Par un jour de janvier neigeux, venteux, gibouleux, Philidor Filantrope, – signalement : 22 ans, taille 1 m 70, beauté mâle et brune, – traversait le passage des Panoramas.

Il croisa deux femmes : l’une jeune, charmante, élégante, l’autre vieille et… passons, le reste importe peu. La mère et la fille probablement, à en juger par un certain air de famille.

Pendant l’espace d’un dixième de seconde, le regard de Philidor rencontra celui de la plus jeune. Ce fut assez. Il lui sembla qu’il recevait en plein cœur une décharge électrique.

En bon limier d’amour, Philidor se lança immédiatement à la poursuite de la proie convoitée et, ayant vu, au sortir du passage, les deux inconnues monter dans un fiacre, il fréta un second sapin en promettant au cocher un royal pourboire, s’il ne perdait pas de vue le confrère qui les conduisait.

Les voyageuses descendirent boulevard Saint-Germain devant une maison de belle et riche apparence. Philidor descendit également et tendit à son automédon, avec un geste princier, la somme de 2 fr. 45, dont un décime italien. C’était tout ce que possédait, pour atteindre la fin du mois, – et l’on était au 7, – notre héros, expéditionnaire à 133, virgule, 33 par mois, au ministère des Bâtons-dans-les-roues.

L’automédon, mal satisfait, ne répondit à cette grandeur d’âme que par une engueulade bien sentie.

Après une faction immodérément prolongée devant l’immeuble, afin d’être bien sûr que l’objet de sa flamme, selon l’antique expression en usage en l’an 19899 avant Jésus-Christ, avait pénétré dans son domicile légal, et non dans une maison amie pour y faire une simple visite, il rentra chez lui, le corps gelé et l’estomac vide, mais le cœur plein et bouillant.

Philidor était un garçon énergique, qui ne connaissait pas d’obstacles. Il aimait l’inconnue ; donc, il fallait que l’inconnue l’aimât et devint sienne. Il n’y avait pas à sortir de là !

Il passa la nuit à dresser son plan d’attaque et, lorsque le matin parut, il en était arrivé à cette conclusion : qu’il fallait d’abord savoir « qui elle était, » et pour cela, « suborner ses gens. »

Il se mit aussitôt en campagne, emprunta en passant quarante sous à sa blanchisseuse, « pour suborner les gens, » et se dirigea vers le boulevard Saint-Germain.

Le hasard sembla vouloir le favoriser.

Arrivé devant l’habitacle qui servait de temple à son idole, il aperçut un grand homme maigre, coiffé d’une casquette noire, avec un tablier bleu et un nez rouge, qui balayait le trottoir.

C’était, à n’en pas douter, le concierge, et Philidor résolut de commencer par lui son œuvre de subornation. Le nez cardinalisé du bonhomme lui indiquait suffisamment le chemin à prendre pour arriver à ses fins : en droite ligne, celui du plus voisin mastroquet.

Philidor, sous le fallacieux prétexte de tuer le ver, commença donc par lui en offrir un petit. Quand il quitta le digne homme après le sixième petit verre, il avait dépensé jusqu’au dernier millime les quarante sous de sa blanchisseuse ; mais il savait tout ce qu’il lui importait de savoir.

L’ange de ses rêves s’appelait Mlle Gabrielle Noydevau. Elle était fille unique et avait la forte dot. Pour Philidor, qui ne possédait pas une coquille d’œuf, ces détails auraient été plutôt décourageants sans une particularité : le père Noydevau était décidé à n’accorder la main de sa fille qu’à l’auteur de quelque grande découverte philanthropique, fût-il pauvre comme Job.

« Gabrielle ! s’écria, dans un élan de lyrisme amoureux, Philidor, en plein boulevard Saint-Germain, je le jure, tu seras Mme Filantrope ! Ce nom prédestiné te revient de droit. Pour faire ton bonheur et le mien, je ferai, puisqu’il le faut, celui de l’humanité tout entière. Je chercherai, j’inventerai, je trouverai, je… »

En ce moment, passa un marchand de peaux de lapins, jetant aux échos son cri mélancolique : « Peau-au-aux d’lapins !

– J’ai trouvé ! » s’écria Filantrope.

Il franchit d’une allure de bicycliste en délire l’espace qui le séparait de son home, endossa en toute hâte l’habit de cérémonie qu’il tenait de son grand-père et, bravement, s’en vint sonner à la porte de M. Noydevau.

