Vers le milieu de janvier 1847, M. Ernest Simoneau, commis d’agent de change à Paris, eut le malheur de perdre, à Montfort-sur-Meu, un oncle dont il était l’héritier. L’oncle était un vieillard avare que le jeune commis n’avait jamais vu, et dont la succession venait fort à propos.
 

« M. votre oncle, écrivait à Ernest le notaire de Montfort chargé des affaires du défunt, vous laisse une jolie maison qui vaut bien vingt mille francs et une ferme estimée quarante mille. Il y a ici un M. Rives, homme riche et qui désire se fixer dans notre ville ; M. Rives offre soixante-cinq mille francs de la ferme et de la maison. Je vous conseille de venir à Montfort pour régler cette affaire. Si vous prenez ce parti, j’espère que vous voudrez bien descendre chez moi ; si vous ne pouvez pas quitter Paris, veuillez me donner vos ordres.

J’ai l’honneur, etc.
 

VERGEOT, notaire. »

 

M. Ernest mit un crêpe à son chapeau et partit pour le département d’Ille-et-Vilaine. Il ne connaissait pas Montfort ; il savait seulement que c’est une petite ville très ancienne, située au confluent du Meu et du Chailloux et à peu près entourée par la forêt de Brescilien, fameuse dans les premiers siècles de notre histoire et dont les romans de chevalerie racontent tant de merveilles. C’est dans la forêt de Brescilien que l’enchanteur Merlin a vécu cent ans sous le servage de la fée Viviane ; on y voit encore son tombeau. C’est là encore que se trouve la fontaine de Jouvence :
 

Filles connais qui ne sont pas jeunettes,

À qui cette eau de Jouvence viendrait

Bien à propos.
 

Malheureusement la fontaine est en ruine, et l’eau qui coule entre ses pierres disjointes n’a pas de vertu. La forêt de Brescilien était autrefois hantée par les démons, les sorciers, les sorcières ; elle était peuplée de dragons, de géants et on y comptait par milliers les bêtes féroces ; aujourd’hui, on y trouve des loups, des renards et de beaux arbres séculaires. Les loups se font tuer par les chasseurs, les renards mangent les œufs et les jeunes couvées d’oisillons qu’ils peuvent surprendre, et les grands chênes font l’admiration des paysagistes.

Ernest Simoneau descendit chez M. Vergeot, le notaire. Cet officier ministériel était un petit homme de trente-cinq ans environ, leste, d’une taille bien prise, et dont les allures dégagées indiquaient plutôt le chasseur que le garde-note ; il aimait, en effet, beaucoup la chasse et c’était là une passion qu’il partageait avec ses compatriotes. On n’est pas impunément le voisin de la forêt de Brescilien. Cependant, le Parisien crut voir dans les yeux du notaire quelque chose d’égaré, il crut lire sur son front soucieux une vive contrariété : ou M. Vergeot était d’une nature insociable et inquiète, ou il se trouvait sous le coup d’un malheur récent. Ernest pensa que la venue d’un étranger était importune.

« Monsieur, dit-il à son hôte, permettez que je me retire ; j’arrive dans un moment fâcheux, et…

– Très fâcheux, répondit avec naïveté le petit notaire, mais pour moi, mon cher client. Votre venue me soulage ; j’ai besoin d’épancher mon cœur, ajouta-t-il en serrant la main d’Ernest.

– Est-ce que, dit celui-ci, vous avez découvert un nouveau testament qui me déshérite ?

– Pas le moins du monde.

– Votre M. Rives ne veut-il plus acheter mon héritage ?

– Au contraire : il en est plus féru que jamais, et je crois que nous pourrons en obtenir soixante et dix mille francs, ce qui serait très bien vendre. Cela vous convient-il ?

– Sans doute.

– Vous pouvez regarder l’affaire comme faite. »

Il faisait très froid ; la nuit commençait à venir. Le notaire et son client étaient dans un salon lambrissé de chêne et bien clos ; un feu ardent brûlait dans la cheminée. M. Ernest, assis dans un bon fauteuil, examinait curieusement le notaire qui allait et venait dans le salon, sans pouvoir demeurer en repos. M. Vergeot était à cent lieues d’un contrat de vente. Il s’arrêta enfin devant Ernest :

« Tel que vous me voyez, lui dit-il, je suis amoureux… maintenant… pouah… jamais… jamais.

– Allons donc, mon cher notaire, vous renoncez aux amours ?

– Vous connaissez les Lupin ? demanda le notaire sans répondre à la question d’Ernest.

