« Où es-tu, Alfred ? » appela de sa voix aiguë mademoiselle Coralie.

Alfred soupira. Où pouvait-il être, sinon dans la serre ? Et que pouvait-il faire dans la serre sinon, les yeux fixés sur la caissette pleine de terre, épier le phénomène le plus improbable, c’est-à-dire l’éclosion de la plante inconnue ?

Certains êtres consacrent toute leur vie à une idée. Il en est qui courent au pôle, d’autres qui s’enfoncent dans les entrailles de la terre, d’autres qui remontent le cours des fleuves meurtriers, d’autres encore qui traversent les forêts vierges.

Il en est qui cherchent un papillon. Il en est qui cherchent un os d’animal préhistorique. Il en est qui cherchent, sur la paroi d’une grotte, le graphique émouvant d’une écriture oubliée. Les uns veulent retrouver le voile de Tanit, les autres s’inquiètent d’exhumer des temples ensevelis, d’autres encore se préoccupent de religions mortes, d’idoles brisées, de sarcophages pleins de cendre. À cela, ils consacrent leurs pensées, leur fortune, leur temps, leur existence.

Alfred Cotmore ne cherchait qu’une fleur, mais, à cinquante ans, il ne l’avait pas encore trouvée.

Tout d’abord, rien ne l’avait prédestiné particulièrement à cette fièvre, ni à cette recherche, ni à l’obstination désespérée qui s’empare fatalement, un jour ou l’autre, des collectionneurs, des maniaques, des apôtres et des savants. Fils d’un professeur d’anglais, installé en France, et d’une mère française, il se préparait à une carrière libérale, quand un héritage, en tombant sur la famille, les avait libérés de toute obligation de travail. Puis les parents étaient morts, alors qu’Alfred avait trente ans et Coralie, trente-cinq. Coralie ne souhaitait pas se marier. Alfred lui suffisait pour justifier ses soins et exercer sa tyrannie. Il n’y échappait que de temps à autre pour faire avec un ami de collège quelque studieux voyage qui l’enrichissait de souvenirs.

Il revint, d’une de ces expéditions, avec un butin de graines. Le camarade qui l’accompagnait et appartenait à une mission archéologique avait en effet, dans un tombeau près d’Ur, trouvé une poterie de forme bizarre toute pleine de minuscules grains couleur de terre.

S’agissait-il d’une semence végétale ? On eût plutôt pensé à quelque poudre rituelle, à quelque encens destiné aux cassolettes des temples. Ce qui n’empêcha pas Alfred Cotmore de déclarer à son compagnon :

« En rentrant à Villefort, je m’amuserai à les planter, pour voir ! Ce serait drôle si les graines germaient et donnaient une plante qui, en somme, aurait plusieurs milliers d’années ! »

À quoi son ami haussa les épaules, car il ne croyait guère aux miracles.

Mais Alfred Cotmore persista dans son idée, sans se douter qu’elle avait jeté en lui des racines plus redoutables qu’aucune ivraie au monde.

À Villefort, la confortable maison des Cotmore comportait un beau jardin et une petite serre. Jusque-là, cette dépendance n’avait guère servi qu’au jardinier, qui venait deux fois par semaine, ou bien à Coralie quand une averse la surprenait, avec sa broderie, au fond du jardin. Aussi Coralie fut-elle surprise, et le père Justin plus encore, quand deux jours après son retour, Alfred se rendit à la serre, avec un petit sachet à la main.

« Qu’y a-t-il dans ce sachet, Alfred ?

– Des graines, Coralie.

– Des graines de quoi ? »

Il hésita, puis, secrètement amusé :

« D’immortelles.

– Mais Justin peut bien les planter lui-même, les immortelles. Du reste, permets-moi de te dire que ce n’est pas la saison. Tu n’y connais rien, mon pauvre ami.

– C’est que ce sont des immortelles d’une espèce un peu particulière.

– C’est toi qui me parais d’une espèce un peu particulière. Enfin, si ça t’amuse… »

Ce fut amusant au début, quand tout ressemblait en effet à un jeu. Dans le pot de terre, les graines refusèrent de germer, ce qui ne surprit pas Alfred. Il n’accusa pas les graines, toutefois, mais la terre elle-même, mal choisie, mal préparée. Sous l’œil sarcastique de Coralie, Alfred procéda désormais plus savamment. Il opéra des mélanges, acheta des engrais. Les graines refusèrent encore de germer.

Alfred, alors, incrimina la serre. Ces graines demandaient sans doute une chaleur plus vive, plus continue. Les pots passèrent l’hiver auprès du feu, sans résultat. Coralie riait ; Alfred ignorait cette ironie facile et débilitante, car il se piquait au jeu. Il voulait réussir. Il voulait braver les siècles. Il le voulait d’autant plus, que les graines, gaspillées au début, commençaient à diminuer à mesure que les mois passaient. Les mois, les années… Alfred vieillissait. De blonds, ses cheveux, devenus gris, le paraient d’une poésie douce et pensive que rehaussaient, autour de ses yeux fins, les rides. Il n’avait pas vu, en somme, les jours s’évanouir. C’est que le temps n’existait plus pour lui, penché sur les semis illusoires, que dans la mesure où le froid des hivers, la tiédeur des beaux jours pouvaient devenir des facteurs de réussite ou des causes de désastre.

Maintenant, dans un coffret de laque qu’il tenait sous clef, il n’y avait plus que dix graines, dix tentatives. Puis, il y en eut huit, sept, cinq, trois. Puis, ayant pris froid, parce que la nuit, bougie en main, il s’était levé pour contempler la caissette de terre nue dans laquelle dormait, matière inerte, le cruel trésor, Cotmore tomba malade. Il toussa, languit quelques jours, se traîna encore vers une plate-bande où l’avant-dernière graine de Chaldée refusait de voir la lumière de l’Île-de-France, puis, d’une main mourante, traça sa dernière volonté :

« Je veux que, sur ma tombe, Coralie sème le dernier grain qu’elle trouvera dans le coffret de laque. »

Il mourut après cela, guère plus malheureux qu’un autre homme, ayant simplement donné un autre nom à sa faillite.

Et Coralie lui obéit. Dans l’étroit jardin de terre qui recouvrait le corps d’un homme que l’on pouvait bien appeler, faute de mieux, poète, elle enfonça la sèche petite perle noire, pleura, et s’en fut.

Dans le sol nourri de l’espoir de toute une vie, baigné de larmes fraternelles, la graine qui ne voulait rien accepter de la terre des vivants ni de l’eau du ciel gonfla mystérieusement. Une tige pâle se déroula qui, tâtonnant à travers l’obscurité, en perça la voûte, parut à la surface du sol, grandit encore, devint une étrange plante aux feuilles disposées comme la rose des vents, à la fleur découpée en forme d’étoile et d’une si ardente pourpre qu’elle humiliait l’éclat même d’un jeune sang. Elle avait mis six mille ans pour éclore et ne dura qu’un jour. Nul ne la vit. Alfred était mort, le cimetière était vide, et justement Coralie ne vint pas ce jour-là. Elle avait mal aux dents.
 
 

 

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(Germaine Beaumont, « Page-Magazine, » in Le Matin, cinquante-et-unième année, n° 18315, dimanche 13 mai 1934)