Pendant que les deux amis qui m’accompagnent feuillettent des bouquins étalés sur le parapet du quai Saint-Michel, je viens d’entrer dans la boutique du « bibliopole » Vanier, au numéro dix-sept. La mode est alors aux qualificatifs truculents, aux savoureux néologismes : un libraire se nomme un bibliopole ; une petite revue d’avant-garde, le Décadent, dénomme pompeusement les poètes des « néphélobates, » (ceux qui-marchent-sur-les-nuées) ou des « argyraspides, » (ceux-qui-portent-le-bouclier-d’argent) et on ne trouve nullement prétentieux d’affirmer que tel chef de cénacle est le « gonfalonier du Verbe. »

L’éditeur Léon Vanier est un petit bonhomme débonnaire et souriant avec de très grosses moustaches. Depuis qu’il est l’auteur d’une plaquette intitulée : Les vingt huit jours d’un réserviste, il affecte certaines allures soldatesques. Quand il s’observe, il a le parler bref de l’officier et se redresse en bombant le thorax, autant que le lui permet sa petite taille. Enfin, il est affligé d’un léger tic dont – nous l’apprendrons plus tard – Verlaine se divertit infiniment : Vanier se frotte continuellement les mains, en souriant d’un air satisfait, comme si, à chaque instant, il venait de lui échoir quelque héritage ou quelque bonne fortune. Au demeurant, il me fait l’effet d’un assez bon diable de libraire.

Après les civilités habituelles, j’expose ma requête. Nous avons formé le projet, mes deux amis et moi, d’aller trouver Verlaine pour lui exprimer toute notre admiration, mais nous ignorons son adresse et nous serions reconnaissants à son éditeur de bien vouloir nous la communiquer.

Le bibliopole hésite un instant. Du coin de l’œil, il m’examine des pieds à la tête, se demandant sans doute si je ne suis pas l’émissaire d’une maison rivale qui essayerait de lui souffler son grand homme.

L’examen, sans doute, m’est favorable, car Vanier répond, sans oublier de se frotter les mains comme si je venais de lui faire part d’une excellente nouvelle :

« Certainement ! Certainement ! Je ne demande pas mieux que de vous donner l’adresse de Verlaine. Actuellement, il demeure à l’hôtel des Mines, boulevard Saint-Michel. »

Je me confonds en remerciements, ravi de voir que ma démarche ait si facilement abouti, et j’ajoute :

« Croyez-vous que « le maître » soit content de notre visite ? »

Vanier a un sourire évasif.

« Cela dépend, répond-il. Avec lui, on ne sait jamais… Quand il est bien disposé, c’est le plus aimable des hommes, mais il a ses bons et ses mauvais jours, et dame… »

Cette phrase ambiguë m’inquiète, et je demande anxieusement :

« Et si nous tombons sur un de ces mauvais jours ?

– Alors, je ne réponds de rien. Il peut très bien vous flanquer à la porte sans la moindre cérémonie. »

Je suis de moins en moins rassuré. Mes regards ne se détachent pas d’une caricature fixée au mur par quatre épingles et où le dessinateur Cohl a représenté Verlaine avec des pieds verts, une queue de reptile, une casaque rouge, un front démesuré sur lequel on lit le mot : ANANKÉ, et brandissant une lyre aux montants de pierre de taille – allusion sans doute à la geôle de Mons.

Le bibliopole, qui a remarqué ma préoccupation, continue, de plus en plus confidentiel et mystérieux :

« Verlaine, qui est un poète de génie, n’est pas un homme comme les autres. Il est très original, très excentrique même. C’est, dans la vie ordinaire, il faut le reconnaître, un personnage singulièrement bizarre. »

À cette époque, disons-le, le poète, mal connu ou même inconnu du grand public, n’était apprécié que par un petit clan de lettrés ; encore, beaucoup de ceux qui admiraient le plus ses poèmes ajoutaient-ils foi à toutes sortes de légendes plus ou moins étranges ou sinistres qui s’étaient créées autour de la personnalité de l’auteur des Poèmes saturniens.

Ses ennemis répétaient complaisamment que le délicat poète était dans son existence privée une sorte de vampire, un être énigmatique et redoutable, adonné aux pires débauches, repris de justice, communard, alcoolique et pis encore. La charge de Cohl, si grotesque fût-elle, n’était faite en rien pour atténuer l’éclat de cette satanique auréole, aux yeux prévenus du lecteur « sobre et naïf homme de bien. »
 
 

 

« Enfin, demandai-je un peu agacé, y a-t-il quelque chose de vrai dans tout ce qu’on raconte ?

– Hum ! fit prudemment le bibliopole, il y a le pour et le contre. On a beaucoup calomnié Verlaine. D’ailleurs, vous en jugerez par vous-même, vous verrez ce qu’il vous dira. S’il est en veine de confidences, il vous racontera peut-être des choses intéressantes… »

Vanier ne sortait pas de ces phrases vagues et entortillées, pleines de sous-entendus. S’il s’était donné pour but de piquer ma curiosité, je dois convenir qu’il y avait pleinement réussi. Derrière ces réticences, je m’imaginais mille histoires extravagantes.