– Pas du tout.

– C’étaient des amis de votre oncle.

– D’honnêtes gens alors, dit Ernest.

– Hum ! hum ! reprit le notaire, vous allez voir. Les Lupin sont assez riches. M. Lupin a été fort bel homme dans son temps, et je me souviens que, dans mon enfance, Mme Lupin passait pour la plus belle femme de Montfort. Ils ont une fille unique, Mlle Sylvia Lupin, une grande fille à peu près de la taille de son père, qui, comme je vous l’ai dit, est un fort bel homme. Mlle Sylvia a les cheveux blonds, les yeux bleus, le teint éclatant de blancheur, la démarche assurée et le port d’une reine ; enfin, monsieur, une Druidesse.

– Une Druidesse ! s’écria Ernest.

– Oui, monsieur ; la ville de Montfort existait avant la conquête des Gaules. César ne put pas s’en emparer, ou peut-être l’épargna-t-il ; un collège de Druides se réfugia dans la ville, et quelques-uns de nos concitoyens croient descendre de ces anciens prêtres de Teutatès ; les Lupin surtout ont cette prétention. Et ce nom de Druidesse qu’on donne dans la ville à Mlle Sylvia lui rappelle agréablement ses ancêtres. J’ai eu le malheur de l’aimer, monsieur. J’ai demandé sa main à son père, qui me l’a accordée, et notre mariage était arrêté ; j’avais moi-même dressé le contrat.

– Eh bien ! monsieur, la Druidesse n’a pas voulu devenir femme d’un notaire ?

– Elle ne demandait pas mieux ; c’est moi qui romps ce mariage. Je viens de l’écrire à M. Lupin… arrivera ce que pourra, ajouta M. Vergeot, encore ému de l’acte viril qu’il venait d’accomplir.

– Et pourquoi cela ? demanda Ernest avec plus de curiosité que de discrétion.

– Elle a un amant ! monsieur, elle a un amant ! s’écria M. Vergeot en parcourant son salon d’un air désespéré.

– Je vous félicite, monsieur, répondit Ernest, d’avoir fait cette découverte avant la noce ; il eut été pénible d’acquérir cette certitude après.

– Un loup ! monsieur ; un loup ! criait à tue-tête Vergeot, j’en tremble encore d’effroi… Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

– Comment ! un loup ?

– Écoutez-moi : les loups sont fort communs dans la forêt, et M. le capitaine de louveterie a ordonné une battue générale ; le rendez-vous était à Montfort même ; je devais faire partie de cette expédition, mais j’ai été retenu par un client ; les chasseurs sont partis sans moi. Je n’ai été libre que deux heures après leur départ. J’étais tout équipé, tout armé : « Ma foi ! me suis-je dit, allons faire un tour dans la forêt ; je peux les rejoindre, ou tout au moins tuer un chevreuil et quelques perdreaux. » Je pars avec mon chien Azor, qui en dirait de belles s’il pouvait parler. Je m’enfonce dans la forêt ; je dépasse le tombeau de l’enchanteur Merlin, et, au moment où j’allais abattre un superbe coq de bruyères, je vois venir à moi deux loups d’une taille monstrueuse : un loup et une louve, monsieur, comme la suite l’a prouvé. Azor, qui est un chien très courageux, est saisi d’une terreur inaccoutumée… Je n’avais que du petit plomb dans mon fusil… Je monte sur un arbre pour me donner le temps de couler une balle dans mon fusil et mûrir mon plan d’attaque. Le couple odieux a passé au pied de l’arbre ; j’ai entendu ses grognements, et, à peine établi dans les branches, j’ai vu les deux animaux féroces s’arrêter à quarante pas devant moi, s’asseoir et se dépouiller de leur peau.

– Se dépouiller de leur peau !… des loups !… s’écria Ernest.

– Monsieur, dit gravement Vergeot, l’enchanteur Merlin a fait des élèves, ceux-ci en ont fait d’autres, et, à l’heure où je vous parle, il y a à Montfort des sorciers très habiles et des sorcières très dangereuses… Moi qui vous parle, monsieur, j’ai connu un petit garçon qui se changeait en lézard quand il lui en prenait envie : c’était un de mes camarades d’école. »

Ernest aurait volontiers pouffé de rire au nez du notaire, mais l’air convaincu de M. Vergeot lui en imposa malgré lui. Le jeune homme, échauffé par un voyage qui l’avait mis mal à l’aise, avait faim ; ses nerfs étaient irrités et fatigués ; enfin, l’obscurité qui commençait à régner dans le salon rendait M. Ernest accessible aux impressions les plus étranges. Il ne se permit donc pas d’interrompre le notaire, qui continua :

« Le loup, dit-il, eut l’air de se secouer, et tandis que sa pelure tombait sur le gazon flétri, je vis d’abord surgir des cheveux noirs et bouclés, puis la figure d’un fort joli homme, enfin des bras terminés par deux mains blanches avec lesquelles il entoura la taille de…

– De la louve ? demanda Ernest avec une certaine anxiété.

