente famille qui l’avait si bien consolé pendant les premiers jours de sa douleur.

Le jour de la fête de sa défunte, il convia donc les siens à dîner, et cueillit le melon sous les fleurs qui le cachaient.

Il ne dit à personne d’où il venait, et le melon fut déclaré exquis…
 

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Un mois après, à sa très grande surprise, M. Poireau-Béni apprit que son oncle et sa tante Veissenrou plaidaient en séparation. Des gens qui étaient mariés depuis quarante-cinq ans, et qui paraissaient s’adorer. Trois jours plus tard, son oncle Larrochoux, le meilleur vivant qu’il connût, lui annonçait que, dégoûté de la société des hommes et des femmes, il se retirait à la Trappe.

Cela devenait incompréhensible, et le pauvre Poireau-Béni se demandait avec inquiétude s’il allait voir toute sa famille se disloquer, lorsqu’il reçut la visite de sa cousine Forboucan. La vieille dame, qui, jusqu’alors, avait passé sa vie à faire le bien, lui annonça qu’elle venait de faire cinquante lieues uniquement pour lui administrer une paire de gifles.

Et, tout en parlant, elle les lui administra.

« Ah çà ! mais qu’est-ce que je vous ai fait ? sanglota le pauvre Poireau-Béni.

– Ce que vous m’avez fait ! C’est que, depuis votre maudit dîner, j’ai perdu ma tranquillité d’esprit et bien d’autres facultés… » répondit la vieille demoiselle.

Et elle repartit, furieuse, en remuant son parapluie.

M. Poireau-Béni resta tout rêveur.

Ce fut le facteur qui le tira de ses méditations. Il lui apportait une lettre d’injures de son neveu, un jeune homme modeste et timide jusque-là, et qu’il avait toujours connu extrêmement facile à vivre…

Décidément, tout cela devenait invraisemblable et prodigieux.
 

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M. Poireau-Béni se désorganisait le cerveau à absorber l’explication de ce mystère, lorsqu’il se souvint tout à coup qu’à ce fameux dîner, auquel semblaient dus tant de changements, lui seul n’avait pas mangé de melon parce qu’il avait mal à l’estomac, ce jour-là, à force d’émotions.

Ce fut un trait de lumière ; il devint tout pâle. Une idée extraordinaire venait de lui traverser la tête et de s’emparer de son esprit, avec une invincible puissance. Et, saisissant son chapeau, il courut consulter son médecin, le vénérable docteur Goulot…
 

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Et voilà pourquoi le docteur Goulot achève en ce moment un grand ouvrage in-folio, intitulé : De l’influence que peuvent avoir les êtres humains enterrés, sur les végétaux à la formation desquels ils contribuent.

Dans cet ouvrage, le docteur raconte, en se servant de pseudonymes, comment la défunte, madame Poireau-Béni, a pu inculquer au melon semé sur sa tombe quelque chose de son essence, si bien que le funèbre légume, loin d’agir de la même manière que tous ses confrères, était devenu un élément d’obstruction intérieure permanente, et par conséquent de spleen…

Les voilà bien, les grands mystères de la nature !
 
 

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(Gaston Vassy, in Gil Blas, quatrième année, n° 967, mercredi 12 juillet 1882 ; illustration de Linley Sambourne pour The Water-Babies, A Fairy Tale for a Land Baby (1863), de Charles Kingsley)