LA PIEUVRE DE TERRE

 

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Ce n’est que sur quelques cartes marines anglaises que l’on trouve encore indiquées les îles Carteret. Elles font partie de l’archipel des Salomon ; l’excellent navigateur anglais John Carteret les découvrit en 1797 et leur donna son nom, ce qui était bien son droit.

C’est un groupe de petites îles dont deux ou trois atolls, qui s’allongent sur le 10e parallèle austral, et uniquement de rencontre pour ceux qui font route vers les Ellices.

Ceux qui connaissent les mers du Sud, savent qu’il n’y a pas grand-chose à glaner par là, mais les étroites baies des Carterets sont de bon accueil pour les schooners vivant de petite piraterie, et serrés de trop près par les patrouilleurs britanniques.

Certains Chinois les connaissent également ; des chasseurs qui pourvoient d’animaux rares les ménageries asiatiques. Or, aux Carterets, on trouve encore quelques espèces monstrueuses, comme la ghost-gull, la mouette-fantôme qui pousse des cris horribles et dont l’aspect est vraiment terrifiant, les crapauds géants et une immonde créature qu’on nomme, à tort ou à raison, la pieuvre de terre.

À bord du petit brick « Silent » – nom parfait pour un sabot du genre – se trouvaient un nain chinois, Kong, un géant macassar, Ati, en tant que passagers, et une grande cage en fer tressé, que l’explosion d’une charge de dynamite n’aurait pas fait broncher. Le « Silent » devait les mettre à Pûhoo-Sa, une île déserte que l’amirauté anglaise avait fait évacuer dans le temps et dont l’accès restait interdit.

Il est difficile de dire au juste ce que signifie Pûhoo-Sa, mais c’est quelque chose qui a trait à la peur, à la mort et à l’enfer.

Les patrouilleurs anglais « Fulgur » et « Red Flame, » ainsi que l’aviso français « La Flèche, » s’entendaient depuis longtemps pour donner la chasse au « Silent, » mais ce damné brick leur échappait chaque fois, comme une puce dans la nuit. Il avait, à son bord, un capitaine et un timonier flamands et six noirs des Souwarow’s, tous chenapans en diable, mais marins excellents, courageux et féroces comme lions et tigres conjugués.

Pourtant, quand le Chinois et le Macassar eurent dit en toute sincérité ce qu’ils voulaient faire dans l’île, Steevens, le capitaine, et Leemans, le timonier, faillirent avaler leur chique, d’émotion grande, sinon d’effroi.

« Une pieuvre de terre, par Belzébuth,
que voulez-vous faire d’une pareille horreur ? Vous serez belle chair à saucisses 
avant d’avoir pu la montrer du doigt ! »

Kong répondit :

« C’est un animal qui a percé certains
 mystères de la Nature, et le puissant mandarin qui m’envoie pour en capturer un veut l’étudier pour les connaître à son tour. Il en deviendra, paraît-il, plus puissant que 
jamais. »

Leemans qui, avant d’avoir eu de la malchance, avait passé par les Universités et était docteur en quelque chose, dit à son tour :

« Je n’en ai jamais vu, Dieu merci, mais 
on m’a affirmé que ce n’est pas précisément un animal, et je le crois. Sur les Carterets, que confondent tous les saints du ciel, on peut s’attendre à tout.

–  C’est en effet ce que j’attends de ces îles, » répondit froidement le nain, et on en resta là.

Pûhoo-Sa parut trois jours plus tard, à bâbord sous le vent.
 

*

 

C’était une île tout en longueur, richement boisée, volcanique, car, à l’horizon, un cône rougeâtre fumait doucement.

L’ancre toucha le fond à soixante brasses, un fond de sable, ce qui était rêvé.

Steevens braqua sa lunette sur le rivage, une jolie plage de sable jaune, à peine mangée de palétuviers.

« Je ne puis vous prêter aucun de mes hommes, Kong, déclara-t-il ; demandez-leur de prendre un patrouilleur à l’abordage ou d’écorcher un requin à la nage, ils le feront, mais cela…

– Je n’en veux pas, répondit le Chinois. Ati me suffit ; faites seulement déposer la cage sur le rivage. »

Ce qui fut fait.

Kong et le Macassar débarquèrent sans armes apparentes. Seul Ati traînait derrière lui un étrange grappin, fait d’un câble souple, de crochets et de nœuds. Ils contournèrent les palétuviers et disparurent dans la forêt. Le soleil venait de monter à l’horizon.
 

*

 

Le crépuscule s’annonçait, violet et doré, quand le « Silent » trembla sous un choc violent. Sur le pont, écrasant la yole, venait de tomber un amas de ferraille tordue.

« Jour de Dieu, hurla Leemans, c’est la cage ! »

Quelque chose était attaché à l’une des tresses de fer : un paquet ficelé soigneusement à l’aide d’une liane.

Le timonier le défit ; il contenait la blouse bleue de Kong et le sarong du Macassar, trempés de sang frais.