– Hélas ! répondit M. Vergeot, la louve c’était Mlle Sylvia Lupin, ma fiancée, qui, par la force de ses sortilèges, redevint femme auprès de son amant ; j’ai vu ses cheveux blonds, son cou blanc qui se dégageait de ses belles épaules ; sa peau de louve était par terre à côté de la fourrure de son amant ; ils se regardaient amoureusement, ils se prirent les mains ; je crus voir qu’ils échangeaient des serments d’amour… l’amour de deux bêtes carnassières ! Je n’y pus plus tenir ; je lâchai mon coup de fusil. À peine la fumée qui m’entoura fut-elle dissipée, je vis le loup bondir ; Mlle Sylvia se revêtit de sa peau et redevint louve. Je descendis de mon arbre pour les poursuivre ; ils furent plus lestes que moi. Ils passèrent à mes pieds. La louve, qui me lança un coup de dent, emporta un peu de ma veste, et tous deux mordirent cruellement Azor, puis se perdirent dans la forêt. Je rentrai chez moi éperdu, épuisé. Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, et ce matin j’ai rendu sa parole à M. Lupin le père, sans parler de ce que j’ai vu hier, car les sorciers sont redoutables, et il ne faut pas les irriter. »

En parlant ainsi, Vergeot prit sur un meuble une veste de chasse de velours à laquelle il manquait, en effet, un morceau, et il ouvrit la porte de son salon pour appeler Azor. Le malheureux entra en boitant : il était mordu en trois endroits. Au même instant, on entendit des fanfares dans la rue. C’était M. le capitaine de louveterie qui revenait après une chasse fructueuse et qui escortait avec ses chasseurs une charrette chargée de sept ou huit loups heureusement mis à mort.

« Voilà mes camarades, » dit Vergeot, et il ouvrit la fenêtre.

La charrette passait précisément devant la porte du notaire, entourée d’une partie de la population ; des paysans portaient des torches et poussaient des hourras de joie ; on y voyait clair comme en plein midi.

Tout à coup, un des loups, apparemment mal tué (cet animal a la vie dure), se lève en chancelant sur ses quatre pattes, ouvre une large gueule, pousse un dernier cri, un cri d’agonie, et retombe mort.

« La voilà ! s’écria Vergeot, la voyez-vous ?

– La louve ?

– C’est Mlle Sylvia Lupin. Regardez le poil fauve qui est sur sa tête, ce sont les cheveux blonds de ma fiancée ; voyez ces yeux bleus, ils ont l’air de se tourner sur moi. »

Ernest n’était pas convaincu, mais il était vivement impressionné. La conviction est d’ailleurs contagieuse, et le notaire ne doutait pas de ce qu’il disait : il n’y avait qu’à le voir pour se convaincre de sa bonne foi. Pâle, les yeux égarés, les mains tremblantes, il se laissa tomber dans un fauteuil. À ses pieds était sa veste déchirée ; devant lui se tenait son chien blessé. Un voisin arriva, qui surprit le notaire dans cet état de frayeur et d’atonie.

« Vous savez la nouvelle ? lui dit le voisin.

– Quoi ? qu’y a-t-il encore ? demanda Vergeot d’une voix faible.

– Mlle Sylvia Lupin a disparu. Une belle fille, que nous appelions la Druidesse, ajouta le voisin en s’adressant à Ernest.

– Oui, oui, la louve a été tuée, » dit Vergeot en levant les yeux et les mains au ciel.

Le voisin étonné demanda des explications qu’on s’empressa de lui donner. Dès le lendemain, la chose était publique à Montfort ; toute la ville fut persuadée que Mlle Sylvia Lupin s’était changée en louve pour suivre dans la forêt un sorcier, son amant, et qu’elle avait été tuée par le capitaine de louveterie. Le notaire Vergeot avait vu le fait de ses yeux, et il avait même tiré un coup de fusil sur les deux amants. Vergeot le racontait à tous ceux qui voulaient l’entendre ; il montrait à tous sa veste déchirée et son chien blessé.

