Tout le monde, dans cette petite ville étalée au bord de Loire, connaissait M. Berget. Et l’on montrait aux rares touristes la villa de M. Berget, le canot de M. Berget, les biens de M. Berget.

Non pas qu’il fût bruyant, ou qu’il eût une originalité quelconque. C’était un petit homme calme dans le signalement duquel il eût fallu écrire : « aucun signe particulier. »

Il avait cinquante ans environ, mais il les paraissait à peine, car il était très soigné, avec un teint rose, une barbiche grise et des moustaches qu’il cosmétiquait méticuleusement chaque matin.

Il se distinguait des quelques rentiers du pays, qui, tous, étaient d’anciens cultivateurs, vignerons ou négociants, par une coquetterie pointilleuse. Par exemple, même s’il partait à la pêche à six heures du matin, comme cela lui arrivait fréquemment, il était bien peigné, portait du linge blanc, une cravate correctement nouée et son éternel complet d’alpaga aux reflets soyeux.

De même ses mains étaient-elles blanches et soignées comme des mains de prêtre ou de jolie femme. Les ongles étaient limés, peut-être passés au polissoir.

On se fût miré, à n’importe quelle heure du jour, dans ses chaussures vernies.

Et sa villa était à l’image de sa personne. Le mur de clôture lui-même, qui avait pourtant près de trois kilomètres, était passé chaque année au lait de chaux. Les fleurs étaient plus nombreuses chez lui et de couleurs plus vives que partout ailleurs. Le jardin était semé de fontaines minuscules mais proprettes, où les jets d’eau gazouillaient.

Enfin, il y avait le bateau de M. Berget, et tous les pêcheurs de la région étaient forcés d’avouer qu’il leur faisait envie.

C’était une simple barque à fond plat, mais plus grande que les autres, plus large, avec une tente à rayures rouges et blanches, des petits fauteuils, une table même, si bien que, lorsqu’il était à la pêche, M. Berget était aussi confortablement installé que sur la terrasse de sa villa.

La barque était peinte en blanc, ce qui la rendait plus pimpante encore, et, vraiment, les autres bateaux de pêche avaient piteuse mine quand elle les frôlait, poussée à une douce cadence par les avirons.

« Un homme qui est heureux comme un coq en pâte ! » disait-on de M. Berget.

Et, malgré son âge, bien des mamans pensaient que ce serait un parti magnifique pour leur fille.
 

*

 

Ce jour-là, comme tous les autres de la belle saison, M. Berget partit de bonne heure, installa sur son bateau ses cannes à pêche et son panier d’accessoires.

Les cannes, elles aussi, étaient brillantes, avec leurs anneaux de cuivre astiqués comme des casseroles.

M. Berget s’assit sur le banc central, retira sa veste qu’il replia, la mit à l’abri des éclaboussures et rama afin de remonter le courant et de gagner un coin de la rivière qu’il affectionnait tout particulièrement.

La journée s’annonçait très chaude, mais il s’en moquait, grâce à la tente de toile qui le mettait à l’abri du soleil.

Il remonta la Loire sur une distance de plus de trois kilomètres, perdit ainsi de vue les dernières maisons de la ville, frôla une petite île qui n’était, à cette heure de la journée, qu’un nid d’oiseaux babillards.

Les deux rives, maintenant, étaient désertes. D’un côté s’étalait une plage de sable, au-dessus de laquelle des vignes montaient en pente douce jusqu’au sommet du coteau.

De l’autre, la forêt, avec ses mille bruissements, sa fraîcheur.

M. Berget alluma sa pipe, jeta l’ancre, lança ses lignes.

Et les heures se mirent à fuir avec la même douceur que le courant, cependant que le soleil montait dans le ciel et que parfois un barbeau scintillait quelques instants dans l’atmosphère avant de rejoindre ses confrères entassés dans le vivier du pêcheur.

Ce fut vers midi, alors que M. Berget s’apprêtait à développer le déjeuner qu’il avait apporté comme de coutume, qu’une autre barque se profila sur l’eau, poussée par des bras vigoureux que la chaleur n’engourdissait pas.

À cette heure-là, tout était silencieux alentour. Les ouvriers qui travaillaient dans les vignes faisaient leur sieste quelque part du côté des fermes qui étaient trop loin pour qu’on les aperçût.

M. Berget se demanda qui était le pêcheur qui se dirigeait de la sorte vers « son coin. »

Il ne voyait l’homme que de dos, mais il reconnaissait le bateau. Une laide barque verte, qui appartenait à l’hôtelier et que celui-ci louait parfois à des clients de passage.

Pourquoi une sourde inquiétude hanta-t-elle le pêcheur, si tranquille quelques instants auparavant ? Était-ce un pressentiment ?

