Après une existence pendant laquelle elle s’était efforcée d’être désagréable à tous ceux qui l’approchaient, Mme Dulapin était sur le point de rendre le dernier soupir. Et ce n’était pas sans contrariété, croyez-le bien, qu’elle se disposait à passer dans l’autre monde. Avec une profonde injustice, elle s’en prenait à son malheureux mari du désagrément qui lui survenait, et elle employait le peu qui lui restait de forces à l’agoniser [sic] de « sottises. »

M. Dulapin, debout au chevet du lit, l’écoutait d’un air consterné, en risquant de temps en temps un timide : « Voyons, ma bonne poule, ne t’énerve pas ! » qui exaspérait encore davantage la malade.

Finalement, dans un accès de colère, Mme Dulapin se précipita sur son mari dans l’intention manifeste de l’étrangler. Le bon Dulapin crut naïvement que sa femme voulait lui donner une dernière accolade, la saisit dans ses bras et approcha ses lèvres des siennes…

La sensation qu’il éprouva au moment précis de la rencontre des quatre lèvres fut des plus étranges. Il lui sembla qu’une toute petite flamme qui ne brûlait pas lui passait dans la bouche et lui entrait dans le cerveau par le nez. Puis il sentit comme une manière d’imperceptible bousculade au milieu de ses cases cérébrales, et, pendant un instant, il perdit le sentiment de sa personnalité.

En effet, comme il laissait retomber sa femme qui venait d’expirer dans son dernier et malfaisant effort, la garde l’entendit s’écrier furieusement :

« Monsieur Dulapin, vous êtes un galapiat ! »

Et la garde se dit :

« Pauvre homme ! Voilà qu’il se prend pour sa femme… Il faut vraiment que le chagrin l’ait rendu fou… »
 

*

 

Le fait est qu’il se passait quelque chose d’anormal dans la tête de M. Dulapin. Il paraissait tout surpris de ce qu’il venait de dire, et se frottait les yeux en se répétant à lui-même :

« Mais non, mais non… Ça n’est pas vrai !… Je ne suis pas ça… pas du tout ! »

La garde, touchée de sa douleur, s’approcha pour lui administrer quelques paroles de consolation.

Pif ! paf !… En moins de rien, la pauvre femme avait reçu deux bonnes gifles, et s’enfuyait, en criant avec terreur que M. Dulapin l’avait regardée avec les yeux de sa femme

M. Dulapin la rattrapa à la porte. Il était désespéré de ce qu’il venait de faire, et lui mit vingt francs dans la main. Ses yeux avaient repris leur regard accoutumé.
 

*

 

Pendant toute la journée, ce fut une série de scènes semblables, de contrastes violents et inexplicables. À chaque personne qui entrait, M. Dulapin commençait par dire toute espèce d’horreurs, d’un ton de furie comme eût fait la défunte et, aussitôt, confus, ahuri, paraissant ne plus savoir où il en était, il se confondait en excuses. Ce fut ainsi qu’il traita de vieille sorcière l’excellente Mme Lenoyé, pour se jeter ensuite à ses pieds dans un accès de honte. Au notaire Broutelois, il lança à la figure l’outrageuse épithète de vieux birbe et lui reprocha de s’abattre comme un corbeau partout où il y avait des morts… Une seconde après, il lui serrait les mains en pleurant et en l’appelant le meilleur de ses amis.

Et toujours, pendant qu’il apostrophait les arrivants, ses yeux prenaient le regard vert qu’avait sa femme, pour redevenir très doux, et même pleurards, aussitôt que l’étrange Dulapin rentrait en lui-même.
 

*

 

Mais toutes ces scènes n’étaient rien en comparaison de celle qui eut lieu dans la soirée, au moment où arriva M. Ernest, le commis de M. Dulapin.

M. Dulapin, d’un mouvement irréfléchi, se jeta au cou du jeune homme, en murmurant d’une voix passionnée :

« Ernest !… mon Ernest !… que je t’aime ! Tu es beau ; Dulapin est laid… Oublions Dulapin ! »

À peine eut-il prononcé cette phrase au milieu de la stupéfaction générale, que M. Dulapin lâcha son commis et s’arrêta court. Cette fois, il ne fit pas d’excuses… Il semblait réfléchir, et un gros travail se faisait dans sa tête.

Il devint très rouge, prit son chapeau, et sortit en disant à son commis d’un ton tragique :

« C’est bon, monsieur ! nous nous reverrons… »
 

*

 

Aussitôt dehors, M. Dulapin prit une voiture et se fit conduire à la préfecture de police.

Introduit auprès de l’un des chefs de Service :

« Monsieur, lui dit-il poliment, je vous demande bien pardon de vous déranger, mais c’est qu’il m’arrive un accident véritablement surprenant. Figurez-vous qu’en embrassant ma femme au moment où elle rendait le dernier soupir, j’ai, par mégarde, avalé son âme. Et je sens très bien que, depuis ce moment, je ne suis plus moi-même. Il y a dans ma tête deux pensées, deux volontés, et j’ai une migraine atroce, parce que l’âme de ma femme bouscule la mienne pour avoir toute la place. Je suis un honnête homme, je respecte l’autorité, et c’est pourquoi je viens lui faire ma déclaration… »

Le chef de division regarda M. Dulapin, sonna, et dit à son interlocuteur de suivre deux messieurs qui entraient. Une heure plus tard, M. Dulapin était enfermé à Charenton, sans que personne eût voulu prendre au sérieux son cas extraordinaire. Mais il sait bien, lui, qu’il n’est pas fou, et il se prépare à protester par la voie des journaux.
 
 

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(Gaston Vassy, in Gil Blas, troisième année, n° 593, dimanche 3 juillet 1881 ; l’article a été repris, sous les initiales de G.-P.-V. [Gaston Pérodeaud Vassy], dans la rubrique « Causerie parisienne, » in Le Radical, deuxième année, n° 14, samedi 14 janvier 1882. Gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)