Enfin, voyant que je n’en apprendrais pas davantage, et satisfait, somme toute, d’être en possession de la précieuse adresse, je pris congé. En me souhaitant bonne chance, Vanier me recommanda de passer par le café François Ier avant de me rendre à l’hôtel des Mines. À pareille heure, Verlaine ne pouvait se trouver que dans l’un de ces deux endroits.

J’allai rejoindre les deux amis qui m’attendaient – on devine avec quelle impatience – et je les mis au courant. D’un commun accord, on décida de se mettre en route sans perdre un instant. Et nous voilà partis, en proie à une vraie fièvre d’émotion, d’enthousiasme et de curiosité.
 

*

 

En nous éloignant de l’officine du bibliopole, nous nous sentons des ailes aux talons. La presque certitude d’être reçus par le grand poète, de le voir, de l’entendre, nous transporte d’allégresse. Pour un peu, nous danserions de joie, nous ferions des cabrioles en pleine rue, comme les échappés de collège qu’en réalité nous sommes encore.

Pourvu que nous trouvions Verlaine chez lui, qu’il n’ait pas changé de domicile depuis sa dernière visite à son éditeur ! Avec un personnage aussi fantasque, tout est possible.

C’est avec une hâte fébrile que nous suivons le boulevard Saint-Michel, le regard triomphant, un orgueilleux sourire sur les lèvres. Il ne s’en faut guère que, pour aller plus vite, nous n’exécutions à travers la nonchalante cohue des promeneurs une vraie charge. Nous longeons précipitamment les terrasses pavoisées comme aujourd’hui de jolies filles en toilettes voyantes et d’où s’exhale le puissant parfum de l’absinthe. Mais, si mes souvenirs se reportent mélancoliquement à cette époque déjà lointaine quoique encore si proche, quelle différence entre ce Boul’-Miche-là et celui d’aujourd’hui ! Près d’un demi-siècle a passé.

Il n’y avait alors ni limousines encombrantes, ni trépidants autobus ; de pacifiques véhicules surmontés d’une impériale à laquelle on accédait au péril de sa vie par une échelle de fer gravissaient encore les pentes de la colline sacrée, au pas tranquille et lent d’attelages à peine plus fougueux que les bœufs mérovingiens.

Ce n’est pas seulement le décor qui a changé. L’âme du quartier – la mentalité, comme on dit prétentieusement aujourd’hui – était toute différente. Il y régnait une atmosphère de cordiale bonhomie, de gaieté et de laisser-aller qui n’existe plus. Il en émanait un naïf parfum de littérature, d’érudition, qui, lui aussi, s’est évaporé. Les vieux hôtels presque familiaux, les tables d’hôte patriarcales qui avaient gardé leur physionomie simple et vieillotte depuis Balzac, ont été remplacés par de coûteux palaces. Les « poules de luxe » plates et tondues, comme après une villégiature à Saint-Lazare ou à Lourcine, ont remplacé les bonnes filles du temps jadis. Les adolescents pauvres mais épris de science et d’art, dont les redingotes archaïques et les hauts-de-forme roussis eussent tenté le crayon d’un Daumier, ont été balayés par une sauvage et piétinante cohue d’Allemands, d’Italiens, de Nègres, de Chinois, au milieu de laquelle se détachent en vigueur l’arrogance des Yankees gonflés de dollars, l’intolérable suffisance des rastaquouères au teint bistré, couverts de bijoux et fardés comme des filles.

La rive gauche a perdu sa physionomie originale et personnelle et n’est plus qu’un coin quelconque de ce Paris nouveau, devenu la capitale de tous les bandits de l’univers, pareil bientôt à quelque quartier mal famé de Buenos-Aires ou de Chicago.

S’il était donné à Verlaine de soulever la pierre de son tombeau, de revenir dans les lieux qu’il aima, il n’y trouverait plus un coin tranquille pour y rêver en fumant sa pipe de merisier et en dégustant son absinthe à petits gorgées ; d’ailleurs, il n’y trouverait plus même un verre de vraie absinthe.

Cependant, nous n’avons pas mis plus de cinq minutes à franchir la distance qui sépare la place Saint-Michel du François Ier, vaste café aujourd’hui remplacé par la boutique d’un photographe et qui était situé à l’angle du boulevard et de la rue Royer-Collard, en face des grilles du Luxembourg.

Nous pénétrons dans la salle alors presque vide et nous nous enquérons du poète. Un jeune homme long, maigre et blême, et pourtant de mine sympathique, se charge de nous renseigner. C’est le graveur Fernand Langlois, « haut comme le soleil et pâle comme la lune, » a écrit de lui le poète dont il est un des bons camarades.

« Verlaine doit être chez lui, nous affirme-t-il ; il a quitté le café, il y a une heure à peine, en proie à un de ces accès d’humeur noire – ou, comme il dit, de lycanthropie – auxquels il est sujet. »

Nous nous remettons en route pour l’hôtel des Mines, qui n’est qu’à quelques centaines de pas du François Ier, un peu plus loin que la petite place où se dresse maintenant le monument – assez laid d’ailleurs – élevé aux deux pharmaciens qui découvrirent la quinine.

Enfin, nous touchons au but ; nous venons de faire halte devant une maison à six étages, très quelconque d’aspect. C’est l’hôtel des Mines.
 