Si l’on nous demande comment de pareilles absurdités pouvaient trouver créance à l’époque où nous sommes, nous répondrons que les faits les plus absurdes sont ceux qu’admettent le plus volontiers les esprits superstitieux, et que les habitants de Montfort ne sont pas encore revenus de leurs vieilles croyances aux merveilles de la forêt de Brescilien. Ce n’est pas à côté du tombeau de Merlin qu’on nie l’existence des enchanteurs et le pouvoir des sorciers. D’ailleurs, Mlle Sylvia avait disparu, et M. et Mme Lupin ne tardèrent pas à quitter la ville pour aller… le diable seul savait où, car aucun habitant de Montfort ne pouvait le dire ; enfin, M. Vergeot, un homme grave, un des notables de l’endroit, racontait ce qu’il ‘avait vu de ses propres yeux, et, pénétré d’horreur et de crainte, il n’avait pas hésité à rompre un mariage avantageux.

Ernest Simoneau vendit son bien, prit des traites sur Paris, remercia cordialement son notaire, et il lui dit au moment de le quitter :

« Mon cher M. Vergeot, ne pensez plus à Mlle Lupin, louve ou non louve, et si vous voulez vous marier, venez à Paris ; je vous trouverai une femme douce comme un mouton. »

Il monta ensuite en diligence, et, s’enveloppant dans son manteau, il se fourra dans un coin pour se livrer à ses réflexions. Que croire ? que penser ? D’un côté, M. Vergeot était incapable de mentir ; de l’autre, c’était un homme d’un esprit sain et dont l’intelligence était au niveau de sa profession.

« Au diable, dit-il enfin, les Druidesses qui en savent aussi long que l’enchanteur Merlin, et qui se transforment en louves pour courir les bois. »

Et il se mit à penser à Mlle Olympe, jeune ouvrière en lingerie, qu’il aimait beaucoup, et à laquelle, grâce à la succession de son oncle, il allait acheter un beau châle Ternaux, ou un mantelet de soie garni de dentelles. Ce fut dans ces dispositions qu’il arriva à Paris. Mlle Olympe ne se souciait ni d’un châle ni d’un mantelet, elle avait envie d’un manchon. M. Ernest se mit donc en quête de l’objet souhaité, et il s’achemina vers cette partie de la rue Saint-Honoré où sont établis les fourreurs. Après avoir passé avec assez d’indifférence devant le Roi de Suède, devant le Roi de Danemark, et autres souverains porteurs de superbes fourrures, il s’arrêta devant la neuve devanture d’un magasin et lui sur l’enseigne : À l’Enchanteur Merlin.

« Oh ! oh ! dit-il, ce vieux sorcier vend des fourrures à Paris. Allons lui acheter un manchon. »

Il fut reçu par un beau jeune homme à l’œil noir, à la chevelure d’ébène, qui lui demanda poliment ce qu’il désirait :

« Un manchon ? Vous allez être servi, monsieur… Sylvia, fais voir les manchons à Monsieur.

– Sylvia Lupin, ta Druidesse ! s’écria involontairement Ernest.

– Elle-même, monsieur. »

Une jeune femme se présenta, grande, bien faite, le port d’une reine, l’œil bleu, le regard doux, la chevelure blonde et soyeuse, une Velléda de magasin, qu’on eût prise pour la Velléda d’Endore, si on l’eût rencontrée dans les forêts de l’Armorique.

« La louve de M. Vergeot tuée par le capitaine de louveterie ! »

M. Georget, tel était le nom du marchand fourreur, se permit un éclat de rire un peu bruyant, et Mme Georget, née Sylvia Lupin, fit un petit sourire dédaigneux, car, comme les filles des Gaules, Sylvia avait le sourire plein de grâce, mais un peu dédaigneux.

« Ah ! ce Vergeot nous a fait grand-peur, dit M. Georget.

– Et vous le lui avez bien rendu, répondit Ernest.

– Nous avons été bien imprudents, ajouta Mme Georget d’une voix douce.

– Au nom du ciel, dit Ernest, comment vous êtes-vous métamorphosé en loup pour enlever madame à mon notaire ?

– Avouez, monsieur, dit le marchand en regardant sa femme avec amour, que, si la chose était possible, Sylvia en vaudrait bien la peine !

