M. Galin, vieux garçon rageur, méfiant, tout ratatiné, possédait, à l’entrée du village de Gémenos, un enclos dans lequel il « dressait » des arbres, torturant, pour les dompter, ces êtres qu’aiment et comprennent si bien les enfants et les hommes doux.

Il avait réuni les plus riches spécimens de la contrée, et là, dans sa terre maudite, il mettait l’atroce joie de sa vie à violenter la nature, à détruire l’harmonie et la beauté de la mystérieuse éducatrice, – transformant les espèces et les abâtardissant avec une rage de criminel !

L’orgueil de ce petit homme, qu’on voyait entrer, le matin, dans sa bastide, honteusement, la tête basse, comme un bourreau dans la prison, son orgueil fou était de donner à un sycomore la coupe d’un ormeau, en le mutilant tous les jours, pendant des mois et des années, quand les arbres de la campagne buvaient la pluie, se secouaient au vent, se poudraient de poussière et se dressaient dans l’air libre, à la lumière du soleil ! Il coupait les cimes, étirait les premières branches en les liant à des pieux, et il soumettait les plants à son caprice avec le raffinement d’un Torquemada.

M. Galin personnifiait déjà, pour mon imagination neuve, l’ennemi de la nature. Il me semblait que sur son passage les lilas du printemps devaient se faner, les fleurettes du chemin se cacher sous des ronces ; et comme il nous haïssait instinctivement, – les enfants du voisinage, folles herbes poussant au soleil de la rue et des champs, – nous avions peur de lui ; nous n’allions pas, avec les oiseaux, nos amis, becqueter les premières cerises de son jardin, où ne devaient passer que les tarentes peureuses et ne voler que la chouette !…

Depuis, en lisant l’Homme qui rit, j’ai quelquefois pensé que M. Galin, le petit vieux rageur, méfiant, tout ratatiné, descendait de la tribu des Crompachicos, et mutilait les arbres, comme ses aïeux défiguraient les enfants, pour en faire des monstres semblables à son âme.
 

*

 

Quand il pénétrait dans son enclos, un grand frisson de peur sifflait dans le feuillage, secouait les cimes grêles et tordait subitement les branches estropiées.

M. Galin se promenait alors, sa serpette à la main, en triomphateur odieux, le long des allées tirées à son goût ; et il inspectait ses victimes, taillant, rognant, ramenant au cordeau, observant, pour les faire corriger par son jardinier, les poussées audacieuses, et parfois caressant de la main les troncs soumis qui se déformaient selon sa volonté.

Une allée de platanes se voûtait en arcades régulières, supportant une terrasse de branches aplanies : elle aboutissait à un rond-point où des marronniers d’Inde éparpillaient leurs branchages, d’ordinaire touffus ; où des sapins s’élançaient comme de hauts palmiers, n’ayant qu’un toupet d’aiguillettes à la cime ; où les cyprès, enfin, dont les ramures doivent rappeler la flamme toujours vive, l’ardeur, l’élévation, les cyprès symboliques s’ouvraient en larges éventails !

Dans ce parc de la désolation, les mûriers formaient des berceaux et les micocouliers des voûtes ; les oliviers, branchus au cœur, avaient leurs tiges basses défaites et pendantes comme celles du saule pleureur ; les tamaris figuraient des buissons, et les acacias, rapetissés, matés, semblaient appartenir à l’espèce des bétulinées, avec leurs troncs noueux et leurs branches flexibles.

La honte était surtout pour les chênes, les rouvres de haute race, que le féroce dompteur avait transformés en nains épais, en tortillards, et qu’il nommait ses Quasimodos, avec la salive aux lèvres et une lueur de haine aux yeux, lorsqu’il montrait à quelque visiteur l’enfer de ses délices.

Pourtant, le long des murs, de maigres pins avaient conservé leur forme primitive. M. Galin les regardait parfois avec mépris et disait au jardinier, son aide : « Ces arbres-là sont des sauvages ! » Une nuit, pris de délire, il sauta du lit, furieux, pour courir les scier au pied.

Une consécration officielle devait couronner l’œuvre de ce fou méthodique : il prit part au concours agricole et obtint une médaille d’or, un diplôme, avec les félicitations du ministre, pour son exposition de pruniers produisant des pêches, de pêchers produisant des prunes, de vignes enfin, monstrueuses, portant des grappes semblables à celles du groseillier, dont on pouvait tirer le vinaigre directement.

Mais la nature a ses revanches !
 

*

 

Un matin d’hiver, le grondement d’une révolte accueillit M. Galin, quand il ouvrit la porte de son enclos. Le vent soufflait, depuis l’aube, en tempête, roulait dans les branchages dégarnis, se ruait à la charge des cimes branlantes, puis se précipitait en cascade, à travers les tiges mortes gémissant encore, et ronflait ainsi qu’un torrent dans les bois.

M. Galin s’avança, la tête basse, à petits pas. Il entendit autour de lui des arbres signaler son arrivée à d’autres, en criant plus haut dans le tumulte.

Certains le désignèrent même, en agitant leurs milliers de bras menaçants.

M. Galin eut peur et voulut fuir.

Mais un vieux chêne, secoué de fureur, lui barra le passage ; et, le frappant au visage de sa plus forte branche, il le coucha d’un coup, l’étendit, mort, au milieu de l’allée, – dans le hurlement implacable du vent qui claironnait la révolte des arbres !

Alors, un frisson d’aise passa dans les branches ; le vent s’apaisa ; la douceur d’un sourire illumina l’air plus léger ; des baisers coururent sur les tiges tremblantes ; tous les arbres de l’enclos enlacèrent leurs rameaux ; une poussée de sève, en plein hiver, fit craquer de joie les écorces ; les aiguillettes de pins, roussies par la froidure, flambèrent au soleil, et, sur la plus haute cime, un bel oiseau blanc chanta la délivrance des arbres, puis s’élança dans la lumière.
 
 

 

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((Auguste Marin, « Contes pittoresques, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, troisième année, n° 683, samedi 11 août 1894 ; René Magritte, « La Parade, » huile sur toile, 1940 ; Paul Nash, « Pillar and Moon, » huile sur toile, c. 1932-1942)