*

 

Nous entrons.

Nous ne voulons pas nous arrêter un seul instant à l’idée que Verlaine pourrait bien ne pas être chez lui, mais s’il allait refuser de nous recevoir, comme Vanier me l’a donné à entendre sans ambages ? Après tout, il ne nous a jamais vus, il ne nous connaît pas et nous risquons de le déranger.

Tout notre aplomb s’est évanoui. C’est d’une voix mal assurée que je demande au garçon d’hôtel accouru :

« M. Paul Verlaine ? »

Le « citoyen officieux » – euphémisme adopté pendant la Révolution, alors que les mots de valet, de domestique et de larbin, étaient, sous peine de mort, bannis du dictionnaire – offre un profil de hareng-saur, agrémenté d’accroche-cœurs copieusement pommadés. Il nous dévisage effrontément, et c’est d’un ton qui exprime un égal dédain pour le locataire et ses visiteurs qu’il répond en nous tournant le dos :

« Verlaine, quatrième à droite, deuxième porte au fond du couloir. »

Nous voilà gravissant en silence l’étroit escalier qu’assourdit une carpette maintenue par de luisantes barres de cuivre. Tout y paraît minutieusement propre, et c’est avec un réel soulagement que nous constatons que l’hôtel qui abrite notre poète n’est pas de la dernière catégorie. On nous avait parlé de bouges sinistres, de taudis hantés par des filles en cheveux et des escarpes. Ce garni banal où doivent loger des étudiants peu fortunés et de maigres gratte-papier, vaut tout de même un peu mieux.

Ce n’est pas sans un battement de cœur que nous faisons halte en face d’une porte, dans les demi-ténèbres du couloir. Je frappe timidement.

« Entrez ! » nous crie de l’intérieur une voix dont je n’oublierai jamais l’intonation assourdie, le timbre mélancolique et solennel.

Il y a dans l’inflexion de cette voix quelque chose de poignant qui remue les fibres les plus secrètes. Ne semble-t-il pas qu’elle veuille nous dire, cette voix douloureuse :

« Entrez, qui que vous soyez. Tout m’est indifférent. Je n’attends rien de personne. Entrez vite pour me débarrasser plus vite encore de votre présence ! »
 
 

 

Nous franchissons le seuil sur la pointe du pied, respectueusement. La chambre, au mobilier si banalement pareil à tant d’autres que je n’en ai gardé aucun souvenir précis, est étroite comme un corridor, mal éclairée par une fenêtre qui donne sur la cour. Sur le lit pas défait, le poète est allongé tout habillé, sa lourde canne et son chapeau de feutre mou posés à côté de lui sur l’oreiller.

Il se redresse un peu quand nous entrons et nous voyons que ses yeux rougis portent des traces de larmes récentes. Nous nous sentons le cœur serré, envahis d’une immense pitié, d’un immense respect aussi ; l’angoisse nous prend à la gorge. Nous échangeons un regard navré, sans qu’aucun de nous trouve tout de suite la phrase qu’il faudrait.

Verlaine a froncé le sourcil. Il attend que nous parlions, mais il est visible qu’il n’attendra pas longtemps. Il nous enveloppe de « ce regard aigu, terrible, noir, qui est celui d’un roi, » si justement noté par madame Rachilde.

La crainte d’être jetés à la porte nous délie la langue. L’un de nous explique en bafouillant, en ânonnant comme un potache qui récite une leçon mal sue, le but de notre visite :

« Qui est-ce qui vous a donné mon adresse ? demande-t-il un peu calmé, mais avec un reste de défiance. Vous ne venez pas, j’imagine, de la part d’Esther – ou de la part d’Eugénie, ce qui est tout comme ? Elles ne valent pas d’ailleurs plus cher l’une que l’autre. C’est la peste et le choléra ! Mais aussi, avec ces deux gaupes, c’est bien fini ! »

Sans essayer de comprendre, car je ne connais ni cette Esther, ni cette Eugénie contre lesquelles Verlaine semble également furieux, je me hâte de répondre :

« Non, mon cher maître, c’est monsieur Vanier, votre éditeur, qui nous a donné votre adresse. Nous sommes simplement de jeunes poètes venus pour vous dire toute notre admiration…

– J’aime mieux ça !… »

Avec cette prodigieuse mobilité d’expression qu’ont observée tous ses amis, la face crispée et terrible s’est soudainement détendue : la bonace après l’ouragan. C’est avec un sourire bon enfant qu’il nous indique les deux chaises et le fauteuil ; lui reste assis sur le bord du lit.

