Nous continuons le récit de la légende que nous avons laissé hier au moment où les Korrigans donnent en une nuit, à Dahut, « sa digue formidable et le plus hardi des châteaux. »
 
 

Les fiançailles avec l’Océan

 

Dès lors, les pêcheurs, dans le couchant, virent errer sur la grève où tombaient à pic les tours du palais, une magicienne aux gestes sibyllins, dont la voix montait pour d’étranges incantations sur les sables luisants du crépuscule. C’était Dahut qui, blanche d’écume, peignait ses cheveux enflammés et chantait :

« Océan, bel Océan bleu, roule-moi sur le sable, roule-moi dans ton flot. Je suis ta fiancée, Océan, bel Océan bleu.

Je suis née sur la mer, au milieu des vagues laiteuses et dans les brumes ouatées. Quand j’étais enfant, tu grondais sous moi, je jouais sur ton large dos et tu grondais. Je caressais ta toison d’écume et tu t’apaisais.

Océan, bel Océan bleu, roule-moi sur le sable, roule-moi dans ton flot. Je suis ta fiancée, Océan, bel Océan bleu.

Toi qui retournes comme tu veux les barques et les hommes, donne-moi les navires somptueux des naufragés et les cargaisons opulentes ; donne-moi les cœurs des hommes farouches et des frêles adolescents sur qui j’abaisserai mon regard. Ne sois pas jaloux. Aucun de ceux-là ne se vantera de mon choix. Je te les rendrai l’un après l’autre. Je n’appartiens qu’à toi.

Océan, bel Océan bleu, roule-moi sur le sable, roule-moi dans ton flot. Je suis ta fiancée, Océan, bel Océan bleu. »

Dogaresse celtique, elle jeta un jour sa bague dans le reflux. Une lame l’enlaça. Elle devint impératrice d’un peuple pilleur d’épaves, et le seul Dieu qu’elle adorât, pendant que Gradlon, envoûté par le souvenir de Malgven, s’ivrognait au fond des salles du palais, était l’Océan. Dahut officiait, le jour des fêtes solennelles, entourée de bardes. Elle distribuait les coquillages roses qui passaient pour des talismans, et elle allait du regard fouiller les poitrines viriles. Un homme se sentait soudain arraché à lui-même et il obéissait comme un aveugle au message de Dahut, qui l’appelait pour la nuit suivante en son nid d’alcyon.

Le lendemain, au plus épais de l’ombre, un cavalier noir, monté sur un cheval noir, s’en allait jeter un sac dans l’Enfer de Plogoff au bout de la pointe du Raz, par-delà la Baie des Trépassés. Pendant cette randonnée, Dahut riait à son nouvel amant. Les pêcheurs, à qui la curiosité donnait le courage d’approcher l’antre magnifique de la sorcière, entendaient, mêlés à la rumeur du plein, des chants lascifs gagner l’écho.
 

La vengeance

 

« Roi gradlon, rends-nous nos enfants, nos frères, nos époux ! »

La révolte a mis debout tout un peuple. Ses vociférations résonnent tragiquement par les couloirs dallés.

« C’est ta fille que nous voulons ! »

Dahut caresse le page Sylven. « Sais-tu pourquoi je t’aime, toi ? J’ai voulu aller à Landévennec au tombeau de saint Gwenolé, qui, prétend-on, fait des miracles. Comme je rentrais dans la crypte, mon flambeau s’est éteint. Devant le mausolée, j’ai vu un jeune homme. Il me regardait comme tu me regardes, mais sa main me défendait d’approcher. J’eus peur ; je m’enfuis. Un barde de mon père m’accompagnait et il me dit : « Si jamais tu rencontres quelqu’un qui ressemble à ce fantôme, détourne-toi de sa route. Il te porterait malheur. » Tu ressembles trait pour trait au jeune homme de la crypte. Je braverai le saint. Je t’aime en dépit du présage. Les autres, ils sont morts. Toi, tu vivras près de moi, toujours. »

Le peuple hurlait ; on entendait ses coups de boutoir contre les portes. De l’horizon partait, avec des sifflements de flèches, le vent qui prépare les voies à l’ouragan.

« J’aime la tempête, » criait Dahut.

Le bélier de la bourrasque s’attaqua soudain aux tours. Sylven sursauta :

« J’ai peur de l’Océan, ce soir.

– N’aie pas peur de mon vieil époux, l’Océan. Il rage, mais il va me servir. Je ne t’aime pas comme j’ai aimé les autres. C’est moi qui t’aurai, à moi seule. Monte par la tour et dis-moi une dernière fois ce que tu vois.

– Mort à Dahut ! hululait la ville.

– Je vais noyer la révolte. Viens ! »

Gradlon dormait, alourdi par le vin. Dahut s’approcha pieds nus de sa couche et décrocha du cou de son père la chaîne à laquelle il suspendait les clefs des écluses. Elle entraîna le page vers la digue, et, arc-boutée, fit grincer les portes de bronze.

Une vague haute comme la plus haute montagne s’écroule sur l’enfant et l’emporte dans son recul. Dahut rugit, comme si, vive, on lui eût arraché le cœur. Elle courut jusqu’à son père : « Vite ! Morvark ! l’Océan renverse les digues ! »
 
 

 

Le roi prit sa fille en croupe, comme jadis il avait porté Malgven. L’étalon fit voler les galets sous ses sabots, traqué par les beuglements de la tourmente. L’Océan, le vieil époux à qui Dahut avait jeté par dérision le contenu de sa coupe, réclamait sa proie. « Père, sauvez-moi de lui ! »

Le cheval, maintenant, se cabrait dans l’eau qui montait à gros bouillons. Une lame venait lécher sa croupe et s’entortiller autour des jambes de la femme. Les vagues dépassaient les falaises. Dahut serrait son père à l’étouffer. « Sauvez-moi, père ! Sauvez la fille de votre reine Malgven. »

Dans la déflagration d’un éclair, une voix formidable rebondit de rocher en rocher : « Lâche le démon qui te tient ! » tonnait la voix.
 

Le missionnaire de Dieu

 

Une forme, pâle comme un cadavre enveloppé du suaire, se dressait sur un promontoire. C’était saint Gwenolé à qui Gradlon donna l’abbaye de Landévennec. « Malheur à toi ! clamait le saint. – Sauve-moi ! Emporte-moi au bout du monde ! » gémissait la fille impudique. Morvark, le poil hérissé, restait sur place, flairant le vent noir. L’étreinte de Dahut se desserra ; Gradlon, d’un tour de reins, se dégagea, et les flots se refermèrent sur la maudite qu’attendait dans l’abîme une sarabande de spectres : tous ceux qu’elle avait fait jeter, au lendemain de leur unique nuit d’amour, dans l’Enfer de Plogoff. C’était, paraît-il, au lieu qui, depuis, s’est appelé Pouldavid (1), au-delà de Douarnenez.

Le vieux roi vint réfugier sa vieillesse, hantée de fantômes, près de Saint-Corentin, à Quimper. Il mourut, dit toujours Albert de Morlaix, en l’an 405. Il ne reste rien de son tombeau, « de grain marbré, fort petit et court » dans la chapelle, « voûtée à l’antique, » de l’abbaye de Landévennec, mais entre les tours de Cathédrale de Quimper il apparaît aussi grand, à cause d’une légende, qu’un des héros de la Table-Ronde.
 
 

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(1) Pouldahu ?
 

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(Florian Leroy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9776, mardi 31 juillet 1928 ; Évariste-Vital Luminais, « La Fuite du roi Gradlon, » huile sur toile, c. 1884)