Ce jeune homme s’appelait Hans Gurre ; du moins avait-il donné ce nom à l’auberge des « Frères Sérapion » où il était descendu, venant de Mayence par le fleuve.

À cette époque, vers 1843, la petite ville de Saint-Goar jouissait d’une quiétude profonde. Dominée d’un côté par les ruines fructueuses du Rheinfels et de l’autre côté du Rhin par le rocher de la Loreley, cette charmante bourgade enguirlandait sa joie de vivre dans les vignes tortueuses décorant les portes et les fenêtres de la grande rue parallèle au fleuve. Une population chantante de vignerons aimablement arrondis et de filles blondes, rieuses et candides, contribuait à maintenir Saint-Goar dans une atmosphère de gaieté paisible imposant sa force calme aux eaux bourdonnantes du Rhin.

L’étranger ne possédait qu’un mince bagage. L’aubergiste fut d’avis que ce jeune homme appartenait à l’Université de Francfort sur la vue de trois gros livres dont le Malleus de Sprenger.

Dès son arrivée, Hans Gurre sembla en proie au désespoir profond et rongeur que les bonnes âmes mirent au compte de l’amour.

Ce grand garçon mince et fiévreux parlait peu et se nourrissait mal. Il avait payé sa chambre d’avance pour tranquilliser ses hôtes. Toute la journée, il errait entre les vignes et ne rentrait qu’à la tombée du soir afin de contempler de sa fenêtre le grand ciel tragique étalant ses couleurs prophétiques derrière la masse sombre de la Loreley.

La nuit venue, Hans Gurre allumait sa chandelle, ouvrait un de ses livres, toujours le même, et, la tête entre les mains, se plongeait dans des spéculations compliquées

« Ah ! trouver une mandragore, source de richesses éternelles ! » murmurait-il ; ou encore : « Que ne suis-je Pierre Schlémihl afin de vendre mon ombre ! »

Il refermait le livre et soupirait sur des miracles célèbres.

Un matin que Hans Gurre, plus désolé que de coutume, passait dans une petite venelle accédant au Rhin, un « pstt pstt » familier lui fit retourner la tête. Il aperçut, dans une échoppe basse de fripier, un petit vieillard aux cheveux raides dont les yeux rieurs et tout noirs semblaient deux boutons de guêtre plantés de chaque côté d’un nez assez saisissant.

Hans Gurre s’arrêta. Puis il fit quelques pas dans la direction de l’échoppe, augurant mal des bénéfices qu’il pourrait tirer d’une pareille rencontre.

« Hé ! jeune homme, approchez, approchez donc, cria le vieillard. C’est ici le palais des occasions. » Il ajouta à voix basse : « J’ai des rêves d’occasion qui valent du neuf et des désirs réalisés pour toutes les bourses. »

Hans Gurre tressaillit. Il pénétra cependant dans la boutique et, tortillant son chapeau entre ses doigts, il dit lentement comme s’il lisait en lui-même :

« Avez-vous la bourse de Fortunatus et le sac inépuisable de M. John ?

– J’ai mieux, j’ai mieux, chantonna le vieux en sautillant.

– Alors, dit Hans Gurre, en vérité tout tremblant, pourriez-vous, par exemple, entre nous… simplement pour voir… vous changer en corneille ? »

Le vieillard avait disparu. À sa place, une corneille méfiante becquetait le bois de la table. Puis le vieux monsieur se retrouva de nouveau devant Hans Gurre, dont les genoux et les mains tremblaient sans remède.

« Alors ? interrogea le marchand.

– Vous êtes bien celui que je cherche. Les invocations goétiques ne valent rien, Maître. J’avais toujours essayé… je désespérais… Excusez-moi, je suis encore comme étonné.

– Allons au fait, déclara le vieil homme.

– J’ai besoin d’argent, dit Hans Gurre, et je viens vous vendre mon âme : c’est une belle âme de vingt ans toute neuve, sans accrocs et sans taches.

– On dit toujours cela, fit le Grand-Maître.