« J’avais un « cafard » effrayant, déclare-t-il ; vous avez bien fait de venir. Tout le monde m’abandonne : les amis – presque tous sont égoïstes ou obéissent à un calcul – et, dès qu’elles vous ont pris le peu d’argent qu’on avait, les femmes vous « plaquent. » Il n’y a que les ennemis qui ne vous lâchent pas ; ceux-là tiennent bon, par exemple !…

Vous avez l’air tout étonnés. Vous ne croyez pas ce que je dis ? Patience. L’existence se chargera de vous enseigner tout ça et bien d’autres choses… à vos dépens, naturellement. »

Il a prononcé cette phrase d’un accent de profonde amertume. Brusquement, il hausse les épaules :

« Je ne sais pourquoi je vous parle de la sorte ; vous êtes jeunes, – des gosses par rapport à moi, – vous apprendrez bien assez vite cette humiliante et cruelle « science de la vie. » Vous verrez plus tard combien on souffre de posséder le don fatal de l’expérience, combien on est malheureux de deviner, de lire toutes sortes de vilenies et de sales calculs dans le cœur de ceux qu’on aime… »

Il se tait. Puis – véritable changement à vue – il sourit, cette fois sans la moindre amertume, et se grattant facétieusement de l’index le bout du nez :

« Attention ! reprend-il, devenu tout à coup jovial ; il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac, ni mélanger, comme on dit, les torchons avec les serviettes : j’ai parlé tout à l’heure en pensant à certains – et à certaines surtout – qui ont vraiment mal agi envers moi, mais je sais qu’il y a encore de braves cœurs et plus qu’on ne le croit – et vous, en particulier, vous êtes vraiment gentils d’être venus. »

Il s’est levé, a enfoncé d’un coup de poing son feutre sur son vaste crâne et a empoigné sa canne en homme prêt à des actes énergiques.

« Ce n’est pas tout ça, reprend-il, il s’agit maintenant d’aller prendre un apéritif « sérieux, » pour une fois, sais-tu, comme disent les Belges. Je suis un peu désargenté, mais, au « François, » on me connaît et la caissière n’a jamais refusé de prendre mes soucoupes. »

Nous nous récrions, comme on pense.

« Cher maître (la phrase est de rigueur), nous espérons que vous nous ferez le grand honneur de dîner avec nous, après avoir, bien entendu, pris l’apéritif. »

Il réfléchit une seconde, nous jauge d’un regard qui pétille de malice derrière ses sourcils broussailleux.

« Vous n’êtes pas beaucoup plus millionnaires que moi, je suppose ? fait-il. J’accepte de bon cœur tout de même, mais à condition que vous ne commettiez pas d’extravagances gastronomiques ; après une seule, – vous m’entendez bien, – une seule et unique absinthe au « François, » je vous mènerai dans un petit restaurant de cochers où l’on boulotte divinement bien et à des prix modiques, à condition – cela va de soi – de n’exiger du troquet qui élabore la tambouille, ni caviar, ni tournedos de chevreuil…

Allons, en route ! Je n’oublie rien : mon foulard, ma pipe, mon pince-nez, quelques paperasses que le garçon n’a nul besoin de lire pendant que je ne serai pas là ! Ça va, passez les premiers, vous qui êtes ingambes ; moi, je suis boiteux, comme Vulcain, comme Tyrtée, comme lord Byron, – ou mieux – comme la Justice elle-même, et je mets cinq longues minutes à descendre l’escalier. »

Dirai-je que nous étions aux anges, charmés, séduits, enchantés par la bonhomie de cet accueil ? Dans notre ravissement, nous sautions les marches quatre par quatre. Il nous semblait qu’il y avait des années que nous connaissions Verlaine. Si, à ce moment, quelqu’un était venu nous proposer de quitter notre poète pour aller nous asseoir à la table du plus cossu des milliardaires, nous l’eussions envoyé au diable avec le plus parfait dédain. Nous n’eûmes pas longtemps à attendre devant la porte de l’hôtel. Verlaine nous rejoignit bientôt, tout guilleret et frappant joyeusement de sa canne le bitume du trottoir.

« En avant ! cria-t-il. Petit bonhomme vit encore ! »
 

*

 

En pénétrant dans la salle du François Ier, nous apercevons de loin Fernand Langlois qui nous salue d’un geste amical. Verlaine s’est installé à sa place habituelle, sur une banquette proche de la caisse, et, sans qu’il ait eu besoin de commander, le garçon lui a versé une absinthe si copieuse qu’il reste à peine de la place pour quelques cuillerées d’eau. Le poète nous fait remarquer que nous ne sommes pas les seuls à savourer le poison vert ; sur toutes les tables, on n’aperçoit guère d’autre consommation.

« Ce café, nous explique-t-il, est l’oasis tranquille où je me réfugie le plus souvent possible, et c’est, comme vous voyez, une oasis verdoyante – à sa manière. »

Puis il nous fait l’éloge de Langlois – un dévoué camarade et un homme de talent – mais, en même temps, il lui décoche quelques innocentes épigrammes inspirées par son apocalyptique maigreur et sa pâleur de spectre romantique.

« Vous savez – j’ai oublié où j’ai lu ça – que les Chinois fabriquent des monstres en enfermant des petits enfants dans des vases de porcelaine d’une forme voulue et d’où on ne les laisse sortir qu’à leur majorité ; encore, pour les délivrer, faut-il casser le vase à coups de marteau. On obtient ainsi des êtres de cauchemar, de véritables gnomes, des nains avec des têtes énormes, des géants aux bras courts, aux toutes petites mains, des poussahs ventrus presque sans crâne, avec de longs bras et de longues jambes qui les font ressembler à des araignées humaines… Eh bien, notre ami a dû, lui, avoir pour berceau un étui de clarinette et doit être né du mariage incestueux d’une sole frite et d’une canne à pêche ! »

Verlaine débite mille folies et nous l’écoutons religieusement, plongés dans une extatique béatitude, et nos regards ne peuvent se détacher des siens. Combien, en ce moment, il nous paraît peu ressembler à ses portraits, aux caricatures que nous avons vues aux étalages des libraires ! Sa face puissamment modelée – maintenant en pleine lumière – a quelque chose de saisissant, de jamais vu, à la fois très féroce et très douce. On y devine l’éternel combat d’un cœur aux farouches élans et d’une âme toute de mystique douceur. Son crâne titanesque est comme le sommet d’une montagne découronnée par les tempêtes.
 