Au même moment, les matelots noirs se mirent à crier de terreur et coururent se blottir dans le roof.

Sur la plage se tenait une créature épouvantable.

C’était une pieuvre, dressée toute droite sur ses tentacules, d’une hauteur d’arbre. Sa tête grosse comme la moitié d’une barrique luisait au soleil couchant, et deux yeux énormes y brûlaient qui couvaient les marins d’un regard féroce.

Après une minute d’une immobilité de statue, le monstre souleva un de ses tentacules et le tendit comme un bras gigantesque vers le volcan.

Aussitôt, la légère fumée qui le couronnait devint un nuage noir et épais, zébré d’éclairs. Un coup de tonnerre roula et une pluie de grosses pierres brûlantes s’abattit sur le schooner.

« Levez les ancres ! » rugit Steevens.

Leemans, la cravache haute, se rua dans l’entrepont, envoyant à force de coups et de jurons, les hommes aux cabestans et dans la mâture.

Le « Silent » s’ébranla, vira comme un toton au furieux coup de barre de Leemans, prit du vent et bondit hors de la passe vers le large.

Alors, le monstre partit d’un immense éclat de rire qui fit frémir l’espace tout entier.
 

*

 

Steevens et Leemans recueillirent une douzaine de pierres volcaniques qui avaient en partie défoncé le pont et mis le feu à des cordages. Quand, à l’aide de quelques seaux d’eau, elles furent refroidies, ils purent les examiner. Elles étaient lourdes et bizarres.

« Le diable m’emporte, cria tout à coup 
le timonier, quand il eut enlevé la suie qui 
les couvrait, c’est… c’est de l’argent… de 
l’argent massif… oui, massif… massif ! »

Il fallut plusieurs heures aux deux marins pour surmonter leur émotion, et alors Leemans dit :

« Au fond, elle n’est peut-être pas si
 méchante que cela, cette bête d’enfer ; elle 
aurait pu faire avec nous, le « Silent » compris, ce qu’elle fit du Chinois, du Macassar 
et de leur cage. Elle nous a seulement fait comprendre qu’il faut la laisser en paix enn montrant ce qu’elle savait faire et… en nous faisant un beau cadeau. »
 
 

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(John Flanders [Jean Ray], in Mickey Magazine, le journal des petits et des grands enfants, troisième année, n° 162, 13 novembre 1953)

 
 
 

 

 

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LE NAVIRE ENSORCELÉ

 

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Dans un très vieux livre figurait une hideuse gravure, suivie de cette légende :
 

Cette tête de Maure est suspendue par l’extrémité du turban à l’orgue de la cathédrale de Barcelone. Elle produit une impression étrange sur le voyageur qui entre dans la nef par la porte des cloîtres : devant lui tout est dans les ténèbres, tout, excepté une tête qui se détache en flamboyant comme une vision infernale. Autrefois, elle communiquait par un mécanisme secret aux touches de l’instrument. Si les tubes sacrés soupiraient doucement, on la voyait frémir ; si les sons augmentaient de force, s’élevaient, les yeux du Maure roulaient dans leurs orbites, ses dents s’entrechoquaient, toute sa face était en proie à d’horribles convulsions ; c’était un supplice de damné. Depuis, les ressorts sont brisés et la tête reste immobile.
 

Je suis passé quelques fois par Barcelone, et j’ai rendu visite à sa cathédrale, mais la tête du Maure n’y était plus. Je devais pourtant la retrouver plus tard, de l’autre côté du monde, dans des circonstances bien inattendues. Dans une de ces affreuses petites baies de la Basse-Californie, on se livrait alors à la pêche du « Yellow-Tail, » un vilain poisson à qui l’on donne une dizaine de noms différents, les uns plus ineptes que les autres. Parfois on amenait des thons dans les filets, mais leur chair était farcie de gros vers blancs et ne valait pas grand-chose.

C’était une époque de grande misère et l’on ne gagnait pas de quoi payer les gages des hommes, le biscuit, le corned-beef et le charbon des machines.

Un jour, Rupsy, le maître de pêche, vit flotter une épave.

On la repêcha ; c’était une figure de proue et comme on n’en avait jamais vu : elle avait à peu près une grandeur d’homme, et représentait un Maure drapé dans un manteau à gros plis, les bras collés contre le torse, et une tête d’un indescriptible laideur.

Rupsy voulait la rejeter à la mer, disant que cette damnée tête de muscade ne pouvait que nous porter malheur.

À quoi Bob Cliff, le capitaine, répondit qu’en fait de malheur, nous ne pouvions en avoir davantage, et que la pièce vaudrait certainement quelque argent à Frisco. (1)

Il la fit porter dans sa cabine et l’installa contre la table, car sa hutte n’était pas bien grande.

Le lendemain, vers midi, Bob Cliff se rua sur le pont et se mit à battre Sam Brock, le steward nègre, qui servait nos repas et donnait un coup de main à la cuisine.