Il fut introduit, sans trop de difficultés, auprès d’un petit homme rond, replet, jovial, qui lui fit un accueil des plus philanthropiques.

« Monsieur, lui dit Philidor, sans plus de préambule, je suis Filantrope de nom et philanthrope de cœur. J’adore mademoiselle votre fille et l’humanité. Je viens vous demander la main de la première et vous indiquer le moyen de tirer la seconde des abîmes du paupérisme.

– Jeune homme, répondit M. Noydevau, en tendant philanthropiquement à Philidor sa main grassouillette, vous m’allez. Topez là et développez-moi votre plan.

– Rien de plus simple, mon cher beau-père, commença Philidor avec une aimable rondeur. La moyenne de la vie d’un homme est d’une trentaine d’années, soit 11950 jours.

Étant donné qu’un kilogramme de viande par jour suffit amplement à sa nourriture, il est évident qu’avec 11950 kilogrammes il en aura assez pour toute sa vie. Or, tandis que l’homme ne donne guère naissance, en moyenne, à plus de deux rejetons, le lapin, bien qu’il ne vive que dix ans, donne naissance à environ cinq cents rejetons pesant l’un dans l’autre chacun deux kilogrammes. Me basant sur ces chiffres, j’ai calculé que la progéniture totale d’une douzaine de lapins devait suffire à la nourriture totale d’un homme pendant la durée de son existence. Votre vaste intelligence, mon cher beau-père, conçoit déjà, sans que j’aie besoin de m’étendre plus au long, les incommensurables conséquences de cet élémentaire calcul. Nous louons quelque part, dans la plaine Saint-Denis ou dans le centre de l’Afrique, de grandissimes espaces de terrain, nous rassemblons tous les pauvres et tous les lapins que nous pouvons trouver et nous les expédions là-bas. Les lapins n’ont plus qu’à se multiplier, les pauvres à les mettre en gibelotte et à les manger. L’extinction du paupérisme passe du domaine du rêve dans celui de la réalité.

– Dans mes bras, mon gendre ! Venez, que je vous présente à Mme Noydevau et à votre fiancée. »

Mlle Gabrielle Noydevau se serait-elle accommodée d’un bienfaiteur de l’humanité ayant une loupe sur l’œil, portant le poids d’une bosse ou celui des ans ? Il est permis d’en douter. Tel n’était pas, loin de là, le cas de Philidor. Le mariage eut donc lieu à la satisfaction générale, et gendre et beau-père se mirent sur-le-champ à l’œuvre.

On forma d’abord un Comité d’action pour l’extinction du paupérisme par l’élevage des lapins, et Philidor, dès la première séance dudit comité, exposa sa géniale découverte dans un discours aussi savant qu’éloquent. Il venait de s’asseoir, au milieu des marques de la plus flatteuse approbation, quand un petit maigriot demanda à son tour la parole.

Il démontra, chiffres en main, que, vu la nature essentiellement prolifique des rongeurs en cause, et malgré la consommation qui en serait faite, au bout d’un certain nombre d’années, les lapins pulluleraient à tel point qu’il serait impossible de trouver assez de croûtes de pain et de trognons de choux pour les nourrir. Ils mourraient donc fatalement de faim et, par un fâcheux mais inévitable ricochet, les pauvres qu’ils devaient sustenter avec eux.

Un coup de mistral dans un château de cartes. Atterrés, les membres du Comité s’effondrèrent dans leurs fauteuils.

Seul, impassible et souriant, Philidor se leva et répondit ces simples mots :

« Dans ce cas, messieurs, ce seront les lapins qui mangeront les pauvres. Nous aurons toujours atteint notre but : l’extinction du paupérisme. »

Trépignements, vivats, hourras ! Le petit maigriot fut anéanti, pulvérisé, et la transformation du Comité d’action en Société philanthropique universelle pour l’extinction du paupérisme par l’élevage des lapins fut votée d’enthousiasme.
 

Nota. — Nous apprenons, à la dernière heure, que, grâce aux capitaux considérables mis à la disposition de la Société par les philanthropes du monde entier, d’immenses étendues de terre ont été acquises par elle dans l’Amérique du Sud, et qu’une première colonie de pauvres et de lapins, les uns portant les autres, vient d’y être expédiée. Toujours soucieux de satisfaire ses nombreux lecteurs, le Supplément a immédiatement envoyé sur les lieux un rédacteur spécial, afin de les tenir au courant de cette intéressante tentative.
 
 

 

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(E. Jattiot, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-huitième année, n° 1829, 2 mai 1901)