AU BORD DE LA BAIE MYSTÉRIEUSE

 

_____

 

Avec un jeune vicaire breton

 
 

Nous avons rencontré M. l’abbé Le Goff au fond d’une crique, parmi les criailleries de mouettes d’écoliers au bain. M. l’abbé Le Goff est un jeune vicaire de Douarnenez, ancien officier d’infanterie, Léonard au visage méditatif, comme tous les Léonards. Un ami commun nous avait dit : « C’est lui qu’il faut voir d’abord. » Nous avions accepté d’enthousiasme, déjà inquiet à l’idée de feuilleter longtemps, jusqu’à l’apprendre par cœur, devant un bock amer, la liste des abonnés au téléphone de Douarnenez. Parmi les pull-over et les vareuses bleues des touristes, nous n’avions pas l’allure désinvolte du jeune patricien, contemporain de Dahut, qui se laissait bercer, libéré de toute incertitude par les tablettes de recommandation de quelque proconsul, le long des voies de Cornouaille. C’était donc sur l’heure que nous avions poussé la porte du presbytère ombragé. M. Le Goff n’était pas là. Nous devions le trouver au patronage, assurait la gouvernante. À une fenêtre du cercle, trois femmes cousaient, devisant en ce breton de Douarnenez qui chante comme de l’italien, détachant les deux lettres du ya : « y-a, » et terminant tous les verbes en i. M. l’abbé était à la grève, avec son patronage de vacances.

Appuyé au rocher pendant que les bambins se rhabillaient, se déshabillaient, se chamaillaient ou pataugeaient, il semblait nous écouter avec un peu d’ironie.
 

Des spéculations

 

« Oui, évidemment, Ys a pu exister. Il est certain même que, sur le littoral, des villes ont été anéanties par des raz-de-marée…

Nous rappelons que la périphérie de la Bretagne, sans cesse maltraitée par la mer, est allée se rétrécissant. De siècle en siècle, les mouvements du flot ont désagrégé, déchiqueté, miné, émietté nos côtes granitiques. Il paraîtrait même que la péninsule armoricaine va s’affaissant, comme si elle était résorbée par l’océan. Parfois, cette évolution s’accélère et survient un de ces cataclysmes où tant de régions peuplées de Bretagne, Herculanum et Pompéi maritimes, ont été englouties, depuis l’ère chrétienne. Au VIe siècle, au VIIIe, au XIIe, que de baies se sont découpées, que d’îlots se sont détachés !

Ys, d’ailleurs, a des rivales. Tolente, à L’Aberwrac’h, au nord du Finistère ; Lexobie, à l’embouchure du Yaudet, et, dans la baie de Saint-Brieuc, que le raz-de-marée de 709 aurait achevé de creuser, Nazado, qui précéda la Rheginea de la Table de Peutinger, l’Erquy d’aujourd’hui, et qui n’eut pas seulement une Dahut, mais des centaines de Dahuts, puisque toutes ses filles étaient si belles, qu’on voyait le vin couler dans leur gorge et qu’elles en étaient devenues folles de leurs corps. Il resterait à établir l’emplacement de la cité où Gradlon se retira après avoir donné Quimper à saint Corentin.
 
 

 

On l’a située en tant de points du Finistère ! Dans la baie d’Audierne ; entre le Guilvinec et Penmarc’h ; dans la baie des Trépassés, où chantent les orgues d’on ne sait quelle « cathédrale engloutie » et dans la solitude de laquelle se tient le rendez-vous spectral des « péris en mer. » Entre la pointe du Van et la pointe du Raz, par les nuits d’hiver, la tourmente y mène une danse macabre. Havre de vaisseaux fantômes qui viennent y jeter l’ancre le jour de la Toussaint, sa conque de falaises se remplit de chuchotements. Ce n’est peut-être que par la confusion entre deux légendes, que de l’ossuaire des marins on a fait la nécropole aux lueurs d’aquarium de Ker-Ys. Il est des savants qui assurent avoir vu des substructions à Troguer, sur le bord septentrional de cette baie des Trépassés. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, des archéologues auraient pu s’engager dans les ruines de la ville jusqu’à plusieurs centaines de mètres. Au sud de Troguer, à 200 mètres à l’est du rivage et à 1 kilomètre du village, vers le sud, se trouve l’étang de Lanoual. Dans sa vase, serait enlisé un des faubourgs de la ville naufragée. Où des promontoires sombraient, il est certain que l’eau emplissait les bas-fonds, créant des lacs. »

Nous posons une question directe à M. l’abbé Le Goff :

« L’hypothèse situant Ys au fond de la baie de Douarnenez est-elle plausible ?

