À cette heure de la nuit où Mr Thomas Reaper arriva en un certain point des quais de la Tamise, il n’y avait absolument plus personne dehors. À cause du froid.

La neige épaisse couvrait tout. Elle venait de tomber en grande abondance, mais maintenant elle ne tombait plus, et les étoiles brillaient très dur dans le ciel.

« Damnément froid ! Damnément froid ! » disait Mr Thomas Reaper en cheminant avec grand-peine. Ses pieds s’enfonçaient dans la neige, qui cédait en crissant avec une douceur de soie.

Mr Thomas Reaper ajouta, un peu plus tard :

« Parce que je suis tellement fatigué. Tellement, tellement fatigué. »

C’était un petit homme boulet et tassé. Il s’en allait en roulant de tout le corps. Et il était couvert de neige, revêtu d’une croûte blanche et légère dont il ne songeait en aucune façon à se débarrasser.

« Tellement fatigué… » redit-il d’une voix faible, mais non plaintive, d’une voix curieusement neutre.

Il s’arrêta, et on n’entendit plus rien, sinon le murmure de l’eau glacée du fleuve, derrière les tas de bois et les pyramides de tonneaux.

Il s’arrêta et ne bougea plus pendant quelques minutes. Oui, en vérité : quelques minutes. Il avait l’air d’un petit homme considérablement préoccupé de ce qu’il est venu faire au bord de la Tamise, si tard dans la nuit, après avoir, sans nul doute, beaucoup marché, pour être tellement, tellement fatigué…

La neige lui montait à la moitié des mollets. Et il était comme planté là, hébété, perdu.

Il y avait des maisons, sur la gauche. On les voyait se détacher. C’étaient, semblait-il, des maisons particulières. Heu ? Heu ? Étaient-ce bien des maisons particulières ? Oui, certainement : de ces cottages, avec jardinet et barrière, que Mr Thomas Reaper trouvait si jolies et enviables, lui qui n’avait jamais habité, personnellement, que de si modestes réduits.

Est-ce qu’il n’y avait pas de la lumière, dans l’un de ces cottages ? Est-ce que la vitre, au-dessus de la porte, n’était pas éclairée ? Ou bien si c’était un reflet ?

Tout à coup, Mr Thomas Reaper vit cette lumière devenir beaucoup plus vive. Et la porte s’ouvrit. Et, dans l’encadrement lumineux, la silhouette d’un grand jeune homme svelte apparut. Ce garçon semblait interroger la nuit. Il regarda, en se penchant, dans la direction de Londres. Et soudain Mr Thomas Reaper s’exclama :

« Mais, parbleu, c’est John ! Vraiment, pourquoi est-ce que je suis fatigué comme ça ? J’avais complètement, complètement oublié… C’est un peu fort… Hé ! John ! Me voilà, fils ! Me voilà !… Ah, bien ! je suis joliment content d’être arrivé !

– Père ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Arrive ! Arrive donc ! Nous désespérions de toi ! »

Comme il est gai, ce John ! Et beau ! Et bien mis…

« Oh ! mais, dis donc, garçon, te voilà fringué comme un lord ! Quelle élégance ! »

John a un charmant sourire, à peine infatué.

« Les affaires ne vont pas mal, père. »

Et sans s’appesantir sur rien, ni sur la fatigue de son père, ni sur toute cette neige qui le recouvre, John le pousse doucement dans la belle maison illuminée, où il y a des meubles comme Mr Thomas Reaper en a rêvé toute sa vie.

« Ah ! Ah ! Les affaires vont bien ? répète le petit bonhomme en ôtant son paletot sur le seuil, pour que la neige ne mouille pas le tapis. Mais, voyons, les affaires… Est-ce que… »

Mr Thomas Reaper fronce les sourcils, et cherche à préciser un souvenir qui fuit, s’éloigne et se dissipe tout à fait.

« Tout va très bien, père ! Ici, c’est le grand bonheur ! Viens, Mary et maman t’attendent, avec le petit Bob et la petite Jane. »

Cette fois, Mr Thomas Reaper est médusé et ravi.