– Oh ! pardon ! mon âme est propre…

– Naturellement, gémit le pied-fourchu avec impatience. Eh bien ! moi qui suis dans le commerce, monsieur, je puis vous dire une chose : c’est qu’il n’y a plus d’âmes comme j’en achetais autrefois. Tenez, M. Gurre, j’ai acheté ici même, il y a cent ans, des âmes de soixante-dix ans qui étaient aussi fraîches que des âmes d’enfants. C’est un article qu’on ne fabrique plus. Ma boutique est pleine d’âmes sans valeur. »

Il soupira :

« Faites votre prix.

– Je vous vendrai mon âme pour… la bourse inépuisable de Fortunatus. »

Le Grand-Maître bondit et prit à témoin les mandragores enfermées dans des bocaux :

« Quoi ?… ai-je bien entendu ? La bourse de Fortunatus pour votre âme ? Une âme de qualité médiocre, – il faut le dire sans vous offenser, – les affaires sont les affaires. Ah ! je ne peux pas, je ne peux pas. »

Déconcerté, Hans Gurre balbutia :

« Mais… Maître, il s’agit de mon âme, de mon salut éternel ; réfléchissez bien.

– Hé ! oui, mais aujourd’hui une âme ne vaut pas ce qu’elle valait en 1770, par exemple.

– Pour la bourse de Fortunatus, dit encore Hans Gurre.

– Je regrette ; c’est impossible. »

Le jeune homme hésita, puis sortit sans se retourner. Longtemps ses pas résonnèrent sur les pavés pointus. Soudain, une porte claqua.

Le lendemain, il passa devant la boutique du marchand sans s’arrêter. Mais il aperçut, du coin de l’œil, deux belles filles blondes soupesant des parures. Leurs chevelures brillaient comme deux lampes dans la pièce sombre.

Le vent du Rhin rafraîchit le front de Hans Gurre ; il revint sur ses pas, poursuivit sa route et revint à la boutique en se rongeant les ongles. Les belles filles n’étaient plus là.

« Alors, combien m’en donnez-vous ?

– Nous ne pourrons jamais nous entendre, pleura le vieillard.

– Enfin, faites un prix.

– Ça ne vaut rien. C’est tout ce que je peux vous dire. Tenez, l’année dernière encore, j’aurais pu acheter votre âme, mais, cette année, les âmes ne valent rien.

– Votre prix… votre dernier prix ?

– Rien.

– On ne m’avait pas dit, gémit Hans Gurre, qu’il était si difficile de vendre son âme au Diable. »

Et toute la semaine, tantôt agressif, tantôt suppliant, Hans Gurre marchanda pour vendre son âme. Le Maître lamentait la dureté des temps ; il disait de revenir plus tard. On verrait… il ne promettait rien.

Une nuit, Hans Gurre vint frapper à sa porte.

« Qui est là ?

– Moi, ouvrez.

– Encore vous ? J’ai dit non. Ce n’est pas possible, vous n’êtes pas raisonnable.

– Laissez-moi entrer. »

Le Diable ouvrit la porte. Il toussotait et geignait misérablement.

« J’ai décidé de me pendre. Je ne peux plus vivre ! Prenez mon âme pour une corde neuve.

– Que ne vous jetez-vous dans le fleuve ? ricana le marchand.

– J’ai peur de l’eau. Allons ! mon âme, ma sale âme, mon âme d’occasion, fatiguée, usée, pourrie, pour une corde…

– Ah ! c’est bien pour vous faire plaisir. »

Et Hans Gurre signa avec son sang et le Diable donna la corde. Avec sa corde, Hans Gurre se hissa sur un arbre au centre d’un paysage exactement romantique ; puis, s’étant passé le nœud coulant autour du cou, il se laissa choir dans le vide. Sous la lune, au pied de l’arbre, naquit la mandragore, source d’éternelles richesses, « née des pleurs équivoques des pendus innocents. »
 
 

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(Pierre Mac Orlan, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10493, dimanche 10 juillet 1921 ; Michæl Pacher, « Saint Augustin et le Diable, » huile sur bois, c. 1471-1475 ; cul-de-lampe de Harry Clarke pour le Faust de Gœthe, New York : Dingwall Rock Ltd., 1925)