Il y avait une fois un Petit Parasite qui vivait accroché à une Chose. Il y était suspendu par la bouche. D’ailleurs, il ne se composait que d’une bouche avec, derrière, une espèce de sac dans lequel coulaient tous les jus qu’il suçait. Il ressemblait à une ventouse. Et le Petit Parasite vivait d’une vie paisible et végétative où les heures de digestion succédaient aux heures de succion à une cadence régulière ; il prospérait, et, comme il était très petit, sa prospérité ne nuisait pas à la Chose. Celle-ci, pourtant, ne le tolérait qu’avec des soupirs et des haussements d’épaules : ne pouvant s’en débarrasser, elle s’était résignée à le considérer comme un pénible devoir de charité, comme un sacrifice pieux que lui imposaient ses hautes vertus morales et dont elle se plaisait à souligner la valeur en arborant des airs de martyr et d’affligée. Mais ce qui gorgeait la Chose d’aigreur, c’était l’inconscience du Petit Parasite qui prospérait grâce à elle et ne s’en rendait pas compte. En retour de cette vie qu’elle se voyait forcée de lui livrer gratuitement, elle eût voulu voir à ses pieds un Petit Parasite reconnaissant et contrit ; elle eût aimé faire, de cette existence inutile et encombrante, un modèle de Calvaire bourgeois hérissé de remords, d’humilité, de suppliante gratitude, de mendicité, de larmoiements, de pénitences, de génuflexions et de tous les autres fruits auxquels l’aumône vous donne droit. Mais l’univers du Petit Parasite n’était que nourriture : en dehors de cela, rien n’existait pour lui. Et la Chose avait beau s’en lamenter, lui crier de vilains mots, cristalliser son aigreur en des phrases corrosives, incisives, explosives, et les lui lancer, c’était comme si elle parlait à un arbuste : le Petit Parasite pompait toujours avec bien-être, parfaitement étranger à ce flot de propos désobligeants. Il est incontestablement morne de faire le Bien en de pareilles conditions… Morne au point de vous pousser à réviser tous vos concepts moraux. La Chose n’arriva même pas à se convaincre qu’elle rachetait ainsi tous les péchés du monde… conviction qui eût donné un sens grandiose à ses maux. Elle en eut des embarras gastriques et absorba un médicament à base de phosphore. Ce jour-là, le Petit Parasite digéra un jus contenant du phosphore qui alla alimenter son unique cellule de matière cérébrale. La cellule enfla, se développa, se cloisonna et devint un petit cerveau. Et par ce petit cerveau, une lumière pénétra le parasite… une parcelle de cette précieuse lumière qui fait la gloire et l’orgueil de l’humanité : le Petit Parasite devint un être pensant comme vous et moi. Pauvre Petit Parasite ! La vie, qui, pour lui, s’était laissée vivre avec tant de facilité et de nonchalance, se posait à présent comme un problème et demandait à être pensée, expliquée, justifiée.

« Ingrat, lui dit la Chose, pense à tout ce que tu me dois ! »

Et le Petit Parasite se ratatina légèrement.

« Tu me dois tout, siffla la Chose,
 TOUT ! Tu bouffes et tu digères et tu dors grâce à moi et tu ne me sers à rien ! À
 RIEN ! »

Et le Petit Parasite sentit son dernier repas aigrir au fond de son estomac.

« C’est par pure charité que je te fais vivre, et je n’en retire même pas un merci !

– Merci, murmura le Petit Parasite timidement.

– Tu ne m’es d’aucune utilité, poursuivit la Chose venimeusement ; tu n’es d’aucune utilité à personne ! Tu n’es qu’un poids inutile dans l’univers ! Tu ne vis que pour toi, égoïstement, et tu entraves la marche du monde en vivant sur le dos de ceux qui, comme moi, travaillent pour faire vivre les autres ! »

Le Petit Parasite ne comprit pas très bien, mais se sentit extrêmement coupable.

« Mon existence, reprit la Chose, se justifie parfaitement du fait qu’une autre existence en dépend : j’ai non seulement le droit mais le devoir d’exister ! Mais toi, pauvre petit être absurde dont la vie ne transcende pas les bornes étroites de ton mesquin petit moi, de quel droit existes-tu ? »

Désespéré, le Petit Parasite creva en sanglots, et la Chose, satisfaite, soulagée, imbue de l’idée de sa propre nécessité, persuadée d’être un des principaux rouages du progrès, dîna de bon cœur et s’endormit. Mais le Petit Parasite ne put ni dîner ni dormir ; il passa des heures séculaires à brasser toutes ces idées dans son petit cerveau neuf. De quel droit existait-il ? Il se le demanda. Ce droit ne découlait donc pas du simple fait d’exister ? Il fallait encore l’acquérir en servant à quelque chose ? Mais à quoi peut-on bien servir lorsqu’on ne se compose que d’une bouche et d’un sac ? Le Petit Parasite se le demanda, et, ne trouvant pas de réponse, pleura toute la nuit en songeant que même son chagrin, n’ayant aucune utilité, n’avait, sans doute, aucune justification.

À l’aube, la Chose se réveilla.

« Pique-assiette ! » cria-t-elle.

Le Petit Parasite ne répondit pas.

« Avorton inutile, viens me témoigner ta
 gratitude ! » ordonna-t-elle.

Le Petit Parasite ne répondit pas davantage. La Chose se retourna et constata que le petit sac était rigide et froid.

« Petit Parasite ! souffla-t-elle, angoissée, 
Petit Parasite !… »

Mais le Petit Parasite était mort, tué par l’idée qu’il s’était fait de la vie. Et la Chose, comprenant que sa raison d’être était morte avec lui, devint une loque désemparée et inutile, errant de par le monde telle une brume de souvenirs perdus.
 
 

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(Rémi Gantès, Petites Histoires pathétiques, Le Caire : Imprimerie Paul Barbey, 25 mars 1951 ; tirage à 500 exemplaires numérotés)