 

 

S’il fronce le sourcil, c’est Satan foudroyé, c’est Lucifer frappé du glaive flamboyant, précipité dans les lacs de plomb fondu et de soufre brûlant de l’infernal marécage, mais dont l’inflexible orgueil ne pliera jamais. S’il sourit, ce n’est plus qu’un brave homme de saint, bêchant la terre et « faisant son salut en latin, » charitable et doux envers tous, naïf et presque niais à force de candeur. Nul visage humain plus que celui-là ne rendit jamais pour ainsi dire visible le reflet même d’une âme.

Tel qu’il est, Verlaine ensorcelle tout ce qui l’approche ; il émane de sa personne une attirance magique. On dirait qu’à travers les rides de ce vaste front, mystérieuses comme un grimoire, on voit se mêler et s’agiter dans une bataille qui ne prend jamais fin, les passions et les idées, les sentiments et les désirs. Une vitalité d’une surhumaine puissance flamboie comme la lave par les fissures d’un volcan dans la fulgurance des prunelles presque phosphorescentes à certains instants sous les arcades profondes qui les abritent.

Voici d’ailleurs la très vivante esquisse qu’a laissée de Verlaine un de ceux qui, littérairement parlant, l’ont jugé avec le plus de sagacité, le critique Charles Morice :

« Plus violemment, jamais, certes, visage n’exprima l’appétit de toutes les inconciliables jouissances. L’impossibilité même de les concilier est virtuellement abolie par la contradictoire construction de cette étrange tête, où les instruments de l’activité matérielle et ceux de l’activité spirituelle obtiennent les uns et les autres un extrême développement : un front haut, très large, où domine comme un dôme tout le visage assis carrément sur de puissantes mâchoires – un front de cénobite rêveur, un front façonné aux amples théologies – des mâchoires de barbare, faites pour assouvir les plus voraces faims. Cet antagonisme de l’esprit et de la chair, cette si vulgaire caractéristique humaine qui se rehausse en Verlaine par l’intensité, c’est l’explication de toute son humanité : sa raison et son instinct ne cessent de réclamer chacun sa part, impérieusement, et la part de chacun, c’est seulement tout ; la raison et l’instinct s’érigent en maîtres absolus, sans souffrir ni échanges, ni partages, ni retards. Les autres traits l’indiquent : anguleux, comme précipités, et c’est une bataille abandonnée au hasard des batailles par la volonté débile, car le menton est bref, presque fuyant, sans guère de prise pour le dessein, tandis que le nez, court et large, aventureux comme un nez de Pierrot, reste indifférent et que les yeux clignotants parfois pour soudain éclater, profonds et noirs, abusent de leur licence de luire vers en haut et vers en bas, aussi volontiers s’illuminent aux clartés du plus pur mysticisme qu’aux ardeurs des plus sensuelles amours. » (1)

On peut comparer à ce portrait qui, bien que rédigé d’un style un peu lourd, offre de la vérité et de l’exactitude, une page où le poète Laurent Tailhade s’est essayé, lui aussi, à donner, en sa prose imagée et vive, un ressemblant croquis de Paul Verlaine qu’il admirait beaucoup. Mais quelque talent, quelque bon vouloir qu’aient déployé les deux écrivains, aucun des deux n’est parvenu à rendre complètement l’extraordinaire impression que produisait la face tourmentée et puissante – d’une expression véritablement grandiose – du poète sur ceux qui se trouvaient en face de lui pour la première fois. Nous en citerons un exemple tout à fait typique.

Sarah Brown – la belle Sarah Brown de l’atelier Rochegrosse, que nous vîmes au bal des Quat-z-Arts vêtue d’un simple filet à larges mailles, et qui, nouvelle Hélène, mit quelques jours à feu et à sang le Quartier latin, manifesta le désir de connaître Verlaine… La présentation fut faite, mais quand le poète, soulevant courtoisement son feutre, découvrit son crâne immense et nu et ses prunelles étincelant d’une flamme satanique, l’orgueilleuse Cléopâtre s’évanouit de saisissement à la vue de cette physionomie terrifiante et sublime. Et nous, de lui prodiguer nos soins, à l’ahurissement des buveurs et de Verlaine lui-même, secrètement flatté pourtant de l’impression excessive qu’il avait produite. » (2)

Mais il nous faut maintenant revenir à Laurent Tailhade. Voici comment il a, lui, vu Verlaine :

« Le front dévasté par le génie ou la douleur, plus vieux que son âge, mais la face éclairée par un sourire d’enfant et le clignotement spirituel de ses yeux obliques, Verlaine rappelle, à première vue, le visage traditionnel de Socrate, avec je ne sais quoi de magnifique et de robuste qui s’impose aux regards fascinés. C’est sans doute un beau crâne, pareil à la coupole d’un temple, son crâne d’où tant de hautes pensées, tant de rythmes imprévus s’envolèrent vers le ciel… »