– Oui, à mon sens ; il y avait là une pêcherie gallo-romaine. On a retrouvé dans les parages des cuves où se préparaient les salaisons. »
 

Si Ys est dans la baie de Douarnenez

 

« À quel endroit peut-on fixer l’emplacement de cette station ?

– Entre la Riz et Tressmallaouen. »

De la main, il nous montre, à droite, au bout de l’horizon recourbé, le pays rauque où les blés sont du même jaune que les sables. Une grève se rencoigne dans l’angle : le Riz ; au pied du dôme ardoisé d’où pointe, comme une lucarne, l’oratoire de Saint-Ronan, les falaises terreuses de Tressmallaouen. Il ajoute :

« Il y a d’ailleurs des affaissements fréquents du rivage à Tressmallaouen.

– Ker-Ys… Ce mot n’avait-il pas un sens en breton ?

– Is implique l’idée de ce qui est en dessous. Ker-Is pourrait très bien vouloir dire : la ville en contre-bas.

– Ce qui corroborerait la légende de la submersion, ce qui fortifierait les données historiques. Il y a certainement eu une ville de ce nom. Les textes en parlent trop souvent, depuis le Corisopitum des Romains, le Chris ou Keris de l’anonyme de Ravenne, jusqu’à la ballade de sainte Azénor, où l’on apprend que l’évêque d’Ys célébra le mariage de la fille d’Audren avec « le fils de la Bretagne. » Dans le peuple, où l’on retrouve, sporadiquement, pourrait-on dire, travestis mais non méconnaissables, les faits du passé, on devrait ouvrir une sorte de référendum. Les souvenirs seraient colligés, et le lieu vers quoi convergeraient le plus de traditions orales relatives à l’existence d’Ys aurait le maximum de chances d’être la place que nous cherchons. »
 

Scepticisme

 

« Je ne crois pas qu’on parle encore d’Ys dans le peuple, » rétorque avec un sourire un peu triste le jeune abbé. M. Le Goff est, en effet, un des traditionalistes bretons les plus ardents, et il souffre de voir la langue ancestrale devenir, par l’excès des emprunts au vocabulaire français, le baragouin dont tant de beaux esprits, intoxiqués de culture latine, l’ont taxée au cours des derniers siècles.

« Mais les vieux ? »

Ils sont là, une dizaine, qui chiquent, tassés l’un contre l’autre, comme pour résister à un ouragan, sur les bancs de pierre de l’esplanade. Ils regardent les faux des heures coucher en andains les teintes sur l’infléchissement du Menez-Hom. Je n’ose pas exprimer ma crainte, la crainte qu’il a éveillée, à l’abbé, qui depuis un instant surveille avec sollicitude les prouesses nautiques d’un moussaillon basané. Ainsi, si j’allais m’asseoir près de ces vétérans des pêches hauturières, si j’allais leur demander : « Avez-vous entendu parler de Dahut, la fille de Gradlon-le-Grand ? » au lieu de laisser résonner en leur souvenance la voix d’une antique grand-mère conteuse, l’un d’eux donnerait un coup de coude à son « collègue » et, sans remuer ses mains rouges, lui chuchoterait : « Dahut ! Ce doit être sa connaissance ! »
 
 

_____

 
 

(Florian Le Roy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9781, dimanche 5 août 1928 ; illustration de Chéri Hérouard [détail] pour Les Derniers Jours d’Ys-la-Maudite, de Georges-Gustave Toudouze, Morlaix : Éditions Armoricaines, 1947)