Pour un certain Aristote…

 
 

Je m’étais égaré dans les montagnes sauvages, vestiges d’antiques volcans qui se dressent au centre de Mételin, l’île turque qui fut autrefois Lesbos. Je cherchais vainement dans ces paysages désolés, le souvenir de la grande poétesse Psaffa qui fut pour les jeunes filles de Grèce le génie révélateur que les éphèbes trouvèrent en Platon. Un peu fatigué, je m’assis à l’ombre maigre d’un laurier-rose ; une source près de moi jaillissait de l’excavation d’un roc et allait se perdre en ruisseaux faibles dans la vallée. Peu à peu, la solitude m’envahit d’une délicieuse ivresse. L’air était doux, l’odeur du thym piquait les narines. J’entendis brusquement le bruit du sabot d’un poulain ; et, comme j’avais fermé les yeux pour mieux savourer mon bien-être, lorsque je les ouvris, je ressentis un étonnement singulier.

À quelques pas de moi, buvait à la source, dans sa main poilue, un étrange animal qui tenait, me sembla-t-il, de l’homme, du singe et de la chèvre. Au mouvement que j’esquissai, il se retourna et me vit. Ses yeux clairs brillaient de malice ; sa barbiche, où quelques gouttes d’eau demeuraient encore, lui donnait un air fallacieux et les petites cornes recourbées sur son front achevèrent de me convaincre que j’avais devant moi un faune.

« Ne vous dérangez pas, me dit-il en pur français ; je passais, j’avais soif. Je regrette de vous avoir réveillé sans le vouloir.

– Monsieur l’Ægypan… balbutiai-je.

– Appelez-moi faune, tout simplement, je ne fais point de façons avec les poètes ; et il faut certainement que vous en soyez un pour être venu rêver dans un site aussi peu fréquenté des touristes… Un poète français, car les autres sont moins épris du passé grec… »

Je ne pus m’empêcher de manifester poliment ma surprise d’entendre parler ma langue par un personnage que l’espace et le temps éloignent tellement de ma patrie.

« C’est tout naturel, reprit-il, un faune de Fontainebleau, cette forêt que fréquentait un de nos amis, M. Stéphane Mallarmé, m’a envoyé, il y a quelques années, un message télépathique pour m’apprendre que nous étions célébrés en vers par cet autre parnassien. Je me suis mis aussitôt au travail pour le lire et le comprendre, ce qui n’est pas toujours facile ; comme mes autres occupations ici ne sont pas trop absorbantes, je n’ai guère tardé à pouvoir savourer dans le texte cette « Après-midi d’un Faune » qui a fait un peu de réclame à ma race trop oubliée. »

Je crus qu’il était convenable de prier ce porte-cornes de s’asseoir. Il était fort peu vêtu (mais le climat asiatique n’impose guère de vêtements, surtout quand on est préservé par une fourrure naturelle) et je dois avouer, quitte à choquer toute pudeur, qu’il n’avait sur le corps qu’une petite flûte qu’il portait en bandoulière, grâce à une branche souple de tamaris.

« Quel âge me donnez-vous ? » me questionna-t-il à brûle-pourpoint.

Et comme j’hésitais :

« Je n’ai, dit-il, que deux mille et quelques siècles, ce qui est tout de même d’un âge respectable pour un faune, car d’ordinaire nous ne dépassons pas la carrière de votre Mathusalem. Mais je fais exception ; et cela pour une raison que vous comprendrez aisément, si vous avez lu vos auteurs.

Ayant été aimé par une dame fort belle et qui, bien qu’allant nu-pieds selon la mode d’alors, était déjà un bas-bleu, je jouis des privilèges de l’immortalité. Les faunes du commun, qui fréquentent des faunesses, ne vivent guère que quelques centaines d’années. Mais lorsque l’un d’entre nous a reçu les faveurs d’une personne du sexe féminin appartenant à la race humaine, nous y gagnons une âme ; – et vous avez lu assez de philosophes pour ne pas ignorer que l’âme, malgré le démenti de certains pédants atrabilaires, est immortelle.

– Serait-ce indiscret de connaître le nom de celle qui vous fit ce cadeau ? risquai-je timidement.