Toujours est-il que son visage se renfrognait à mesure que la barque verte se rapprochait de la sienne. Il devint plus sombre encore quand il vit l’inconnu cesser de ramer, se lever pour jeter l’ancre à son tour.
 

*

 

M. Berget ne le quittait pas des yeux et il se demandait s’il n’allait pas lui demander de pêcher un peu plus loin.

Car la barque verte s’était installée juste en face de la barque éblouissante de M. Berget. Elle était à trois mètres à peine et les lignes risquaient de s’emmêler.

C’en était même inouï, invraisemblable, en dehors de tous les usages. Au point que M. Berget suffoquait.

Mais il ne dit rien. Il ne dit rien parce que, au moment même où il allait interpeller l’homme, quelque chose le frappa dans l’aspect de celui-ci. Il eut l’impression de l’avoir déjà vu quelque part et il ressentit un malaise intense sans savoir pourquoi.

Il est vrai que le personnage marquait plutôt mal. Il n’était même pas vêtu fort proprement. Ses vêtements étaient fripés, salis, comme ceux des gens qui ont passé plusieurs nuits en wagon, ou qui ont traîné dans les salles d’attente des gares.

Sa barbe n’avait pas été faite depuis deux semaines au moins et elle était grisâtre.

« À peu près de la même couleur que la mienne ! » songea M. Berget en caressant sa barbe soyeuse.

L’homme s’était assis tranquillement au milieu de son bateau, mais il n’arrangeait aucune ligne. Il n’y en avait même pas à bord.

Par contre, il déploya un journal qui enveloppait quelque chose, son déjeuner sans doute.

M. Berget aperçut avec stupeur, émergeant du papier froissé, des plumes noires, brillantes, puis un bec crochu.

« Un vautour ! » balbutia-t-il.

Il n’avait pas hésité. Il avait reconnu la bête du premier coup d’œil.

Et il avait prononcé ces mots à voix haute.

« Mais oui, un vautour ! fit l’inconnu avec une bonne humeur qui sonnait faux. Veux-tu qu’on partage ? »
 
 

 

Cette fois, M. Berget regarda tout autour de lui comme s’il eût cherché du secours. Son front se couvrit de perles de sueur malgré la tente qui tamisait le soleil.

Puis il fixa l’homme avec épouvante.

Celui-ci souriait, riait même, laissant voir des dents jaunes, parsemées de chicots.

« Ce n’est pas possible ! balbutia pour lui-même M. Berget.

– Qu’est-ce qui n’est pas possible ? »

La voix était gouailleuse, cynique.

« Didier… souffla M. Berget. Ce n’est pas possible… »

Il cherchait ses avirons. Il eût donné tout au monde pour être loin de là ou pour entendre seulement le chant de quelque ouvrier travaillant dans les vignes.

« Alors, on partage la volaille ? »

L’autre élevait, en le tenant par les pattes, le vautour dont le cou était flasque, dénudé.

« Hein ! Qu’en dis-tu, Berget ?… On partage, cette fois-ci ?… »

M. Berget tremblait de tous ses membres.

« Didier ! répéta-t-il… Ici !… »

Sa gorge s’étranglait. Les syllabes arrivaient saccadées à ses lèvres blêmes.

« Il fait moins chaud que là-bas, pas vrai ? Tu te souviens ?… Ah ! bon sang ! Quelle chaleur ! … et quelle sécheresse surtout !… »

Il parlait toujours avec une même gaieté forcée et son interlocuteur ne le voyait plus qu’à travers une buée trouble. Et ce n’était plus sur le fond quiet de la forêt que Didier se détachait.

C’était sur un décor hallucinant : des pierres grises, rien que des pierres grises, de toutes tailles, à perte de vue. Un ciel gris à force d’être brillant. Un soleil de plomb, cuisant les épaules, cuisant la face, coupant la respiration.

Le Kalahari, le fameux désert du sud-africain où, vingt ans plus tôt, tant d’hommes se ruaient encore à la chasse aux diamants.

« Ah oui ! Une sacrée chaleur… soupirait Didier. Quelle fête, si seulement on nous eût donné une gorgée de cette eau sur laquelle nous flottons tous les deux ! »

Et, tandis qu’il parlait, les traits de M. Berget se burinaient. Il perdait peu à peu cette douceur que toute sa personne respirait d’habitude, cet air bien soigné, bien portant, bien reposé.

Il y avait d’étranges lueurs dans les prunelles.

« Va-t-en ! gémit-il. Je te donnerai… »

Mais l’autre éclata de rire.