Et ailleurs :

« Verlaine rappelle ce satyre de la Légende des Siècles, dont les cils roux « laissent passer la lumière, » et qui chante, sur la Lyre d’Apollon, « avec des profondeurs splendides dans les yeux. » (3)

Ajoutons que l’auteur du Pays du mufle ne s’est pas toujours exprimé, en parlant du grand poète, avec la même admirative déférence, certainement sincère – ce jour-là. Dans un volume paru en 1886, et maintenant rarissime, le Petit Bottin des Lettres et des Arts, presque entièrement rédigé par Félix Fénéon et Laurent Tailhade, voici ce qu’on lisait au mot Verlaine :

« Dès ses débuts, la fatalité de son nom l’entraîna vers les Rimbauds ; de là des mésaventures conjugales et judiciaires auxquelles nous initient sa prose et ses poèmes. Malaxe, selon des formules complexes, la matoiserie, le fumisme et la candeur ; sur cette mixture, nage l’indécision de parfums tendres et nostalgiques, que dominent, par coups, de rudes relents de sang : Mendès feint de ne rien sentir ; de Banville joue la bénévolence ; De Lisle fronce une dédaigneuse narine.

Verlaine fut maratiste, athée et communard. La vie contemplative l’a transformé : du dernier bien avec les saintes les mieux en cour, il confit dans le papisme. La politique le sollicite parfois ; alors, il déclare que ce qu’il faut admirer dans Napoléon Ier, c’est le veuf. Sa magnifique hure de Tongouse, ivre et goguenard, a humé l’air de nombreuses patries, geôles, églises, tavernes et paquebots. Récemment, il habitait la forêt des Ardennes comme une Rosalinde ; il gîte aujourd’hui près de la place de la Roquette sur laquelle il périra sans doute, et, par là, il enfoncera définitivement François Villon. »
 

*

 

Verlaine, cependant, s’est aperçu de l’attention suraiguë avec laquelle je l’examine. Il se frappe le front.

« Il y en a là, des bosses ! fait-il. C’est dommage que la phrénologie ne soit plus à la mode… C’est une théorie amusante et très juste, à mon avis. On vous a sans doute déjà dit à qui je ressemble ? »

Et, sans attendre ma réponse :

« À des tas de gens. D’abord à Socrate, ce qui est flatteur, ses mœurs déplorables mises à part ; encore s’explique-t-on qu’une mégère comme Xantippe lui ait fait prendre en grippe tout le sexe féminin et l’ait poussé à un éclectisme certainement répréhensible… J’ai, paraît-il, aussi, quelque chose de Bismarck. Ma foi, tant pis ! Une consolation, c’est que je possède en outre un vague air de famille avec Bouddha qui était non seulement un sage comme Socrate, mais un dieu – ou presque.

Enfin, certains prétendent que j’ai la mine d’un moine, mais – entendons-nous – d’un moine assez mal orthodoxe et tant soit peu nécromant, d’un moine, en somme, sentant le fagot et que le diable finira peut-être par emporter un beau matin, – ou plutôt un beau soir, – comme cet abbé Trithème dont Villiers de l’Isle-Adam s’est tant occupé.

Par exemple, il y a le revers de la médaille. Vous allez entendre un autre son de cloche. Des ennemis à moi ont écrit que j’avais l’air tout à la fois d’un pedzouille, d’un cuistre de collège et même d’un marchand de cochons ! »

Et comme nous protestons avec indignation, il exhume du fond de ses poches une revue.

« Attendez, il y a mieux encore ; écoutez ce que dit de mon beau physique un personnage notoire et même officiel, ni plus ni moins que « mossieur » Perrens, titulaire d’une chaire au Collège de France, membre de l’Institut et qui fut mon professeur. »

Et il nous lit d’un accent triomphal :

« Paul Verlaine a été mon élève en rhétorique, au lycée Bonaparte, au dernier rang d’une classe qui en comptait soixante-dix. Je ne me serais jamais douté qu’il pût y avoir quelque chose dans cette tête hideuse qui faisait penser à un criminel abruti et qui ne s’est transformée avec l’âge que pour ressembler à celle des loqueteux et des mendiants. »

Hein ! Voilà qui est complet, ajoute le poète, avec un sourire amusé de notre stupeur indignée. Que dites-vous de ce petit morceau de littérature académique ? C’est tout à fait réussi. Mais ne prenez pas cette mine consternée. Ce « mossieur » Perrens, qui, décidément, est un spécimen de cafard universitaire, a arrangé, à la même sauce, au fiel de cuistre, Hugo et Baudelaire, Musset, Lamartine et Sainte-Beuve. Je ne suis pas, comme vous voyez, en trop mauvaise compagnie… »
 
 

 

Le restaurant aujourd’hui disparu où Verlaine nous a conduits, occupait l’emplacement où s’élèvent actuellement les bureaux d’un éditeur, à l’angle de la rue de l’Abbé-de-l’Épée et du boulevard Saint-Michel. Nous pénétrons dans la salle commune ; elle est, à cette heure déjà tardive, encore à demi pleine. Les cochers, clientèle presque exclusive de l’établissement, ont encombré les patères de leurs hauts-de-forme de cuir bouilli, les uns blancs et les autres noirs, et de leurs garricks à trente-six collets, couleur vert olive ou ventre de biche. C’est, paraît-il, le célèbre acteur anglais Garrick qui mit à la mode ce vêtement. Tout en nous donnant cette explication, Verlaine s’est débarrassé de son manteau-pèlerine de drap brun, à carreaux jaunes et verts, qu’il a accroché à une place libre.