– Sans nul doute, mais…

– Permettez, reprit le marchand : je suis de Montfort-sur-Meu, j’aime Sylvia depuis l’enfance, et, de son côté, tout enfant, elle m’aimait déjà. J’ai demandé sa main il y a trois mois, et M. Lupin aurait consenti à notre mariage, lorsque votre notaire Vergeot est venu se jeter au travers de nos amours ; or, M. Vergeot est riche, ou du moins il a une trentaine de mille francs de plus que moi, et M. Lupin a pensé qu’une trentaine de mille francs pesaient plus que l’amour de deux jeunes gens. M. Vergeot l’a emporté sur moi, son mariage a été arrêté, le contrat dressé…

– Je sais, dit Ernest.

– Alors, continua M. Georget, j’ai loué une chaise de poste. Le froid était aigu ; j’ai fait comme les héros d’Homère : j’ai jeté sur mes épaules une peau de loup, qui fera plus tard un superbe tapis de pied, et je suis parti pour Montfort. Sylvia était prévenue. Elle s’était échappée de chez elle, recouverte d’un plaid gris, dont le capuchon garantissait sa figure et sa tête du froid, et qu’elle tient d’un mien cousin qui, l’année dernière, a fait un voyage à Édimbourg. Ainsi couverte, elle m’a rejoint dans la forêt, parce que ma chaise de poste m’attendait dans une des avenues du bois ; nous nous sommes assis sur l’herbe près d’un grand arbre, et nous nous sommes débarrassés, moi, de ma peau de loup, Sylvia, de son plaid, pour causer à l’aise et prendre nos dernières résolutions. Je venais enlever celle que j’aimais à M. Vergeot. Maintenant, que deux loups aient effrayé M. Vergeot et l’aient forcé à se réfugier sur un arbre, rien de plus vrai. Hélas ! les loups infestent les environs de Montfort ; qu’une fois sur son arbre, M. Vergeot ait jeté ses regards autour de lui, et qu’il nous ait vus nous dépouiller de nos vêtements d’emprunt, cela est naturel, puisque cela est vrai… Le pauvre homme, dans sa frayeur, nous a pris pour les loups qui le poursuivaient, et les superstitions de son enfance, les superstitions locales, monsieur, lui sont revenues à la mémoire.

– Je le crois bien, dit Ernest ; Vergeot connaît un petit garçon qui se change en lézard.

– Et il nous a tiré un coup de fusil, reprit M. Georget ; il est ensuite descendu de son arbre, et j’ai vu les deux loups revenir sur lui. J’allais m’élancer à son secours, lorsque j’ai reconnu qu’il était sain et sauf ; les loups ont seulement étranglé son chien.

– Azor n’est pas mort, s’empressa de dire Ernest.

– Tant mieux, reprit Georget, c’est un chien de bonne race, quoiqu’il ne soit pas brave tous les jours. C’est ce coup de fusil, poursuivit-il, qui a décidé Sylvia a me suivre : elle n’a plus voulu revoir un homme qui a failli me tuer parce qu’il me prenait pour un loup, et nous sommes venus nous marier à Paris.

– Et M. Lupin ? demanda Ernest.

– Mon beau-père a commencé par s’emporter contre sa fille et contre moi, mais la lettre de M. Vergeot l’a calmé, et il s’est rendu à Paris avec sa femme, non pour nous séparer, mais pour nous unir ; il est chez moi, et il y passera deux ou trois mois. »

M. Ernest acheta son manchon, et il quitta le magasin de l’Enchanteur Merlin tout triste et déconfit ; il avait regret, à cette belle histoire, d’une belle fille qui se changeait en louve pour suivre un grand loup, son amant. Ainsi nous sommes, nous nous attachons plutôt à une erreur qui nous étonne et nous captive, qu’à la vérité simple et unie qui nous fait voir les choses telles qu’elles sont. Le notaire Vergeot est plus heureux que son client Ernest, il croit aux lycanthropes et à la lycanthropie ; il est vrai que cette croyance lui coûte une jolie femme, mais Mlle Sylvia ne l’aimait pas, et tout est pour le mieux.
 
 

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(Marie Aycard, in Bulletin de la Société des Gens de Lettres, dixième année, n° 3, mars 1854 ; cette nouvelle a ensuite été reprise dans La Presse littéraire, tome I, deuxième série, troisième année, 5 avril 1854, puis dans L’Argus et le Vert-Vert réunis, sixième année, dimanches 23 et 30 avril, 7 et 14 mai 1854. « Les Lupins » [détail], gravure de Maurice Sand pour illustrer les Légendes rustiques de George Sand, 1858)