« Me donner quelque chose ? À moi, ton vieil ami Didier ! Ton frère ! Tu ne te souviens pas de notre amitié, quand nous sommes partis ensemble, de notre enthousiasme quand nous avons trouvé notre premier diamant, qui d’ailleurs, était gros comme une tête d’épingle ! Nous avons pleuré sur la poitrine l’un de l’autre, pleuré de joie, d’espoir…

– Tais-toi ! »

C’était toujours le désert que M. Berget voyait scintiller autour de lui. Mais plus tard, après les événements invoqués par Didier.

Des semaines avaient passé. On cherchait en vain le chemin du retour et l’on marchait des jours et des nuits, puis encore des jours, encore des nuits, sans rien trouver que les mêmes pierres.

Et les provisions étaient épuisées ! Plus d’eau ! Plus de vivres !

Enfin le moment où les deux hommes n’avaient même plus eu la force de marcher. Ils se traînèrent alors, sur les mains, sur les genoux, le corps en sang, les vêtements en lambeaux.

« Allons, nous allons partager en frères ! » fit l’homme de la barque verte.

Et il brandît son infâme oiseau, voulut le tendre à M. Berget, qui eut un geste de recul.

Il ressentait dans tout son être une douleur aiguë.

Un souvenir revivait, un souvenir qu’il avait toujours refoulé au plus profond de lui-même.

Le désert, toujours, cet implacable Kalahari. La faim. Le soleil. La soif.

Déjà, ils étaient presque des cadavres.

Quand ils se regardaient, ils ne se reconnaissaient plus, tant ils étaient décharnés.

Et un vautour, un matin, vint tournoyer autour d’eux, comme si vraiment ils eussent été morts. Le seul animal vivant dans ces parages désertiques !

Il décrivait des cercles dans le ciel, avec un croassement lugubre.

Et un espoir était né dans le cœur des deux hommes qui s’étaient armés de pierres.

Avec quelle rage, lorsque l’oiseau s’était enfin posé sur le sol, ils l’avaient lapidé !

Puis ils s’étaient traînés vers lui. Une véritable course.

Didier était arrivé le premier, avait saisi la bête.

« Cache cette « chose ! » supplia M. Berget en voyant toujours le vautour devant ses yeux.

C’est qu’il croyait revoir l’autre vautour, celui qu’il avait arraché des mains de son ami, qu’il avait dévoré, encore chaud, en luttant pour éviter le partage.

Une lutte horrible, inhumaine.

Deux épaves, dans le désert, se disputant cette chair âcre et puante.

Et la nuit, M. Berget, qui se sentait plus fort, était parti seul. Il avait rencontré des Hottentots, quelque part, qui l’avaient sauvé.
 

*

 

« Cache cette bête, je t’en supplie !… Je sais ce que tu viens réclamer. Je te donnerai la moitié de ma fortune, de tout… C’est justice.. Mais… »

Didier ricana une fois de plus.

« Je te dis que nous allons faire un bon déjeuner. J’ai eu assez de mal à trouver ce vautour, dans une ménagerie, où on me l’a fait payer un bon prix ! Sans compter qu’avant d’arriver à le tuer, j’ai reçu quelques solides coups de bec…

– De grâce !… »

Mais l’autre, soudain sérieux, martela :

« Je te dis que tu le mangeras ! C’est une idée à moi, une idée comme une autre. Je ne veux pas de ton argent ni de tes biens… Ce que je veux, c’est, une fois encore, te voir dévorer un vautour… Mais oui ! Tel que tu es, avec ton joli veston, ta barbiche, ton bateau qui a l’air d’un joujou de luxe. »

On sentait qu’il ne plaisantait pas. Il lança la dépouille de la bête aux pieds de M. Berget et commanda :

« Mange !… Je le veux !… Tu entends ? »

Il y eut un râle. La main soignée du pêcheur chercha au fond du bateau, rencontra les plumes lisses.

M. Berget avait fermé les yeux. Une fois encore, il tenta d’obtenir sa grâce.

« Didier… Au nom de…

– Au nom du premier vautour, oui !… Mange celui-ci… »

Le visage était inondé de sueur. Les lèvres tremblaient, crispées en une grimace horrible.

La mâchoire s’ouvrit, s’incrusta dans la chair noirâtre, cependant qu’un éclat de rire forcené s’élevait du bateau vert.
 

*

 

On fit une enquête. La gendarmerie battit toutes les campagnes environnantes.

Mais on ne comprit jamais pourquoi M. Berget, si tranquille, si correct, si mesuré dans ses actes et dans ses idées, avait été trouvé mort, dans son bateau, les dents encore incrustées dans la chair d’un oiseau noir que l’instituteur affirmait être un aigle.
 
 

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(Georges Sim [Georges Simenon], in Détective, première année, n° 17, jeudi 21 février 1929. « Le Vautour, » eau-forte de Félix Henri Bracquemond, 1904 ; illustration de Rudis)