« Oh ! John ! Maman est là ? Mon Dieu, je me disais aussi, depuis ce matin, qu’elle devait être avec toi. Et, vraiment, elle est ici ?… Mais Mary, dis-moi… Quelle Mary, donc ? »

John se mit à rire en sourdine :

« Mary Smith, naturellement ! Mary, ma femme bien-aimée. Enfin, papa, est-ce donc que vous avez tout oublié ? »

C’est trop beau. Comment ? John a épousé Mary Smith ? Le souhait le plus ardent de Mr Thomas Reaper est exaucé ! Il ne peut s’expliquer pourquoi ce merveilleux événement était sorti de sa mémoire. Il est tout à la joie de répéter :

« Mary est la chère femme de mon cher John ! Et maman est ici !… Mais qui est Bob ? et qui est Jane ? »

La porte, au fond du vestibule, s’est ouverte à deux battants. Mary, si gracieuse, s’élance au-devant de Mr Thomas Reaper et lui saute au cou pour l’embrasser bien tendrement.

« Ho ! Papa ! Cher petit papa chéri ! »

Et, derrière elle, s’avance la bonne maman Reaper, toujours douce et grise, effacée, mais si heureuse de l’arrivée de Mr Thomas Reaper que ses yeux ont quelque chose de commun avec les étoiles.

La bonne maman Reaper porte deux bébés admirables, un sur chaque bras. Ce sont, ma foi, de vrais bébés d’exposition, joufflus et roses, et qui rient aux éclats en tendant vers le grand-papa leurs petits bras potelés.

« Splendide ! Splendide ! fait Mr Thomas Reaper qui voudrait embrasser tout son monde à la fois. Voici Bob, je pense ! Et ceci est Jane !… Oh ! John ! toi, établi, marié, père de famille ! »

John continue de sourire délicieusement. Il contemple, avec une joie discrète, le tableau familial que forment Mr Thomas Reaper, Mary, maman et les petits, tout cela enveloppé de bonheur.

Il y a bien, au fond de l’âme de Mr Thomas Reaper, un certain étonnement qui s’obstine. C’est quelque chose d’assez confus. Mais il a grand-hâte de n’y plus penser, d’oublier que sa mémoire lui a manqué si extraordinairement. Il veut jouir à plein cœur d’une telle félicité, qui comble tous ses vœux.

« Maintenant, dit John, peut-être allons-nous souper ? »

À peine l’a-t-il dit, voilà une autre porte qui s’ouvre, et la table apparaît dans la salle à manger. Elle est fleurie de roses. Et le potage fume légèrement par-dessous le couvercle de la soupière.

« Mettez-vous là, père, dit Mary, entre John et moi, en face de maman…

– Mais d’abord, fait John, remercions le Seigneur. »

Est-il possible ? John, maintenant, dit la prière !

Et c’est Mary qui plonge la louche dans la soupière, en disant des choses charmantes que Mr Thomas Reaper entend mal, parce que, malgré son bonheur immense, il est tellement, tellement fatigué… qu’il s’endort sur l’épaule du cher John, une main dans les mains de Mary, et l’autre dans celles de la bonne maman Reaper…
 

*

 

À l’aube.

« Oh ! dit le premier policeman. Voilà un homme mort sur la neige.

– Raide, dit le second. Eh ! pardieu, je le connais, moi, cet homme-là. Il loge dans la même maison que moi. Savez-vous qui c’est, Perry ? Pauvre bougre ! Eh bien ! c’est Reaper qu’on l’appelle. Sa femme est morte l’an passé, et son fils John…

– Celui-là qu’on a pendu hier matin ?

– Parfaitement. Un vrai bandit, Son père avait tout fait pour lui. Pauvre père ! Le coup d’hier a dû l’assommer. On peut croire qu’il a erré toute la journée, et puis qu’il est venu tomber là, de congestion. Voyez la neige, Perry. Aucune marque de pas, autour du corps.

– Ce que je ne m’explique pas, reprit l’autre, émerveillé, c’est qu’il ait l’air si heureux. Ça, ce n’est pas ordinaire. »
 
 

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(Maurice Renard, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-deuxième année, n° 18664, samedi 27 avril 1935 ; repris dans L’Impartial, journal quotidien et feuilles d’annonces paraissant à La-Chaux-de Fonds, cinquante-sixième année, n° 16868, samedi 18 janvier 1936 ; illustration d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? [1888] de Lewis Carroll)