« Venez donc voir ce que ce maudit chien a fait ! » rugit-il.

Nous le suivîmes dans la cabine où Sam venait de servir le lunch : du mouton aux haricots et de la bière.

Plats et bouteilles gisaient sur le plancher et la sauce avait largement éclaboussé la cloison.

Sam jura ses grands dieux qu’il n’était responsable de rien, qu’il avait déposé le tout bien proprement sur la table, et qu’il fallait sans doute accuser le roulis.

Mais celui-ci était à peine perceptible, ce qui fait que Sam reçut une volée supplémentaire pour lui apprendre à mentir.

Le jour suivant, vers le soir, Bob Cliff donna l’ordre à Su-Su, le cuisinier chinois, de lui apporter du whisky, du tabac et une pipe neuve.

Su-Su obéit ; il faisait un peu sombre dans la cabine, car la lampe n’était pas encore allumée à la cardan ; il nous fallait en effet économiser le pétrole.

« Boum ! »

Su-Su poussa un cri de terreur et le capitaine se mit à jurer comme un païen. Verre et pipe étaient en miettes et le bon whisky inondait le plancher.

« Damné singe maladroit ! hurla Bob Cliff, ce qui était un terrible injure, car il n’y avait pas d’homme plus adroit à bord que Su-Su.

– J’ai dû mécontenter le grand dragon de la mer, » gémit le Chinois, mais le capitaine, qui ne croyait pas aux dragons, lui envoya un magnifique direct.

Il se passa encore deux ou trois jours ; on approchait de La Paz où l’on comptait faire longue escale.

Bob Cliff et Rupsy étaient penchés sur la carte marine, car on n’était plus loin de l’endroit de pêche, jadis favorable.

Soudain, Bob se redressa avec un hurlement de colère.

« Fils de morue, rugit-il, qu’est-ce qui 
te prend de me donner des coups sur la 
tête ? »

Eh oui… une énorme bosse gonflait le front du capitaine.

« Aux fers ! cria-t-il… c’est de la mutinerie… Tu seras pendu ! »

Rupsy bondit sur le pont en criant que Cliff était devenu subitement fou, car non seulement il n’avait pas levé le doigt, mais jamais l’idée ne lui serait venue de frapper son supérieur.

On tint conseil sur le gaillard d’avant et Rupsy partagea l’avis de Su-Su et de Sam Brock, que la vilaine figure de proue avait ensorcelé le navire.

Rupsy était Flamand, Su-Su, Chinois, et Sam Brock, un noir d’Haïti : on ne pouvait avoir meilleurs juges en la matière !

On décida de s’emparer de l’odieux objet à la nuit close et de le jeter par-dessus bord. Ce qui eut lieu… ou presque.

Su-Su mit à infuser dans le thé du capitaine un damnée petite herbe, que seuls connaissent ces démons de Chinks, et qui procure un sommeil de plomb.

Ni Rupsy, ni Sam, ni Su-Su ne voulurent toucher au marmouset et ce fut enfin le timonier Dan Keezes, un gaillard qui n’avait pas froid aux yeux, qui s’en chargea.

Il entra dans la cabine et en sortit bientôt, l’horrible statue sur les épaules.

Mais, soudain, il la jeta contre le pont en 
hurlant :

« Elle m’a mordu l’oreille ! »

Il disait vrai : l’oreille de Dan pendait, lamentable, presque complètement arrachée, et le sang lui barbouillait le visage,

Rupsy allongeait un formidable coup de pied à l’effrayante chose, mais aussitôt tout le monde se mit à crier d’épouvante :

La monstrueuse figure de proue s’était mise à gesticuler, à rouler des yeux, et à claquer des dents.
 

*

 

Ce fut le mousse, un méchant bout d’homme pas plus haut qu’une botte, curieux comme un merle, qui trouva la clef du mystère.

Quand tout le monde se fut enfui du pont, il s’était approché de la figure de proue redevenue immobile, et s’était mis à l’examiner avec soin. Il finit par découvrir trois ou quatre minuscules leviers habilement dissimulés dans les plis du manteau de bois, et qui actionnaient un mécanisme intérieur.

Dans l’étroite cabine, Sam, Su-Su et ensuite Rupsy, avaient à leur insu heurté l’immonde figurine et fait fonctionner la méchante mécanique, et le pauvre Dan Keeze, en la secouant un peu, en avait fait autant.

On fit grâce au Maure et on le débarqua à La Paz, où il trouva acquéreur pour mille dollars.

Les frais de notre malheureuse campagne de pêche étaient couverts.
 
 

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(1) San Francisco.
 

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(John Flanders [Jean Ray], in Mickey Magazine, le journal des petits et des grands enfants, troisième année, n° 150, 21 août 1953. Ces deux contes ont été repris dans le recueil Les Contes du Fulmar, réunis par Albert van Hageland, Paris : « Collection Fantastique/SF/Aventures, » n° 171, Nouvelles Éditions Oswald, 1986)