– Vous pouvez y aller, répliqua le faune en se lissant coquettement les cornes d’un geste qui trahissait quelque fatuité. Je suis trop gentleman pour compromettre les vivantes ; mais la dame, ou plutôt la demoiselle en question, est morte depuis si longtemps que je puis, sans entacher sa réputation, tout vous raconter. Elle s’appelait Psaffa, – vous dites par erreur Sapho, – fille de Scamandrohyme ; et on a raconté sur elle les histoires les plus fâcheuses et parfois les plus sottes, – ce qui d’ailleurs assura sa célébrité.

D’après de mauvais plaisants hellènes qui vécurent aux IVe et Ve siècles, avant l’ère du prophète qui nous chassa, cette jeune personne de qualité aurait eu des faiblesses pour un certain Phaon, diminutif de Phaéton, qui conduisait d’une rame machinale un bac dans une des anses de notre île. Elle serait morte pour lui, parce qu’il aurait eu à son égard l’attitude qu’un certain Israélite du nom de Joseph aurait affectée envers une épouse égyptienne que la légende appelle Putiphar. M’est avis qu’en ce cas les femmes se vengent d’une autre manière que par le suicide. Ces anecdoteurs médiocres étaient dénués de toute psychologie. Leur sottise dégénéra en basse calomnie lorsqu’ils prétendirent que cette amante incomparable avait mis à la mode des mœurs à la fois puériles et morbides.

Psaffa a quitté ce monde des formes périssables en emportant son secret ; car, féministe enthousiaste, dans le meilleur sens du mot, éducatrice de ses sœurs plus frivoles à qui elle apprenait, en se jouant, la musique, la danse, la poésie et la sagesse, elle ne rencontra aucun homme qui fût digne de ses caresses. Veuillez, monsieur, excuser ma franchise, mais je crains bien que les hommes de votre temps leur soient très peu supérieurs… Moi, je parlais peu, mais en pleine jeunesse (150 ans à peine) je savais agir. Vous avouerai-je même que j’étais trop porté à l’action ? Psaffa était la plus belle, la plus tendre, la plus passionnée de toutes les Lesbiennes ; mais on se lasse du mieux. Telle est la nature des faunes et hommes. Je lui fus infidèle avec Eranna de Délos, qui avait une jolie voix, avec Atthis, qui ne savait jamais ce qu’elle désirait, mais qui finissait toujours par faire ce que l’on voulait, avec Gorgo qui était déjà un peu flétrie, et très experte, avec Dike, qui avait l’inconscience des roses, Damophyla, poétesse et courtisane, Télésippe, qui, elle… mais je m’arrête, craignant de passer à vos yeux non plus pour un faune, mais pour un satyre…

– J’espère que, de son côté, votre amante…

– Vous êtes dans l’erreur, monsieur ; on ne trompe pas un faune comme un simple mortel. Elle ne put m’oublier ; je n’avais d’ailleurs nulle excuse… voilà pourquoi, sans doute, elle ne cessa point de m’adorer. Je ne lui reprochais qu’un excès de qualités et de grâces. Elle était trop intelligente, trop belle, trop amoureuse. Comment sortir de cette impasse ? Elle comprit que seule la mort pourrait la consoler. Après avoir chanté en l’honneur d’Aphrodite un hymne admirable, dont il ne vous reste que des fragments, elle décida de renoncer à la terre et de choisir pour linceul la mer profonde et retentissante qui servit de berceau à la déesse. C’est du haut de ce petit promontoire (vous l’apercevez d’ici) qu’elle se précipita, après avoir pris la précaution d’harmoniser les plis de ses vêtements selon un rythme de beauté et de pudeur. »

Le faune se tut ; il me sembla qu’une goutte de la source brillante, qui tout à l’heure humectait encore sa barbiche, venait de se suspendre à ses cils ; mais ces créatures de légendes ignorent une trop longue mélancolie. Il porta à ses lèvres la petite flûte d’où il tira des sons allègres ; et, d’un pied de chèvre qui faisait jaillir des étincelles sur les cailloux du coteau, il s’enfuit vers un massif de myrtes et de térébinthes. Il avait disparu, et j’entendais encore les notes grêles de l’instrument mélodieux.
 
 

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(Jules Bois, in Comœdia, sixième année, n° 1654, mercredi 10 avril 1912 ; Louis Joseph Reckelbus, « La Fontaine au petit Faune, » pastel, 1934)