« Je n’aime pas beaucoup ce quadrillé, fait-il ; il me donne l’air, non pas, comme on l’a dit méchamment, d’un chanteur des rues, mais d’un brave cochemuche, oui, d’un cocher qui aurait vendu son cheval et sa voiture – pour en boire le prix, naturellement, ajouteraient mes charitables biographes. »

Nous nous sommes installés à une petite table de marbre à pieds de fonte. Verlaine assure son lorgnon sur son nez un peu camus et consulte la carte pendant qu’une grosse bonne à la face réjouie, aux joues rebondies et roses, « avec des mollets comme le suisse de Saint-Eustache, » dispose le couvert. D’autorité, notre hôte règle la question du menu.

« Pour moi, ce sera d’abord une soupe aux choux ; en cela, je suis resté paysan ; il me faut de la soupe, au moins le soir. Que direz-vous ensuite d’une belle entrecôte, avec accompagnement d’échalotes et de persil finement hachés ? Après, des pommes sautées, ou si l’on veut une salade, et, pour finir, un triangle de Brie et quelques vagues desserts. »

Nous ne protestons que faiblement contre ce modeste programme. Il y a sur la carte des mets plus luxueux, du civet de lièvre, par exemple, mais, très discret, notre invité évite de nous induire en dépense et nous avons des raisons d’être sensibles à cette attention. Cependant, je propose de faire venir quelque poudreux flacon d’authentique bourgogne.

« Ici, le meilleur vin, m’est-il répondu péremptoirement, c’est le moins cher, l’ordinaire à quatorze sous. Ce n’est pas là un paradoxe : les cochers, grands amateurs de pivois, fuient comme la peste les établissements où il est mauvais. Si vous demandez des crus de marque, vous payerez très cher les étiquettes dorées et les capsules de cire qui, les trois quarts du temps, servent de pavillon à d’impotables vinasses… »

Ce que Verlaine nous affirme est d’ailleurs exact de tout point. Nous sommes obligés d’en convenir. Le gros vin du Roussillon, un peu corsé, est excellent et l’entrecôte dont les fines herbes font un minuscule paysage aromatique et fumant, – bien cuit à l’œil, mais tendre et saignant sous le couteau, – exquise.

Pendant que nous mangeons avec un appétit qui n’a d’égal que notre soif, la conversation est devenue très animée et – faut-il attribuer ce phénomène aux ardentes fumées du Roussillon ? – a dégénéré peu à peu en une discussion passionnée. Avec la magnifique suffisance de la jeunesse, nous jugeons ex cathedra tous les écrivains alors en renom. Verlaine nous écoute, très amusé ; il semble que nous soyons déjà des amis de vieille date ; courtois, presque paternel, il nous questionne sur nos travaux, sur nos ambitions littéraires et même, avec un tact infini, sur notre position sociale.

L’un de nous fait du théâtre. De la caserne où il termine son service militaire, il a fait parvenir à Antoine, par la poste et sans la moindre recommandation, un drame écrit par lui, et, chose merveilleuse, – Antoine seul était capable d’un pareil trait, – le drame a été reçu. (4) Notre autre camarade n’a pas pour le moment de situation : il achève de dissiper un petit héritage en publiant à ses frais une revue littéraire. Il en montre fièrement le dernier numéro à Verlaine qui a la satisfaction d’y trouver une ballade à lui dédicacée. (5) Pour moi, qui n’ai rien fait paraître encore, je lis sur l’encourageante invitation du poète un sonnet manuscrit. Voici ce sonnet :
 

ORAISON DU SOIR

 

Ô Soir, tu m’apparais ainsi qu’un bel esclave

Qui porte des fruits mûrs dans des corbeilles d’or

Et tes calmes rayons dispensent les trésors

Du Silence, du Songe et de la Bonté grave.
 

Mon esprit libéré de ses mornes entraves

Vole à tout ce qui peine et à tout ce qui dort :

Les bêtes et les rocs, les arbres et les morts,

La carène dont se dispersent les épaves,
 

Et je voudrais pouvoir alléger le fardeau

De l’exilé pleurant sur un lointain rivage,

Du vieillard qui se penche aux portes du tombeau,
 

Du vagabond fourbu qui hâte son voyage

Vers un gîte incertain dont le pâle flambeau

Tremble ainsi qu’une étoile à travers le feuillage.
 

« Pas mal, déclara Verlaine, indulgent ; mais il y a bien des réminiscences. Il faut travailler ; l’auteur de vers comme ceux-là doit être capable de faire cent fois mieux… »

Tout mitigé qu’il soit, c’est tout de même un éloge ; c’est du moins ce que m’affirment mes deux amis.
 

*

 

Pendant que nous continuons à discuter, la grosse bonne a servi le café et rempli d’un vieux marc au puissant arôme quatre petits verres. Il y a un moment de silence. Tout en bourrant sa pipe avec recueillement, Verlaine réfléchit, darde alternativement sur chacun de nous son regard aigu et tyrannique, comme s’il voulait fouiller le tréfonds de nos secrètes pensées.

« Je suis un peu sorcier, vous savez, s’écrie-t-il brusquement. Je vais vous dire ce que vous avez fait cet après-midi : pour être en mesure de m’inviter, vous avez « lavé » des bouquins et mis vos montres au clou. Hein ! est-ce vrai ?… On ne me monte pas le coup, à moi ! »

Nous protestons avec énergie. Il ne veut rien entendre. Il est sûr d’avoir deviné juste. D’ailleurs, je puis l’avouer, il ne s’était pas trompé. Maintenant, il se tait, le regard absent, la mine pensive, plus touché, je crois, qu’il ne voudrait le paraître, de notre geste pourtant si banal ; mais, chez lui, l’attendrissement ne dure pas plus que la colère.

« Vous avez lu le Charles XII, de Voltaire ? demande-t-il à brûle-pourpoint.

– Certainement.

– Un livre, entre parenthèses, que je trouve affreusement sec, mais peu importe… Vous vous rappelez ce passage où le roi de Suède, vaincu, désespéré, sans argent pour nourrir ses soldats, voit entrer dans sa tente, à la tombée de la nuit, trois paysans ; ils ont vendu leurs bestiaux, leurs récoltes, franchi à pied des centaines de lieues, bravé mille dangers pour apporter à leur roi dont ils connaissent la détresse, quelques rouleaux d’or. Eh bien, figurez-vous un instant que je suis le roi et vous les paysans ; il y a, toute proportion gardée, un peu de cela. »

Et comme nous restons ébahis, émerveillés de cette imagination qui revêt toutes choses des chatoyantes couleurs de la poésie, transmue magiquement en gemmes éblouissantes le plomb vil de la plate réalité :

« Quel dommage, conclut-il avec un geste gavroche, que je ne sois pas Charles XII. Pour marquer sa gratitude envers ses trois dévoués sujets, il fit, séance tenante, rédiger un acte, par lequel il les exemptait de tous impôts, eux et leurs descendants. Il s’arracha trois poils de barbe qu’il incorpora à la cire brûlante du parchemin en prononçant de terribles malédictions contre ceux qui, dans les siècles futurs, oseraient enfreindre sa volonté. Les poils de ma barbe n’auraient pas, malheureusement, la vertu de ceux du roi, mais nous verrons… j’ai quand même, quand il me plaît, des moyens d’être agréable à mes amis… »

Il est une heure du matin quand nous nous séparons à la porte de l’hôtel des Mines, ravis de notre soirée qui s’est écoulée aussi rapide qu’un songe. Verlaine, en nous quittant, nous autorise à venir le voir chaque fois que cela nous fera plaisir et note soigneusement nos adresses avec un bout de crayon, en marge d’un vieux journal, en promettant de nous écrire d’ici peu.

Quelques jours plus tard, en effet, le poète – ayant « récupéré des ors » – nous adressait une invitation en règle et nous traitait à son tour au fameux restaurant des cochers, beaucoup plus magnifiquement d’ailleurs que nous n’avions pu le faire. Depuis, bien que ne le rencontrant qu’assez irrégulièrement, je ne l’ai plus perdu de vue, et jusqu’au jour même de sa mort, nos relations ont toujours gardé le caractère de la plus franche cordialité.
 
 

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(1) Charles Morice, Paul Verlaine. Vanier, éditeur, 1888.
 

(2) F.-A. Cazals et Gustave Le Rouge, Les Derniers jours de Verlaine. Mercure de France, 1912.
 

(3) Paul Verlaine : Causerie donnée au Café Procope, octobre 1894.
 

(4) Le drame, intitulé Conte de Noël, a été représenté au Théâtre libre, où il a obtenu un vif succès. L’auteur, Auguste Linert, a donné d’autres pièces, d’allure sociale, à divers théâtres d’avant-garde, au Théâtre Civique, par exemple.
 

(5) Cette ballade intitulée : Nargue la mort a paru en 1888 dans la Revue Septentrionale à laquelle collaborèrent Verlaine, Tailhade, A. Silvestre, Roinard, Jean Rictus, etc. Son auteur, Léon Masseron, poète de grand avenir, est mort très jeune, au cours d’un voyage en Océanie.
 

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(Gustave Le Rouge, Verlainiens et Décadents, Paris : Marcel Seheur, collection « Masques et idées, » 1928 ; une version écourtée de cet article a été reprise dans la revue L’Orientation médicale, « Variétés littéraires, » quatrième année, n° 3, mars 1935. Croquis de Verlaine par Gustave Le Rouge ; caricature d’Émile Cohl pour Les Hommes d’aujourd’hui ; « Paul Verlaine, » estampe d’Anders Zorn, 1895 ; portrait de Verlaine par Marcellin Desboutin, 1896 ; « À Gustave Le Rouge, » fac-simile d’un sonnet autographe de Verlaine)